La chance de leur vie
Chapitre 8
L’Alliance française, pourquoi pas ? C’était une destination comme une autre. Sylvie aurait eu peur d’aller se promener seule dans la campagne ; la nature paraissait si vaste ici, les arbres deux à quatre fois plus hauts, les sentiers pédestres larges comme des autoroutes – sans parler de la mer, « à deux pas », lui avait-on dit, deux pas que deux heures de route suffisaient à peine à franchir. L’Alliance française, pourquoi pas ? Puisqu’il fallait bien aller quelque part, ne pas rester à la maison pour défaire les cartons, ne pas s’allonger sur le lit plus large que long, dans la chambre à coucher couleur crème, aux fenêtres ornées de rideaux crème, cet écrin pâle et impeccable où, dès que Sylvie y pénétrait, le sommeil s’imposait, telle une bête tapie, à l’affût dans un coin, qui aurait sauté sur son dos pour l’abattre. Sur le lit, qui lui évoquait un radeau, elle ne parvenait pas à lire, à parler avec Hector, à jouir de ses caresses. Chaque soir, c’était la même chose. Elle sortait de la salle de bains attenante, nue, les cheveux mouillés – elle était fière de son corps. C’était à cause de sa vigueur, se disait-elle. Une vigueur qui donnait envie. Elle se disait cela, n’ayant aucune conscience de sa beauté. Hector était heureux de cet aveuglement. Il aimait que sa femme demeurât ignorante du pouvoir qu’elle exerçait, malgré elle, sur lui et sur tous les autres, pensait-il, à cause de son visage ouvert, dénué d’amertume. Elle sortait de la salle de bains, ruisselante, la peau parfumée au santal et, dès que son dos touchait le matelas, elle cédait à la léthargie. Il était donc urgent et nécessaire de changer quelque chose, de modifier ses habitudes, de se reprendre en main. Obéir à Hector, lui accorder toute confiance. L’idée de l’Alliance était venue de lui. Il n’avait pas dit : « Tu ne connais personne ici. Tu n’as ni travail ni démarches à accomplir. » Il n’avait pas évoqué son oisiveté ni la légère dépression qui s’exprimait à travers ses endormissements intempestifs. Ce n’était pas ainsi qu’il voyait les choses. Sa femme était un cas particulier. Son être était tout. Ce qu’elle faisait importait peu. La vision qu’il avait d’elle aurait pu passer pour une forme de machisme. C’était plus nuancé en vérité. Sylvie pensait parfois que cela venait de son éducation. Dans les grandes familles comme celle dont il était issu, les femmes ne travaillaient pas. Elles ne s’occupaient pas non plus des enfants ni de la maison. Sylvie n’avait jamais compris à quoi se passaient leurs journées. Edwina, sa belle-mère, avait perpétuellement l’air excédée, débordée même. Pourtant elle ne pratiquait aucune des activités éreintantes qu’exige la tenue d’une maison. Elle avait des domestiques. « Quelle suée ! » s’exclamait-elle en parlant d’eux, jubilant de ce petit écart de langage. Ils étaient si récalcitrants, si distraits, incapables d’effectuer la moindre tâche sans qu’elle la leur explique des dizaines de fois. Ils cassaient tout. Ils étaient braves, certes. Ils avaient un certain mérite, mais c’était lassant à la fin de ne pouvoir vraiment se fier à personne. Sylvie connaissait trop peu les femmes pour établir les comparaisons qui lui auraient permis de situer, de comprendre Edwina, si bien que, face à sa belle-mère, elle demeurait fascinée, comme devant un serpent dont on ne sait s’il est mortel, vénéneux ou parfaitement inoffensif.
Sylvie avait grandi sans mère. Selon elle, c’était un handicap. Cela lui donnait l’impression qu’elle ignorait tout de son propre fonctionnement. Elle se sentait projetée sur une pente au cours imprévisible. Elle soupçonnait l’existence d’un secret. Les autres femmes, celles qui avaient eu une mère, une sœur, le partageaient naturellement. Elle en était exclue. Elle aurait bientôt soixante ans. Le temps était passé si vite et elle n’avait rien appris. Ses règles étaient venues. Ses règles étaient reparties. Elle était devenue une femme, puis une mère, puis ce qu’elle était aujourd’hui et qui n’avait pas de nom, sans jamais rien y comprendre, comme si une vérité essentielle ne cessait de se dérober. Quant à Hector, il était heureux ainsi. Sa femme ne faisait rien. Il n’était pas nécessaire qu’elle fît quoi que ce soit. Elle était pour lui une sorte d’idole immobile, muette, un fétiche. Il n’en avait pas conscience bien entendu. Il lui souriait distraitement, apaisé, en la regardant comme lorsque ses yeux se posaient sur l’horizon. Il ne pensait rien d’elle, ne se disait jamais par exemple, Comme elle est jolie, ou, Bon sang ce qu’elle m’agace. Sa puissance était entièrement superposable à sa présence. Il fallait qu’elle soit là.
