La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 19 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 19

« C’est le moment, non ? demande Hector en déposant sur la table de la salle à manger un poulet qu’il a mis à rôtir en rentrant de l’université.

– Le moment ? » dit Sylvie qui, déjà assise, se rend compte qu’elle a oublié de disposer les couteaux et les serviettes.

Elle n’a jamais su mettre la table correctement.

« Absalom, fait-elle tout bas, comme pour ne pas attirer l’attention sur son erreur. Va chercher trois couteaux et des serviettes en papier, s’il te plaît. »

Lester lui sourit. Il est heureux qu’elle l’ait appelé par le nom qu’il s’est choisi, même si elle s’est contentée de la première partie. Il s’exécute aussitôt et caresse les cheveux roux poivre et sel de sa mère avec une bienveillance qui la fait défaillir et l’inquiète tout à la fois.

« Le moment de quoi ? demande-t-elle de nouveau à Hector, d’une voix plus forte.

– Le moment du bilan. Cela fait trois mois qu’on est installés. Ce serait une bonne idée que chacun prenne la parole à tour de rôle pour dire aux autres où il en est. »

Sylvie et Lester le regardent, interdits. Ils n’ont pas l’habitude de ce genre de formalisme. Hector découpe la viande dont la chair paraît trop molle, trop rose, comme si la volaille, malgré les deux heures passées au four, n’était toujours pas cuite.

« Si vous voulez, je commence », propose-t-il en s’acharnant sur les articulations saignantes qui refusent de se détacher.

Ses gestes sont sûrs, son calme parfait. Lorsque la lame dérape contre le fond du plat, produisant un crissement désagréable, il ne cille pas, alors que Sylvie et Lester grimacent. Un message passe, ainsi, de ses mains à leurs oreilles : il est déconseillé de critiquer, il est recommandé de se réjouir.

Sylvie pense : Nous sommes des naufragés. Seuls sur une île peut-être pas déserte, mais hostile.

Lester pense : Protégez mes parents, protégez-les d’eux-mêmes et des autres. Ce sont de braves gens. Il pense aussi : Je n’aime pas la nourriture que l’on mange ici. Les aliments ont un goût furtif. À l’instant où on les croque, ils dégagent un suc puissant, mais quelques secondes après, on a l’impression de mâcher du polystyrène, qu’il s’agisse d’un légume, d’une viande ou d’un fruit. Il pense ensuite à Zelda, Nurith, Iris, Andy et Greg, à la paume de leur main au creux de laquelle il a tracé une croix du bout de son index trempé dans la rosée qu’il recueille au petit matin dans une fiole dérobée à sa mère. Ils sont déjà cinq. Voilà son bilan.

« Alors je commence », annonce Hector en servant des morceaux de viande étrangement sanguinolents à sa femme et à son fils. Il ajoute des pommes de terre, des patates douces et du chou kale. « Vous m’interrompez quand vous voulez, bien sûr, si vous n’êtes pas d’accord ou si vous avez une remarque. »

Nous prend-il pour ses étudiants ? se demande Sylvie.

« J’avoue que je n’aurais pas cru que ça irait si vite et si bien, déclare Hector. J’ai l’impression d’avoir toujours vécu dans cette maison. D’habitude, quand je change d’endroit, il m’arrive d’être déconcerté durant la nuit. Je me lève pour aller à la salle de bains et je me trompe de porte, ou je bute contre un mur, parce que je crois que je suis ailleurs. Ici, je n’ai eu besoin d’aucune adaptation. C’est très curieux. Et je vous trouve resplendissants. Tous les deux. C’est fou ce que ça nous change d’être ici. »

Il sourit en les contemplant, fourchette à mi-course entre son assiette et sa bouche. Puis il engloutit avec gourmandise la viande insipide et d’une tendreté inquiétante, avant de poursuivre : « C’est à ça qu’on reconnaît ce qu’est une terre d’accueil au sens le plus concret du terme. L’espace s’offre littéralement à nous. Il s’ouvre. Pas de haies entre les jardins, pas de volets aux maisons. J’ai rencontré le shérif, c’est un type formidable, très ouvert, assez calé en poésie moderne. Pas du tout l’idée qu’on se fait du policier raciste et bas de plafond. Un humaniste en uniforme. On circule facilement. Des axes simples, sans encombrements, une bibliothèque universitaire ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre… »

