La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 38 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 38

Farah et Hector sont assis l’un contre l’autre sur le sofa défoncé du salon. Farah porte la chemise d’Hector et tripote le petit triangle du col, la pointe de tissu dont elle a remarqué qu’il aimait la maintenir relevée. Elle l’a invité chez elle pour lui faire à manger, lui laver les cheveux. Elle joue au mari et à la femme, comme elle dit. Hector ne se laisse faire qu’à contrecœur. Il n’a jamais eu le moindre goût pour la vie domestique et c’est justement ce qu’il apprécie dans son mariage avec Sylvie, la résistance qu’elle a développée, depuis toujours, contre la conjugalité. Il se prête au mime, malgré cela, car c’est un faible prix à payer pour ce que Farah lui offre en échange : un paysage à perte de vue, une lande sans frontières où l’horizon se fond dans le ciel, la contrée aux mille rivières de sa voracité amoureuse, de sa vélocité sensuelle.

Avec Caridad, c’est si différent, si compliqué. Au début, oui, il y avait eu ce brasier qu’un souffle suffit à ranimer. Mais assez vite, elle avait préféré dormir. « Dormir dans tes bras », murmurait-elle d’une voix de fillette qui agaçait Hector. Elle avait toutes sortes de manies, de moues, d’humeurs. Plus il la fréquentait, plus elle lui évoquait la princesse au petit pois, sauf que, sous son amoncellement de matelas, Caridad avait dissimulé des dizaines de lentilles, de haricots, de graines. Elle était irritable à l’excès, capricieuse et injuste. Hector ne parvenait pourtant pas à s’en détacher parce qu’elle lui proposait une conquête toujours neuve et apparemment impossible.

« Lauren est une amie, soupire Farah avec fatalisme. Ma meilleure amie. Je n’ai pas envie que tu rentres en France et elle le sait très bien. Dans six mois, dans un an, ce sera différent. Dans six mois, je t’aurai usé. Dans un an, nous aurons une nouvelle Amérique, avec une femme au pouvoir, et il y aura tout à construire. Dans six mois, je serai trop occupée pour m’occuper de toi. Dans un an, je serai trop vieille et tu préféreras coucher avec Joan ou Rosy.

– Pitié, pas Joan. On dirait une fermière amish. Rosy, pourquoi pas ?

– Oui, Rosy. Je te conseille Rosy. Elle porte bien son nom. Elle ressemble à un petit cochon.

– Tu es cruelle.

– Pas du tout. C’est mon animal favori. Le cochon. Très intelligent, facile à vivre, mange de tout. Le compagnon idéal. »

Hector se tait. Il n’a pas le cœur à badiner. Il sent poindre la culpabilité, pour la première fois depuis des mois que cette situation dure. Jusque-là, il avait réussi à maintenir ce pénible sentiment à distance. Grâce à la distance, justement. La distance qui séparait cette vie de leur vie ordinaire, à Sylvie, Lester et lui. La vie parisienne était comme à l’abri, conservée quelque part entre l’avenue Trudaine et la rue des Martyrs, dans un appartement qu’habitaient, depuis cinq mois, le professeur Ellis et sa fille, Marissa June. Le triangle qu’ils formaient, Sylvie, Lester et lui, y demeurait inaltéré, solide et stable, dans l’attente du retour des trois avatars expatriés. Ce qui se passait ici n’avait pas plus de poids que les péripéties survenues dans les rêves. Durant les premiers temps de sa double passion, Hector s’était soupçonné d’aménager le réel à sa guise, de se persuader lui-même que sa conduite sur le nouveau continent n’avait pas d’impact sur l’existence qu’il avait bâtie sur l’ancien. Ses trahisons étaient sans conséquence et ne blessaient personne, se disait-il, constatant jour après jour que rien ne modifiait ses relations avec Sylvie. Il n’était ni plus gentil avec elle, ni plus impatient qu’avant. Il ne se montrait pas plus tendre, ni moins présent. Elle le faisait rire et l’impressionnait comme toujours depuis qu’il l’avait rencontrée. Elle lui mettait les nerfs en vrille et le fatiguait comme elle l’avait toujours fait. De son côté, elle n’avait rien transformé dans son attitude. Elle ne s’habillait pas différemment, ne se maquillait pas davantage, ne fouillait pas dans ses affaires, ne le regardait pas d’un œil suspicieux. Elle était telle qu’il la connaissait, telle qu’il l’aimait : légèrement opaque et parfaitement immobile.

Jusqu’à ces jours-ci.

Sylvie était entrée dans son bureau sans frapper, sans s’annoncer. Hector ignorait comment elle l’avait débusqué. Elle n’était jamais venue sur son lieu de travail auparavant et le département d’études romanes était un véritable labyrinthe. Elle était essoufflée. Les joues rosies par le froid, elle était apparue, plus décoiffée encore que d’habitude. Son visage plat, presque inca, semblait ouvert et rayonnait au sommet de son col en fausse fourrure blanche. Ma petite Indienne, avait-il songé. Ma petite Ruskoff. Avant de sentir le piquant d’une épingle se ficher dans son sternum. Elle savait tout. Elle allait faire pleuvoir sur lui les flèches justifiées de multiples reproches.