« À l’Alliance française tu trouveras peut-être des brochures… »
Des brochures ? Vraiment ? Quel drôle de mot. Jamais, Sylvie en était certaine, Hector ne l’avait prononcé avant ce jour. Elle allait donc se lancer dans la collecte de brochures, comme s’il s’agissait d’un genre particulier de poissons d’eau saumâtre.
Tout en suivant les indications fournies par le système de guidage de la voiture (Hector avait entré lui-même l’adresse. « Tu verras, tu t’y feras. Mister Black ne sera pas toujours là pour te remettre sur le droit chemin. La voiture est indispensable ici. Pourquoi crois-tu que j’en ai acheté deux ? » Mon Dieu, il avait acheté deux voitures ! C’était trop. Comme s’il lui apprenait qu’il avait dévoré un éléphant au dîner), Sylvie songeait qu’elle pourrait consulter les annonces, une fois sur place. Il y aurait sans doute un panneau, ou un écran informatique permettant de mettre en relation les personnes. Elle proposerait des cours de français. Elle pourrait rendre visite à des personnes âgées, leur faire la lecture, aider à l’organisation de kermesses. Les guirlandes qu’il lui était arrivé de confectionner pour diverses occasions avaient toujours eu du succès.
L’Alliance se situait dans une maison recouverte de bardeaux de bois peints en vert jade. Une fois le perron franchi, on se retrouvait dans une pièce carrée, parquetée de pin blond. Sylvie fut aussitôt déconcertée par l’odeur du lieu. Elle n’aurait su la définir. Elle hésitait : gaz, huile recuite, beignet aux pommes, pâte à modeler. Ce n’était pas désagréable, ni vraiment écœurant. Elle s’était attendue, inconsciemment, à humer le parfum de la France. Un arôme qu’elle aurait été bien en peine de décrire. Elle demeura un instant immobile, la main droite serrée autour de la bandoulière de son sac. Si personne ne me voit, se dit-elle, je peux repartir tout de suite. Aucune explication à donner. Il suffit que je tourne les talons. Mais ses talons étaient de plomb. Une fatigue colossale grimpa en elle, implacable, comme une fièvre. Elle pensa aux plantes que l’on déplace dans un jardin et qui, les premiers temps, semblent mourir, laissant mollir leurs feuilles, pareilles à de minuscules mains désœuvrées, éplorées, avant de reprendre racine pour s’épanouir de nouveau. Elle n’avait pourtant jamais eu l’impression de sentir les siennes pénétrer dans le sol français. Je n’ai pas de racines, songea-t-elle. Je suis un bouquet de fleurs coupées.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil étroit et dur en se demandant s’il ne s’agissait pas d’une chaise pour enfants. Son souffle était court. Sur un écran posé au sommet d’une colonne, des images défilaient sans le son. C’était un reportage sur la France destiné aux étrangers. Il y était question de fromages, de festivals de théâtre, de parcs zoologiques respectueux de l’habitat naturel de leurs pensionnaires, de concours de danse hip-hop, de soirées rap, de concerts classiques, de sentiers de randonnée balisés. Quel beau pays, se dit Sylvie, convaincue par la propagande. Puis elle se demanda dans quel pays elle avait elle-même vécu jusque-là. Elle habitait à Paris. La plus belle ville du monde. Les touristes étaient si avides de la découvrir. La plus belle ville du monde avait tellement changé. Était-ce comme une jeune fille dont la radieuse beauté se serait ternie ? Non. C’était même le contraire. Le Paris qu’elle avait découvert à son arrivée, quarante ans plus tôt, vêtue de sa minijupe en daim, sa besace en cuir naturel sur l’épaule et, à la main, une minuscule valise en carton bouilli dans laquelle elle emportait surtout des livres, n’était ni radieux ni jeune. Les immeubles étaient noirs pour la plupart. Si noirs même qu’elle avait pensé un moment qu’ils étaient construits en basalte. Dans la rue où se