C’est un cours ? s’interroge Sylvie. Une conférence ? Qu’est-ce qui lui arrive ? Hector lui paraît si lointain, si solennel. Elle aimerait qu’il se taise, qu’il lise elle ne sait quoi sur l’écran de son téléphone, se cure le nez, lui fasse un reproche, se lève de table pour ne pas rater le début d’un match. Elle ne veut pas de ce monsieur parfait, de ce père de famille responsable et organisé qui veille au bien-être des siens comme si la ligne de leur bonheur allait se dessiner entre les abscisses et les ordonnées d’un diagramme artificiel. Elle songe à la dernière fois qu’ils ont fait l’amour, toutes lumières éteintes, comme pour oublier le visage de l’autre, s’était-elle dit. Sous les draps, Hector s’était promené, si agile, avait-elle remarqué, malgré sa taille, malgré son âge, lui léchant la cheville, avant de s’en prendre à son coude. Combien êtes-vous là-dessous ? avait-elle failli demander, étonnée par l’inventivité de son mari. Y avait-il un atelier de Kâma-Sûtra à Earl University ? Ce n’était pas particulièrement agréable, trop distrayant. Cela menaçait sa propre concentration, fabriquait des contretemps fâcheux. Leur partition habituelle était au point. Elle s’y abandonnait comme à un morceau de musique connu par cœur, dont on ne se lasse pas et que l’on chante mentalement avec le disque ou l’orchestre, les yeux clos, bercé et emporté, confiant dans la résolution qui ne manque jamais d’advenir, une coda qui varie, certes, du baroque au classique, mais tient sa promesse. À un moment, elle lui avait tapé sur l’épaule, comme pour le rappeler à l’ordre, et s’en était voulu aussitôt, se traitant de conformiste et se disant que n’importe quelle femme à sa place aurait été reconnaissante à son mari de tenter d’innover après quarante années de vie commune.

« Il paraît que mon professeur de maths est un homme battu », lance Lester alors que son père, après leur avoir asséné l’organigramme du département d’études romanes dans son intégralité, marque une pause pour goûter les légumes qu’il a accommodés selon une recette de Farah.

« Qui te l’a dit ? demande Sylvie.

– Personne et tout le monde, répond Lester. On sait des choses. Il a parfois des marques sur le visage et il dit toujours du mal de lui-même. C’est un des symptômes, je crois. L’autodévaluation. C’est une façon pour la personne battue de justifier ce qui lui arrive. Sinon, en plus d’avoir mal aux côtes et au visage, la victime se torturerait à comprendre.

– Qui t’a expliqué ça ? dit Sylvie.

– Je l’ai vu dans une série.

– On n’a pas la télévision. On ne l’a jamais eue.

– Ça passe sur Internet.

– Comment s’appelle ce programme ? fait Sylvie d’un ton qu’elle espère détaché.

– Wisteria Road, je crois.

– C’est bien pour son anglais qu’il regarde des séries sur le Web, remarque Hector. C’est le meilleur conseil qu’on aurait pu lui donner.

– Mais son anglais est déjà excellent, rétorque Sylvie. Lester est bilingue. Lester, tu es bilingue, n’est-ce pas ?

– Absalom Absalom, répond seulement le garçon.

– Et tes autres professeurs ? demande Hector.

– Ils ne sont pas battus », dit Lester avec le plus grand sérieux.

Sylvie éclate de rire. Elle ignore comment son fils s’y prend pour redonner sens à la vie. Elle l’a mis au monde et lui, comme en retour, comme en remerciement, ne cesse de réorganiser ce même monde afin qu’elle puisse y vivre. Il est soudain possible de parler, de raconter, de dîner en famille.

Alors elle raconte. Et tandis qu’elle décide d’évoquer son atelier de poterie, sa mémoire déroule un autre récit.

