La chance de leur vie
Troisième partie
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« Vous, vous n’êtes pas une femme comme les autres », lui dit Jhersy Gonçalves en secouant la tête avec une ardeur toute méditerranéenne, et malgré ses origines polonaises dont il semble si fier.
Il a abordé Sylvie à l’issue de la soirée du 14 novembre, alors qu’Hector venait de l’abandonner pour féliciter ses consœurs, Jessica Hartford, rousse au large faciès de carlin, et Graziella Fornetti, blonde décolorée, un peu trop maigre, un peu trop grande, au front luisant de sueur. Jhersy n’y est pas allé par quatre chemins. Il a annoncé à Sylvie : « Il y a quelque chose dont j’aimerais beaucoup vous parler. Quand puis-je passer boire un café chez vous ? » Sylvie n’a pas demandé de quoi il s’agissait. Elle a fixé un jour, une heure, sans s’interroger sur son envie, ou pas, de laisser entrer cet inconnu chez elle.
Mais il est là, à présent, dans sa cuisine. Il boit le café qu’elle lui a préparé et la regarde d’un air curieux, avant de poursuivre.
« Je l’ai tout de suite remarqué, vous êtes différente. C’est votre style peut-être. Je ne vous ai jamais vue en jupe. Mais je ne vous ai pas beaucoup vue. C’est surtout votre mari que je vois. Hector. Remarquable. Très apprécié. Très très apprécié, vous voyez ce que je veux dire ? Peu importe. Nous y viendrons, nous y viendrons. Parce que le couple, c’est la grande affaire, vous ne croyez pas ? Plus compliqué à gérer que le gouvernement d’un pays. Rien ne fonctionne plus mal qu’un couple et pourtant… Alors pourquoi ? Oui, pourquoi le couple ? »
Sylvie se rend compte qu’elle n’aura pas besoin de faire la conversation. Le professeur Gonçalves est une sorte de ventriloque inédit. C’est reposant. Elle cale son dos contre le dossier de sa chaise, ne boit pas son café (elle déteste vraiment le goût amer et l’écœurement qu’il laisse après qu’on l’a ingéré). Elle retrouve cette drôle de manière qu’a Jhersy de s’époumoner en parlant, comme s’il refusait de perdre son temps à reprendre haleine. C’est aussi une façon de ne pas laisser à l’interlocuteur le loisir de l’interrompre, d’intervenir. Il veut converser seul, se dit Sylvie. Cela me convient.
« Le couple, une fois passés les émois, les envies des premiers temps, c’est une mascarade. La mascarade des courses : “On a encore du lait, chéri ?”, “Tiens, attrape-moi la moutarde sur l’étagère du haut, elle est meilleure”. Les faux enthousiasmes au jardin, quand les enfants sont petits : “Tu as vu comme il s’en sort bien avec le toboggan ? !”, comme si le petit venait de descendre les rapides du Niagara en kayak. J’exagère, bien sûr. Les enfants sont vraiment mignons. Ils ont une grâce naturelle qui pourrait presque sauver le couple, lui donner une raison d’être. Quand ils viennent vous voir, le matin, au réveil, la tête qu’ils ont ! Mais bon, les enfants sont le sous-produit ; moi, c’est le couple en lui-même qui m’intéresse. Madame et monsieur. Et surtout comment il s’abîme. Ça se passe au niveau des hanches le plus souvent. Elles s’alourdissent. Chez les femmes comme chez les hommes. Elles basculent vers l’avant, elles meurent. On n’est plus soi-même quand on est en couple, cela prend quelques années, néanmoins, mais on finit par être raboté, ridiculisé, à la fois plus petit et plus lourd. On craint de faire du mal à l’autre, de le déranger, de le contraindre, alors on se déforme soi-même pour mieux adopter ses contours, et, pendant ce temps-là, l’autre fait pareil et on devient deux déformations qui se meuvent côte à côte, inséparables. »
Sylvie reconnaît la justesse de cette description et pourtant, elle ne s’y reconnaît pas. Elle est fière, mais vexée aussi, comme souvent, de ne pas appartenir au groupe.