situait le foyer pour jeunes filles seules qui l’avait accueillie, les maisons basses paraissaient toutes plus ou moins sur le point de s’effondrer. Leur chute n’était évitée que par le regroupement. Elles s’appuyaient les unes contre les autres. « Maison » n’était d’ailleurs pas le mot approprié. Dans ces cubes sombres où tout était de guingois se trouvaient plusieurs appartements, des chambres, des cuisines sans eau, des poêles à charbon qui achevaient de noircir les surfaces déjà anthracite. Les trottoirs étroits étaient jonchés de crottes de chien, de mégots. Mais on n’avait pas la sensation que la ville était sale. Comparée à la montagne, elle l’était pourtant, avec son parfum constant de gaz d’échappement, mais ce qu’en retenait Sylvie, c’était un merveilleux désordre, une animation incessante, une liberté garantie par l’anonymat, une ivresse qu’elle n’aurait jamais imaginée à l’époque où, assise sur un rocher, résignée à la pluie, elle regardait les moutons paître, puis chercher un refuge, puis paître de nouveau, en se demandant qui d’elle ou d’eux était le berger de l’autre, en comptant les minutes, puis les heures afin de les convertir en francs qui, au bout d’un an, atteindraient la somme inscrite sur l’étiquette de la minijupe en daim, vue sur l’étal d’un commerçant du marché – « Non mademoiselle, pas de crédit, pas de rabais, c’est du daim véritable, et c’est la dernière mode à Paris » –, dont elle avait décidé qu’elle constituerait son viatique. Une fois cette jupe acquise, elle partirait. Elle monterait à Paris. Lirait, travaillerait, lirait, travaillerait, lirait. À Rungis, elle avait facilement trouvé à s’employer : « Tu sais compter ? ET tu sais vider les volailles ? ET nettoyer les poissons ? » La perle rare. Elle s’y rendait dès quatre heures du matin. L’été, c’était splendide. L’hiver, épouvantable, et, entre les deux, c’était… voyons, humide. Comme les souvenirs remontaient facilement dans ce grand pays dont certains prétendaient qu’il était sans mémoire. Le Paris de sa jeunesse n’était pas jeune. C’était une ville avachie, vieille et abîmée, une ville pauvre habitée par de pauvres gens malades, alcooliques, des enfants couverts d’impétigo, le crâne rasé à cause des poux, des femmes portant des baluchons, tirant des charrettes. Sylvie ignorait tout, à l’époque, des grandes bourgeoises du septième arrondissement, des familles aristocratiques recluses dans le faubourg Saint-Honoré et autour de Passy. Elle n’imaginait pas que sa future belle-mère se rongeait les sangs à cause d’un retard pris dans l’entreposage de ses fourrures ou d’une panne signalée sur le moteur du yacht et menaçant leur unique mois de vacances – « John se tue à la tâche. Aucun répit dans la banque. Et quand ce n’est pas du bureau, les soucis viennent d’ailleurs. Savez-vous que la chasse exige un entretien constant ? Quand nous l’avons acquise, je n’avais pas idée du travail que cela exigerait. Un véritable sacerdoce. Nos chevaux, je les adore. Pas autant que nos chiens. Mais quelle fragilité. Une tique et ils sont au tapis. » Cette longue plainte, accentuée par le jeu des ongles peints et le miroitement des lourdes bagues, échappait alors à Sylvie. Bientôt elle perdrait son innocence. Bientôt elle croiserait Hector à l’université. Il remarquerait la peau de ses cuisses, rondes et pourtant fines, fortes et élastiques comme celles d’un animal. Il remarquerait qu’elle ne portait pas de guêpière, pas de soutien-gorge, pas le moindre dessous, qui sait ? Et bientôt il n’aurait plus en tête qu’une seule idée, la vérification de son hypothèse : elle ne portait pas de culotte. Elle en portait, et lorsqu’il le découvrit, il en conçut une émotion plus forte que celles qu’avaient engendrées ses multiples conjectures autour de sa sauvagerie, de sa nudité.