« Les expats », s’exclame-t-elle.

Elle explique que c’est une espèce à part. D’ailleurs on dirait le nom d’un animal. Les expats sont des gens qui s’ennuient, ont trop d’argent et se fréquentent entre eux. Ils redoutent d’entrer en contact avec les indigènes et espèrent être invités à toutes les fêtes du consulat. Ça, c’est la définition du dictionnaire, enfin, presque. Ceux qui viennent à l’atelier de céramique ne correspondent pas à la description. Benoît porte des pulls troués et Maryline, des bottes en caoutchouc. Peut-être qu’à l’atelier d’écriture ou au cours de zumba, ils sont différents. Et puis, ici, il n’y a pas de consulat. Lauren Brazelton, le professeur, est une artiste reconnue. On peut lire des articles sur elle. Elle a inventé une technique qui permet de réaliser des pièces d’une taille extraordinaire. C’est très laid, mais vraiment impressionnant. Enfin, Sylvie ne sait pas si c’est laid. Elle n’y connaît rien. Mais les tuiles géantes la laissent complètement indifférente, alors qu’elle trouve les pots de Benoît très réussis, avec de jolies couleurs. La couleur, c’est presque le plus difficile en céramique. On pose une nuance et après la cuisson c’est une teinte totalement différente qui apparaît. C’est imprévisible et il faut apprendre à prévoir l’imprévisible.

Hector est étonné par la quantité de paroles qui jaillit de la bouche de Sylvie. C’est comme si une source tarie redonnait une eau claire et abondante. Il hésite à lui faire remarquer qu’eux aussi sont des « expats ». Il se demande s’il doit lui conseiller de lire un excellent livre consacré à la poterie qui explique les phénomènes physiques intervenant lors de la cuisson et propose des méthodes permettant de les maîtriser.

Il se tait.

Il la regarde parler, sans écouter vraiment. Son menton avance légèrement quand elle exprime une chose qui lui tient à cœur, et, bien que cela l’enlaidisse un peu, Hector aime cette tension de la mâchoire qui témoigne de sa difficulté à prendre la parole. Il aime la dominer, être plus fort et plus intelligent qu’elle. Dès qu’il se l’avoue, il a honte et considère ce penchant comme indigne de lui, indigne d’elle, du couple qu’ils forment. Dès qu’il se l’avoue, il redoute la revanche de Sylvie et pense à la formule de Napoléon Ier sur la Chine. Quand Sylvie s’éveillera, songe-t-il, le monde entier tremblera. Il voit son inertie comme une menace. Il se souvient d’une époque où elle était différente, agitée, rapide. « Petite chèvre », l’appelait-il, moquant son passé de bergère et reprenant le sobriquet affectueux de Julia Prinsep Duckworth Stephen pour surnommer Virginia, le futur grand écrivain. Quelque chose s’était brisé, ou avait reflué – comment savoir ? –, avec la mort de l’enfant. Enfin, plutôt du nouveau-né. Un bébé femelle. Hector en avait pleuré, secrètement, jusqu’à en avoir des douleurs aux clavicules. La petite fille lui manque encore aujourd’hui. Trente ans plus tard, elle a des tresses roux vénitien, de longs yeux noisette presque bridés, le teint blanc et une petite moue malicieuse quand elle tord la bouche sur le côté. Il s’efforce de ne jamais penser à elle, mais elle apparaît, comme de sa propre initiative, éternellement âgée de sept ans, docte et tendre. On dirait qu’elle le surveille de là-haut, d’en bas, de tout autour, depuis les limbes liquides qu’elle n’a jamais quittés. Il lui arrive aussi de penser que cette enfant n’est autre que Sylvie, la Sylvie sauvage et campagnarde d’avant leur rencontre, celle qui se débrouillait seule et savait tout faire avant qu’il ne se mette à commenter chacun de ses gestes, au point qu’elle était devenue cette étrange manchote pourvue de mains, une femme inutile, inactive, illustration vivante du dogme taoïste du non-agir. Quel repos c’est, mais quel regret parfois, proche de l’épouvante. Est-ce un crime qu’il a commis ? Elle avait semblé si consentante, réclamant presque l’amputation, comme si ses jeunes années d’efficacité l’avaient épuisée pour le restant de ses jours.