« À un moment, continue Jhersy tout en se resservant du café, je ne saurais dire quand, ma femme, comment dire ? Je ne veux pas que vous le preniez mal, que vous pensiez que je l’accuse ou que je la diffame, mais voilà, ma femme s’est mise à lâcher des gaz devant moi, enfin, pas exprès, mais sans se soucier que je sois là ou pas. »
Sylvie pense deux choses : elle préférerait que le professeur Gonçalves dise que sa femme s’est mise à péter. Sa première réflexion tourne donc autour du lexique employé. Quant à la seconde, elle concerne sa propre expérience. Hector et elle n’ont jamais éprouvé de pudeur de ce côté-là, si l’on peut dire. Ils pissent l’un devant l’autre. Leurs corps ne recèlent pas le moindre secret. Ils ont tout fait ensemble, alors quoi ?
« C’est à ce moment-là, déclare Jhersy, que j’ai jugé que notre couple était fini. Terminé. Alors, moi aussi, je me suis mis à lâcher des gaz. Mais ce n’était pas une réaction adéquate. J’ai donc proposé à ma femme d’aller consulter un thérapeute. Mais qu’est-ce qu’on lui aurait dit au docteur : Nous venons vous voir parce que nous pétons ? J’ai décidé de surmonter l’obstacle seul, enfin, seul avec elle, car c’est ça un couple, c’est “seul avec l’autre”. Nous avons travaillé nos sphincters ensemble. Nous avons pris des cours de yoga. Depuis, miracle ! Nous nous entendons comme jamais. Quelque chose s’est perdu, cependant, une tension, un mystère. Nous sommes devenus aussi proches qu’un frère et une sœur. Cela peut paraître excitant, faire l’amour avec son frère, avec sa sœur. Le piment de l’interdit. Mais non. Nous faisons l’amour comme des machines. Ou plutôt, comme des morts-vivants. Mon corps est mort et mon cerveau est vivant. Ou l’inverse. Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? »
Sylvie se pose la même question, au même instant. Elle se sent dégradée par cette avalanche de confidences intimes. Cet homme n’essaie tellement pas de me plaire, se dit-elle, que c’en est vexant. Elle sait qu’elle pourrait déclencher quelque chose en lui, l’ébranler. Elle possède un volcan en elle, une source de joie, mais elle n’a aucune idée de la façon dont il conviendrait d’en faire la promotion. Lui passe par la tête : « Avec moi, tu baiserais ta sœur, ta mère, l’inspecteur des impôts et même ton chien. » Elle se décide à boire son café qui, devenu froid, est encore plus répugnant. Elle grimace.
« Je vous gêne avec mes histoires, c’est ça ? Mais c’est une manière de nous mettre à égalité, voyez-vous, parce que ce que je suis venu vous dire aujourd’hui est quelque chose de si personnel, de si privé que je dois commencer par me livrer. Ce n’est pas une stratégie, cela m’est venu naturellement. Je sais des choses sur vous que vous ignorez vous-même et cela m’ennuierait que vous vous sentiez défavorisée. Disons qu’ainsi nous avons un point chacun. Nous sommes à égalité. »
Sylvie n’ose pas lui demander à quelle sorte de jeu il pense jouer avec elle. Elle ne prend pas non plus la peine de lui signaler qu’il lui est indifférent de perdre. En vérité, elle préfère toujours perdre au jeu, car la culpabilité qu’elle éprouve à l’emporter sur son adversaire lui gâche systématiquement le plaisir de la victoire.
« Vous êtes prête ?
– Prête pour quoi ?
– Pour la révélation.
– Je me sens anesthésiée, lui confie-t-elle. Pas vous ?
– Comment ça ?
– J’ai eu tellement peur ces derniers jours, j’ai ressenti tellement d’angoisses que je me sens absolument vidée. J’ai perdu le fil des émotions ordinaires. Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, mais…
– Oh, pardon, bien sûr. C’est terrible. Le monde est dans un état ! Et vous, je veux dire, votre pays, la nation des Lumières, le phare de l’Europe.