Mais voilà que le reportage sur la France cédait la place à une réclame pour la capitale. Paris. Ce Paris moderne qui évoluait à rebrousse temps, avec ses façades ravalées, ses maisons redressées, ses quartiers évacués et embourgeoisés, ses infrastructures impeccables. Paris, plus jeune que jamais. Paris plus jeune qu’en 1970. Sylvie fixa son attention sur les couleurs, le bleu, le blanc, le rouge, dessinant un drapeau, puis se mêlant, fusant vers les coins, pour se rejoindre au centre et laisser place à un sigle : PSG. Suivait un montage à la gloire des monuments parisiens. On y voyait la tour Eiffel perdue dans la brume, illuminée par le soleil, enguirlandée de loupiotes clignotantes la nuit venue, Notre-Dame, l’Arc de Triomphe, Montmartre, le Panthéon, la Seine où filaient des Batobus. Sylvie songea qu’elle n’était jamais montée au sommet de la tour Eiffel, ni de l’Arc de Triomphe. Pas une fois elle n’avait passé la double porte gigantesque de Notre-Dame. Comme les berges de la Seine semblaient agréables avec toutes ces fleurs et ces guinguettes ; enfants et cyclistes y circulaient sans craindre les voitures, s’émerveilla-t-elle, absorbée par le mélange de clichés fixes et de courtes séquences animées. Elle n’avait pas profité des berges aménagées de la Seine. Elle n’avait profité de rien. Que faisait-elle ? Elle restait à la maison, rangeait des papiers, triait des vêtements, marchait jusqu’au centre des impôts, patientait à un guichet de la mairie, se rendait chez le médecin. Elle écoutait la radio, regardait la télé, un feuilleton, les nouvelles, soupirait pendant les publicités, éteignait le poste.
Une vaste pelouse apparut, puis, de nouveau, le sigle, les trois lettres tournoyant sur elles-mêmes. PSG. Et, enfin, comme au croyant levant les yeux vers le ciel, se révéla un visage immense, occupant tout l’écran. Un visage magnifique, qui la fixait. Zlatan Ibrahimovic, attaquant, lisait-on en sous-titre. Sylvie poussa un cri. Un employé de l’Alliance française surgit aussitôt de la pièce voisine.
« Tout va bien, madame ? Je suis désolé, je ne vous avais pas entendue. Vous désirez un renseignement.
– Vous parlez français ? demanda Sylvie, d’une voix tremblante.
– Vous êtes à l’Alliance française, répliqua l’employé d’un air d’évidence qui la blessa. Puis-je vous aider ?
– Je suis venue, dit-elle d’une voix hésitante, pour… pour prendre des brochures. »
Quel mot étrange, vraiment, à prononcer autant qu’à entendre. Elle avait l’impression d’avoir recraché une boule de poils.
« Des brochures ? fit le jeune homme.
– Oui, des brochures, insista-t-elle avec fermeté cette fois, car elle constatait que ce terme troublant mystifiait l’interlocuteur. Mais pour l’instant, je me repose un peu. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, bien sûr. Je suis nouvelle ici. Ma famille et moi, nous venons d’arriver. Je viens juste jeter un coup d’œil.
– Vous êtes chez vous », lui assura son hôte.
Un bon garçon, finalement, pensa-t-elle.
Dès qu’il fut parti, Sylvie reprit sa contemplation. Les mêmes images revenaient, la tour Eiffel, Notre-Dame, l’Arc de Triomphe, tous les monuments y passaient. Au moment des berges de la Seine, une palpitation légère s’empara d’elle. Sous peu, il serait là, plein écran, la regardant droit dans les yeux, depuis le sommet de la colonne comme depuis un fauteuil de nuages, avec sa face immense. Zlatan. Cela ne durerait que quelques secondes, il fallait conserver son calme et surtout se dire qu’il n’y aurait que trois ou quatre minutes à patienter avant de le voir apparaître de nouveau. Bientôt, elle connut l’enchaînement des images par cœur. Elle ne se lassait pas de les revoir, car elle ne se lassait pas de l’attente. Trois minutes vingt-sept secondes de sites touristiques, sept secondes de sigles avec lettres tournant sur elles-mêmes, deux secondes de pelouse, trois secondes de Zlatan, quatorze secondes d’actions de jeu culminant sur un but, puis sigle et lettres tournant encore sur elles-mêmes, avant de retrouver la tour Eiffel, et ainsi de suite. C’était enivrant. Les brochures attendraient.
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