« On aurait dit les azalées de mister Black ! » s’exclame-t-elle.

Hector sort de sa rêverie.

« Mister Black ? demande-t-il.

– Tu sais bien, le paysagiste qui ne connaît qu’un genre de fleurs. Celui dont le jardin ressemble à la surface de la lune. Je t’ai parlé de lui. Je l’ai rencontré quand je m’étais perdue.

– Oui, ça me revient. Et toi, alors, qu’est-ce que tu fabriques dans ton atelier ? Pourquoi tu ne rapportes jamais rien à la maison ?

– J’attends de faire une pièce qui en vaille la peine. Pour l’instant, je passe mon temps à regarder la terre en espérant qu’il en sorte quelque chose. Une idée. Je n’ai pas d’idée. Il en faut une pour commencer, même si on ne parvient pas à la réaliser. Par exemple, Marie-Christine, elle a décidé de faire un masque mortuaire de son mari. Il est mort subitement, il y a deux ans, alors qu’ils déjeunaient ensemble au restaurant. Il s’est tourné vers le garçon, a précisé qu’il ne voulait pas de salade, même sur le côté, avec son steak, et quand il s’est retourné vers elle, il était mort. Il est resté comme ça, quelques secondes, droit sur sa chaise, mort. C’est ce qu’elle m’a expliqué. Elle m’a dit qu’elle ne comprenait pas ce qu’il avait parce qu’il avait l’air opérationnel – c’est le mot qu’elle a employé – sans doute grâce au maintien que procurent les fauteuils très enveloppants de cet établissement. D’ailleurs il avait demandé l’adresse du fournisseur et voulait le même pour son bureau. Donc il s’est retourné vers elle, déjà mort, et il est resté un instant comme ça, là, mais vide, avant de s’effondrer. Marie-Christine essaie de reproduire le visage qu’il avait durant ces quatre ou cinq secondes. Elle dit qu’elle ne pourra jamais l’oublier.

– Et donc, ça donne quoi ? C’est pas très gai.

– Laisse-moi finir. C’est pire que ça. Au bout d’un an d’atelier, elle est toujours sur la même pièce, un visage. Elle repart de zéro à chaque séance, et à chaque séance, le résultat est le même. Elle repart en disant : “Quoi que je fasse, je n’y peux rien, j’essaie de reproduire le visage de Raymond et chaque fois, il ressemble à ma mère.”

– Peut-être que Raymond et la mère de Marie-Christine avaient la même tête, suggère Lester.

– Je n’y avais pas pensé, mais tu as raison. Ce genre de ressemblance est courant. »

Sylvie se demande si Lester lit dans les pensées et, si oui, avec quel degré de clarté. Car, tout en parlant de l’atelier, elle a laissé refluer en elle un souvenir auquel elle n’aimerait pas qu’il ait accès. Cela s’est produit quand elle a prononcé le mot pot. « Les pots de Benoît, a-t-elle dit, sont très réussis. » Un terme qu’elle emploie rarement, du reste Benoît les appelle ses « timbales ». Lorsqu’il lui arrive de le prononcer, elle ne peut s’empêcher de remonter trente-cinq ans en arrière. Elle entend de nouveau la remarque d’Edwina, surprise au téléphone avec une amie, quelques semaines avant le mariage. Sylvie, depuis l’entrée qu’Edwina s’évertuait à appeler « l’antichambre », avait entendu sa belle-mère dire : « Un pot de yaourt ! Je ne peux pas te dire mieux. Ou plutôt si, un pot à tabac. Des petits bras, le dos long, les fesses basses, les hanches larges et avec ça, pas du tout de poitrine. Aux antipodes de la taille mannequin que nous avions toi et moi. Tu te rappelles, au concours de plongeon ? On nous appelait les sirènes. Nos corps, c’était tout de même quelque chose. Alors que là ! Elle est jeune en plus. Qu’est-ce que ce sera avec les années ? Impossible de savoir ce qu’Hector lui trouve. L’année dernière il sortait avec une certaine Coralie, fille de militaire, une sacrée pouliche, et fine en plus, futur médecin. Mais bon, que veux-tu ? Le mariage est pour bientôt, on ne peut plus reculer. Elle va être affreuse dans sa robe. J’en rirais presque. » Sylvie avait entendu tout cela. Elle aurait eu envie de nuancer en précisant que son corps, bien que disharmonieux, était très fonctionnel. Ses jambes courtes avaient beaucoup de force et son buste étroit ne pesait rien. Elle n’était jamais encombrée par sa poitrine, et ses bras, courts eux aussi, avaient la puissance d’un étau. Elle aurait également pu, pour sa défense, raconter à Edwina la scène avec John, son beau-père, le mari d’Edwina, le père d’Hector. Sauf qu’elle n’avait pas encore eu lieu à l’époque.