« On ne rentre pas à Paris pour les fêtes », annonça-t-elle.

Hector fit semblant, durant quelques secondes, de continuer à mettre de l’ordre dans son bureau qu’il pensait quitter pour une quinzaine de jours. Constatant qu’il ne réagissait pas à sa déclaration, Sylvie répéta : « On ne rentre pas. » Elle reprit son souffle, puis se lança dans une explication. « J’ai quelque chose à faire. On me propose de participer à une exposition. C’est Lauren. Tu sais ? Mon professeur de céramique. Elle a envie que je l’accompagne à Charlotte. Elle veut que nous partagions l’exposition. Le vernissage est prévu le 6 janvier et j’ai dit oui. »

Afin de trouver la force d’accepter la proposition de Lauren et de mobiliser le courage nécessaire pour annoncer sa décision à Hector, Sylvie s’était concentrée sur Zlatan. Il avait besoin d’elle. Elle n’avait aucun autre moyen de l’aider. Elle voulait lui envoyer de l’argent, son argent. Peut-être vendrait-elle quelques pièces. Lauren lui avait parlé d’un collectionneur qui aimait par-dessus tout découvrir de nouveaux talents, créer des cotes. Zlatan lui avait écrit pour lui assurer qu’il n’avait besoin de rien, qu’il serait dédommagé par l’État, que c’était parfaitement organisé et pris en charge. Elle ne voulait pas y croire. Elle lui répétait des choses comme : « Et s’ils perdent ton dossier ? Et si les fonds ne sont pas débloqués à temps ? Suppose que tu doives consulter un spécialiste non conventionné. Je veux faire ce geste pour toi, avait-elle conclu. Tu le mérites. »

Un geste, le tout premier, celui qui la sortirait de l’immobilité.

« Le vernissage ? » fit Hector d’une voix pâteuse.

Son gosier était paralysé par un mélange de soulagement et de surprise.

« Une exposition, tu dis ? Mais tu viens de commencer, non ? Tu n’as encore rien fait. Ce n’est pas un peu prématuré ?

– On ne rentre pas, avait répété Sylvie.

– Bon. Très bien. On ne rentre pas. »

Hector se lève soudain du sofa. Il marche de long en large dans le salon de Farah que le soleil bas du milieu d’après-midi baigne d’une lumière dorée qui s’éteindra bientôt. Il se frotte les mains, baisse les yeux vers le tapis. Puis, n’y tenant plus, il se penche vers Farah, toujours alanguie sur le canapé qui garde l’empreinte de leurs deux corps. Il la saisit par le col de sa chemise, comme s’il se préparait à la gifler, à l’étrangler. Mais, au lieu de ça, avec le plus grand soin, il remet la pointe de tissu bien en place, à plat sur la clavicule. S’il s’écoutait, il lui arracherait ce vêtement qui lui va pourtant si bien. Il a soudain honte de leur intimité. Il ne se rappelle pas que Sylvie ait jamais enfilé une de ses chemises.

« Lauren n’aurait pas eu cette idée si elle n’appréciait pas vraiment le travail de Sylvie, précise Farah d’une voix qu’elle espère apaisante. Il n’y a pas de manipulation. Elle est honnête dans son jugement. C’est une artiste honnête. Si elle reconnaît le talent d’un autre artiste, elle le dit. C’est difficile à imaginer pour vous, les hommes. Mais c’est comme ça. C’est la vérité. Les femmes s’entraident. Elles se serrent les coudes. Mon amie m’aide à garder mon amant près de moi. Et cette même amie aide la femme de mon amant à prendre conscience de son talent. C’est bon pour tout le monde. »

Farah se tait un instant. Elle regarde Hector. Le pull qu’il porte à même la peau, et son jean qui flotte sur ses cuisses maigres lui donnent un air juvénile qu’elle n’est pas certaine de trouver à son goût. Elle préfère quand il a l’air vieux. Son visage est inquiet. Elle voit une douleur coupable se tracer un chemin entre ses sourcils et dans les sillons creusés de chaque côté de sa bouche.

« Tu ne me crois pas, dit-elle. Tu ne crois pas à la beauté de notre conspiration féminine. Mais comment tu penses qu’on s’en sortirait si on n’utilisait pas cette arme-là ? Pourquoi on se fait traiter de sorcières du matin au soir, à ton avis ? Parce qu’on mélange tout. Depuis toujours. On mélange et c’est notre manière à nous de prendre le pouvoir.

– Toute cette histoire me met très mal à l’aise, finit-il par avouer.

– Quelle histoire ? Ton histoire à toi ? Notre histoire à tous les deux ? À tous les trois, si on compte Caridad ? À tous les quatre, si on ajoute ta femme ? Tu aimes être pur. Tu aimes avoir raison. Mais le plus vrai, dans tout ça, c’est que tu n’adores pas les légumes de Sylvie.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Lauren me les a montrés. Les carottes sont incroyables. Les maïs, les navets, les tomates. Ils sont tous tellement spirituels. Impossible de savoir comment, de décrire pourquoi. Tu les as regardés au moins ? Et les chaussures, tu les as vues ? On dirait des portraits de toi. Tu es sa muse.

– Elle n’a aucune technique. C’est maladroit. »

Première dispute, note Farah d’une voix presque inaudible.

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