– Vous croyez ? »
Sylvie voit bien que Jhersy n’a aucune envie de commenter l’actualité. Pour cet homme, les morts du 13 novembre constituent un encombrement. Ils barrent la route à quelque chose d’infiniment pressant pour lui. Avec leurs poitrines déchirées, leurs aortes percées, leurs crânes défoncés, ils empêchent Jhersy Gonçalves de se ruer vers l’événement qui le fascine et l’envoûte. Sylvie a entendu un psychanalyste parler à la radio, la veille. Il disait que, depuis les attentats, les séances se ressemblaient toutes. Il n’était question – que le patient fût une femme, un homme, un adolescent, un chômeur, un patron, une directrice, une fillette – que des massacres, de la peur, de la menace, de la culpabilité, de la colère. Une seule catégorie échappait à cette récurrence : les amoureux. Qu’ils en soient à la conquête, à l’accomplissement irrépressible des premiers temps, à la découverte d’une infidélité, à l’éclosion d’une passion, les amoureux ne parlaient pas de mitraillettes, d’islamisme, d’avenir sombre. Les amoureux continuaient à parler d’amour, de sexe, de désir, de mensonge, de jouissance, de culpabilité. Les amoureux étaient… amoureux. Sylvie s’était demandé, en écoutant les propos du spécialiste, qui était dans le vrai, la masse des personnes endeuillées, affaiblies, effondrées, ou le groupuscule égoïste d’hédonistes arrachés au chagrin par leur préoccupation du moment ? Qui était honnête ? Qui avait du cœur ?
Elle se doute que l’urgence qui tenaille le professeur Gonçalves est liée, d’une façon ou d’une autre, à l’amour. L’amour qui prend tant de visages qu’il en devient méconnaissable, mais c’est toujours lui, selon Sylvie, sous le masque du désir, de la passion, de la jalousie, de la tendresse, qui gouverne nos destinées, même lorsqu’il revêt son déguisement ultime en se faisant passer pour de la haine.
« Je veux vous parler très franchement, déclare Jhersy. Je ne veux rien vous cacher. Ce n’est pas une dénonciation, attention ! Pas de délation chez moi. En tant que Polonais, vous imaginez bien que mon passé, enfin, plutôt le passé de mes ancêtres. »
À cet instant, le regard de Sylvie est presque vide, si terne que Jhersy renonce à préciser sa pensée. Il faut qu’il avance, qu’il dévoile. Il ne s’était pas attendu à cela. À cette indifférence. Il se croyait capable de piquer la curiosité de cette femme en trois mots. Les femmes sont toutes des fouineuses, non ? Toujours à vous espionner, à surveiller le courrier, les résidus de parfum sur le col d’une chemise, de rouge à lèvres dans le cou. Combien de couples se sont dissous à la suite d’une simple enquête menée nuitamment sur le téléphone ou l’ordinateur ? « Tu m’as trahie. Tu lui as écrit des choses que tu ne m’as jamais écrites. Des poésies pornographiques. Et tous ces petits noms que tu lui donnes. Même dans les premiers temps, je n’avais pas droit à ça. » Les femmes fouillent et trouvent. Mais celle-ci semble indifférente. Elle doit pourtant se douter qu’il s’agit de son mari. Le professeur Vickery, l’étoile montante du département de langues romanes. Ils ne sont plus tout jeunes, ces deux amants, certes, mais la jalousie n’a pas d’âge. Se sentir abandonné aux alentours de la soixantaine n’est pas moins douloureux. Jhersy hésite. À quoi bon lui révéler quoi que ce soit ? Il prend le temps de l’observer. Ce n’est pas difficile dans la mesure où elle ne montre aucune impatience. Son regard s’est à présent tourné vers la fenêtre. Elle respire profondément et calmement, un peu, songe Jhersy, comme une personne qui donne son sang, les yeux fuyant sans crainte particulière l’endroit où l’aiguille pénètre dans le bras, indiquant ainsi son consentement, un vague sourire aux lèvres pour confirmer que la douleur est absente. Le menton légèrement en avant, Sylvie ressemble davantage à une enfant qu’à une femme