Ce serait huit ans plus tard. John lui avait demandé de passer le voir à son bureau. Quoique à la retraite depuis près de vingt ans (il était plus âgé que son épouse), il continuait d’avoir un bureau à lui dans la banque dont il avait hérité, qu’il avait dirigée et aurait aimé voir reprise par un de ses fils. Un neveu avait sauvé Hector et ses frères – Simon était chirurgien esthétique à Moscou et Jerry musicien à Goa – de ce mauvais destin. On aurait dit une chambre plus qu’un lieu de travail. Les rideaux en velours vert bouteille masquaient le soleil sur quatre mètres de hauteur, ne laissant filtrer qu’une lame qui découpait la pièce comme un hachoir d’or. Une table et un fauteuil étaient ainsi tranchés par le milieu. John était assis dans l’autre fauteuil, celui qui demeurait dans l’ombre. Il avait invité Sylvie à s’installer sur la banquette, dans l’ombre elle aussi, mais de l’autre côté du glaive de lumière. « Voilà », avait-il dit de sa voix douce, juvénile, émoussée par une consommation quotidienne de cigares. Son accent était léger, presque imperceptible. Il parlait si peu qu’on n’avait pas le temps d’en distinguer la trace. Ses phrases étaient toujours courtes, souvent interrompues. Il se contentait de l’amorce et comptait sur l’auditeur pour en déduire la suite. Sylvie avait, dès leur première rencontre, apprécié sa discrétion proche du mutisme. Elle aimait son visage parcheminé et les taches brunes sur ses longues mains d’adolescent.

« Voilà », avait-il répété.

C’était à elle de trouver la suite, mais elle n’y parvenait pas. Qu’attendait-il ?

« Vous me faites penser à… avait-il fini par dire avec un soupir, comme si l’effort produit pour prononcer ces mots l’épuisait déjà. Vous me faites penser à une statuette inca. Ramassée, énigmatique, primitive. Votre corps… »

Il s’était arrêté de nouveau et l’intimité soudaine qu’avaient fabriquée ses paroles paraissait irrésistible. Ils ne pourraient plus retourner en arrière, en amont. C’était étrange aussi que ce discours incongru, inattendu, indécent semblât, aussitôt prononcé, parfaitement naturel, presque inévitable, comme s’il n’était que l’expression d’un sous-entendu qui se serait depuis longtemps installé entre eux.

« Votre corps est tout à fait merveilleux. Il est antique. Les corps aujourd’hui se ressemblent tous, vous avez remarqué ? Modelés par la nourriture, le sport. Vous êtes une femme des cavernes. La femme originelle en somme. J’aimerais beaucoup… »

Il avait marqué une nouvelle pause, en pleine phrase, comme à son habitude. Sylvie avait senti un désir absurde monter en elle, un désir archaïque, antique, de femme des cavernes.

