La chance de leur vie

Agnes Desarthe · Chapitre 44 sur 47

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La chance de leur vie

Chapitre 44

« Chère madame, dit très lentement le révérend Volker Pembroke, comme s’il s’adressait à une personne déficiente mentalement. Tout ce que ces monsieur et madame veulent savoir, c’est si le pénis de votre fils a pénétré dans le vagin de leur fille. »

Cela fait un moment que dure la confrontation, et les débats n’avancent pas. Certains enfants ont accompagné leurs parents. Ils sont présents à contrecœur. La jeune Iris a les paupières rouges, le teint blême. Elle n’a cessé de répéter d’une voix voilée, comme suppliante : « He touched me. He touched me. » Nurith refuse de parler, on croirait que ses lèvres sont hermétiquement scellées.

Lorsqu’elles entendent les propos trop explicites du médiateur, les deux jeunes filles ouvrent des yeux épouvantés. Greg et Dylan, qui se sont installés l’un à côté de l’autre, un peu en retrait, se lèvent d’un bond. Soudain, Nurith se tourne vers Pembroke et lui lance :

« Arrêtez ! Arrêtez !

– C’est à lui que tu aurais dû dire ça, gronde M. Borenstein en désignant Lester. Tu te souviens du livre que t’avait offert tante Olga, Apprends à dire non, petite fille ? À quoi ça sert qu’on t’offre des livres bordel ?

– Inutile de crier », tempère Mme Lowell qui ne se sent pas complètement à sa place dans cette parodie de procès. C’est, d’une certaine manière, « au-dessous » d’elle, et Bethany n’a pas l’air particulièrement perturbée. Elle fume moins, c’est tout. Mme Lowell aime la France, surtout Paris. Elle admire la façon dont cette femme, la mère du garçon, qui semble pourtant ne pas prendre grand soin de sa toilette, a drapé un châle autour de ses épaules. Le mouvement de l’étoffe est parfait. Elle aimerait lui venir en aide, mais elle ne sait pas trop comment s’y prendre. Les autres ont l’air si acharnés, et l’ami de Mme Silver, ce Volker, qui se croit très habile, très persuasif, l’effraie un peu. Il a la peau grêlée et de longs cheveux blanc-jaune qu’il recoiffe en arrière de ses larges mains rouges à chaque fois qu’il a terminé une phrase.

Lester, assis en tailleur sur un pouf, ne tente rien pour se défendre. Il garde les mains jointes et sourit à ses amis, dès qu’il le peut, afin de les rassurer. « Rien ne peut nous atteindre, leur a-t-il déclaré quand ils lui ont annoncé ce qui allait se passer. Ce que nous avons fait ensemble, ce que nous avons vécu ensemble, rien, personne, jamais, ne pourra nous l’enlever. » Andy a ponctué la promesse de son maître d’un Amen retentissant que Greg a repris à la tierce, pour le développer ensuite le long d’une mélodie improvisée.

Voilà une heure que les importuns ont envahi le salon beige, crème et blanc de la maison où les Vickery résident depuis bientôt six mois. Sylvie se préparait à sortir quand ils sont arrivés. Lester, qui connaissait les détails du plan, avait fait en sorte de retarder sa mère pour qu’elle soit là au moment où les autres parents débarqueraient par surprise. Il savait que cette rencontre était inévitable. Il tenait à en être débarrassé au plus vite. Il savait aussi que c’était pénible pour ses amis. Il ne supporte pas qu’ils souffrent. Il préférerait que son père soit là, mais il ne parvient jamais à le manipuler avec suffisamment de précision. Il finira bien par arriver. Il suffit d’attendre un peu. Il sait qu’il peut compter sur Iris, Greg, Dylan et Nurith pour se taire ou créer de fausses pistes, faire durer les discussions, jouer d’un mélange d’inertie et d’hystérie afin de pousser à bout les parents, les forcer à abandonner.

« Vous, les Français, reprend Volker Pembroke, vous avez des mœurs différentes des nôtres. Les femmes sont légères. Les hommes sont chauds lapins. Il faut que vous compreniez que, chez nous, la notion de viol…

– English, please ! » demande pour la troisième fois M. Cordoba.

On le remercie vivement pour son intervention.

French Bob prend la parole en français, malgré les réclamations.

« Tout le monde n’est pas du même avis, ici, précise-t-il. Personnellement, je suis venu pour parler des mobiles. Je ne pense pas que les mœurs des Français… »

Sylvie l’interrompt. Elle pourrait tuer Pembroke, lui semble-t-il. La colère qu’elle ressent ne connaît aucune limite.

« Vous vous rendez compte de la gravité des accusations que vous portez, monsieur Pembroke ? Pour qui vous prenez-vous ? Qui parle de viol ? Ce sont des enfants. Vous avez bien regardé mon fils ? »

C’est à cet instant qu’Hector entre dans le salon. Il impressionne par sa stature, son regard, son calme. Un silence absolu s’installe. Sylvie se lève et se jette dans ses bras. Elle lui explique en deux mots la situation. Parfaitement calme, il se déplace d’une personne à l’autre, serre la main à chacun, adulte ou adolescent, embrasse son fils sur le front et déclare en anglais, de sa voix magique, sa voix de professeur à qui on ne peut rien opposer :

« Vous avez bien fait de venir. Nous vous sommes reconnaissants d’avoir exprimé vos sentiments. Nous rembourserons les téléphones. Tous les appareils disparus seront remplacés. Vous n’avez aucune inquiétude à vous faire. »

Puis il prend les manteaux dans l’entrée et les tend aux uns et aux autres sans ajouter un mot, si ce n’est, au moment de les raccompagner jusqu’à la porte :

« Au revoir et merci d’être venus. »

Une fois qu’il a vidé la maison de ses envahisseurs, il se tourne vers Sylvie et Lester. Il leur sourit en secouant la tête. Impossible de savoir s’il est attendri ou désolé pour eux.

« Je vais appeler le shérif, dit-il. C’est un type bien. Je suis sûr qu’ils ne vont pas porter plainte, mais c’est mieux de prévenir. Lester, mon chéri, il faudra qu’on parle tout à l’heure. »

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