proche de la retraite. La peau de ses joues est tendue sur ses mâchoires, veloutée, sans la moindre marque, son cou non plus n’est pas ridé (Jhersy pense aux plis qui fripent celui de son épouse dans certaines positions, c’est une vision triste et affaiblissante), ses sourcils, parfaitement tranquilles, ne creusent aucun sillon au sommet de son nez. Assise en tailleur sur sa chaise de cuisine, elle est intemporelle, peut-être parce que ses cheveux n’ont pas de coupe, ne sont ni permanentés ni teints. Elle paraît appartenir à un autre temps, à une autre civilisation. Il songe à une statuette qui avait attiré son regard dans un vide-garage quelques années auparavant. Le docteur Williams, un psychanalyste connu pour ses cures rapides et respecté pour la sagesse des conseils qu’il prodiguait dans des ouvrages dont les titres avaient le mérite de ne pas être prétentieux (Apprendre à se connaître, Élever son enfant, Vivre en famille…), était mort des suites d’un très long et pénible cancer. Son fils unique, un chef en vogue à San Francisco, avait organisé la vente de tous les biens personnels du docteur avant de confier la maison à une agence. Les pelouses, à l’avant comme à l’arrière, étaient couvertes d’objets hétéroclites allant de la claquette de plage en plastique, à la pipe d’écume, en passant par la lampe à huile ancienne, la pince à cornichons, ou les œuvres complètes de Marcel Proust en cinq langues. Jhersy avait éprouvé de la gêne à voir ainsi exposés les reliefs d’une vie dans un déballage qui mettait sur le même plan la bouillotte recouverte de tissu écossais et la loupe ancienne à monture en corne et argent qui avait sans doute servi à déchiffrer des textes épineux. Mais le fils était à la fois si triste et si accueillant – un grand gars de plus de deux mètres avec une imposante barbe rousse et des mains longues comme l’avant-bras du professeur Gonçalves –, si touchant dans son chagrin et si enthousiaste à l’idée de voir les affaires de son père trouver de nouveaux propriétaires bienveillants qu’il était malaisé de se laisser gagner par la mélancolie. Après avoir tourné dans les allées qui serpentaient entre les différents amas, Jhersy était tombé en arrêt devant une statuette : une maternité aux seins pointus, petits, dressés vers l’avant, à angle droit avec le buste étroit, né d’un bassin large et stable sur le socle des jambes croisées. Il avait saisi la petite bonne femme qui tenait tout entière au creux de sa main. La tête était ornée d’une couronne. Du visage, on ne distinguait presque rien, à part un nez, légèrement busqué, qui lui avait paru particulièrement spirituel. Sans comprendre pourquoi, Jhersy s’était senti rassuré par le contact de la sculpture, ses proportions, sa densité sans poids conférée par l’âge et la qualité du bois. Face à Sylvie, il ressent le même apaisement à peine ourlé de désir. Quelque chose en elle ne saille pas. Quelque chose est enfermé, loin, profondément, une source, une paix. Il ne saurait dire. Elle tourne alors ses yeux vers lui et il est frappé par sa beauté. Jamais il ne l’avait remarquée. C’est comme si l’harmonie bouleversante de ses traits ne se donnait qu’à regret, exceptionnellement et par intermittence. Lorsqu’elle-même baisse la garde et cesse, durant quelques minutes, de la celer.
« Je… je… bredouille-t-il. Par où commencer ? Comprenez que c’est une mesure de sauvegarde. L’idée n’est pas de stigmatiser ni de juger. Il s’agit plutôt de prévenir. Prévenir pour guérir. Comprenez-vous ? »
Pour toute réponse, Sylvie se contente de verser du café dans la tasse du professeur, se penchant légèrement vers l’avant afin d’atteindre l’anse de la cafetière. Le col bateau de son tee-shirt bâille alors un peu et laisse apparaître, sans qu’elle s’en doute, sa poitrine nue presque plate et le haut de son ventre, ferme et musclé.