« Je suis très âgé, vous savez ? Quand j’ai épousé Edwina, j’avais déjà cinquante-trois ans. Je n’avais jamais songé à me marier. J’avais été amoureux une fois, très jeune. J’avais dix-neuf ans. Elle était majeure. Elle m’avait détourné. Elle est morte alors qu’elle était enceinte de moi. Ses parents n’ont pas voulu me dire à quoi elle avait succombé. Dans le journal non plus ce n’était pas précisé. “Nous a quittés”, disait le carnet. J’ai été aussi malheureux qu’on peut l’être. Je m’en souviens, mais plutôt comme d’une chose que l’on m’aurait racontée. Comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Parce que, après ça, pendant très très longtemps, j’ai absolument perdu de vue ce qu’était un sentiment. Edwina était la fille d’un ami. Je l’ai connue presque enfant, mais elle était déjà très autoritaire. Elle aime gouverner, vous avez remarqué, je pense, et j’avais finalement besoin d’être gouverné. Ce n’est pas une femme très sensuelle. Nous sommes inégaux de ce point de vue. Je veux dire, nous tous, les humains. Certaines peaux ont faim et soif. D’autres… »

Il s’était interrompu encore une fois et avait regardé Sylvie qui le dévisageait, fascinée comme par le spectacle d’une mer déchaînée, quelque chose d’indomptable.

« Cela fait très longtemps que je n’ai pas… Heureusement, l’âge, en même temps qu’il vous prive de vos fonctions vous prive aussi de l’envie. On dort moins, on mange moins. C’est une rengaine connue et rebattue. Mais parfois, on s’interroge. Vous est-il déjà arrivé de regarder un enfant sautiller d’un pied sur l’autre en vous demandant pourquoi, tel jour, à telle heure vous avez définitivement renoncé à vous déplacer ainsi ? Non pas que ce mode de locomotion soit plus rapide ou plus élégant qu’un autre. Seulement, c’était le vôtre. J’aimerais beaucoup. Accepteriez-vous ? C’est sans conséquence aucune. Cela resterait entre nous. Ne vous sentez pas obligée. C’est une faveur que je vous demande. Vous n’avez aucune raison de m’obéir car ce n’est pas un ordre. Je ne sais pas comment vous le dire. C’est très simple, pourtant. J’aimerais. Mais sans que vous vous sentiez obligée. Je suis votre beau-père et c’est sans doute affreusement déplacé. Ce n’est presque rien. C’est une chose qui aurait pu survenir d’elle-même. Imaginez que nous habitions la même maison. Cela se faisait autrefois. Vous auriez été dans la salle de bains et je serais entré par mégarde. Rien. Presque rien. Un regard. Une fois. Avant de mourir. Encore une fois. Pour voir. »

Alors Sylvie s’était levée. Sans lenteur, sans affectation, elle avait retiré son pull-over, son tee-shirt, sa jupe, ses bottes, ses collants, sa culotte et s’était retrouvée nue. Les bras le long du corps, elle regardait John la regarder.

« J’en étais sûr, avait-il murmuré. Une femme des cavernes. »

Puis il avait fermé les yeux et d’épaisses larmes grises, presque opaques, s’étaient échappées de ses paupières.

Sylvie s’était rhabillée en vitesse, essoufflée comme si elle venait de courir, comme si elle venait d’éprouver une grande peur. Elle sentait le muscle de son cœur se contracter, frapper contre ses côtes, enfler dans sa poitrine. Ses jambes tremblaient, ses genoux se dérobaient sous elle. Saurait-elle encore marcher ? Qu’avait-elle fait ? Pourquoi ? Était-ce une faute ? Elle pensait à Hector et avait honte. Lui avait-elle plongé un couteau dans le ventre ? La nudité n’était pas si grave, en elle-même. Ce qui l’était davantage, c’était la puissance du désir, d’avoir ressenti cela, en vain, à contre-courant, à contretemps.

Un mois plus tard, elle avait découvert qu’elle était enceinte pour la première fois. John était mort pendant la grossesse. Hector semblait ne pas en éprouver le moindre chagrin. Pas plus qu’Edwina. Sylvie, les mains sur son ventre, pleurait beaucoup en se répétant « femme des cavernes ».

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