« Allons-y ! s’écrie le professeur Gonçalves. Oui ! Le mieux, c’est qu’on y aille. Je vous emmène en voiture. Qu’en dites-vous ? C’est mieux, non ? Comme cela vous vous ferez une idée par vous-même. Et puis, je me trompe peut-être, qui sait ? J’aime autant que vous découvriez les choses par vos propres moyens, avec vos yeux à vous, votre vision personnelle. »
Sylvie, curieuse de découvrir, non pas ce qui, vraisemblablement, concerne une inconduite de son mari, mais la façon dont celle-ci affecte le professeur Gonçalves, accepte la proposition de ce dernier et le suit sans résister.
Le jour décline. Une lumière bleue, diffractée par un léger brouillard, convertit les couleurs, y glissant une larme d’encre sombre. Le roux des feuilles vire au gris, le brun des troncs à l’indigo. Sylvie se réjouit de la beauté de la nature tandis qu’ils roulent, Jhersy et elle, en direction du campus. Aux abords de l’université, il emprunte une route qu’elle ne connaît pas, sinueuse, surplombée par les cimes nues des arbres qui forment un tunnel au-dessus de la chaussée luisante d’humidité. Ils n’ont pas prononcé un mot depuis qu’ils sont montés dans la voiture du professeur, un véhicule dont Sylvie n’a aucune idée de la marque et qui ressemble, selon elle, à un vaisseau spatial. Le toit vitré ouvre sur la canopée. Les longs bras squelettiques, branches et brindilles croisées, se mêlent au-dessus de leurs têtes pour quadriller le ciel chargé. Comme tout cela est compliqué et beau, se dit Sylvie.
Après avoir parcouru quelques kilomètres, ils se garent sur un promontoire. Le bas-côté de la route s’élargit à cet endroit, formant une sorte de belvédère d’où l’on peut contempler le bois d’automne presque noir, piqué par endroits des boules vertes des persistants. Sylvie sourit en pensant aux nombreuses scènes de film dans lesquelles un homme conduit une femme vers des lieux semblables pour lui donner un premier baiser. C’est une scène américaine, pense-t-elle encore. Jamais, dans un films français, italien, turc ou japonais, un homme n’emmène une femme dans sa voiture sur un promontoire en pleine nature (certaines fois, surplombant une mégapole) pour lui donner un baiser. Mais il ne s’agit pas de cela. Et c’est heureux car, malgré la curiosité qu’il éveille chez elle, Jhersy Gonçalves continue de la dégoûter un peu, avec ses cheveux trop drus et sa poitrine trop molle.
Ils descendent de voiture.
« Venez, dit-il. C’est mouillé, je suis désolé. Il fait trop humide aujourd’hui. Mais j’ai une couverture dans le coffre. Je vais l’étaler sur l’herbe. Je crois qu’elle est imperméable. On s’en sert pour les pique-niques. »
Que vont-ils faire sur cette couverture, tandis que la nuit commence à tomber ?
« On ne voit rien d’ici, explique Jhersy, lorsqu’on est debout. Il faut… je suis désolé. Cela doit vous paraître très bizarre, mais il faut s’allonger. Cela ne vous dérange pas ? »
Sylvie secoue la tête. Elle commence à s’amuser vraiment. Jhersy tire la couverture de son coffre, l’étend sur le sol. Vérifie l’angle et la position. Fait plusieurs essais, puis invite Sylvie à le rejoindre.
« Ce n’est pas très confortable, mais ce n’est pas dangereux. Ne vous inquiétez pas. Voulez-vous que je vous donne la main ? » propose-t-il.
Ce n’est pas nécessaire. Tel un chat heureux de se délasser, Sylvie s’allonge à plat ventre sur le sol, protégée de l’humidité par l’équipement de scout de son étrange compagnon. Ce qu’elle voit alors la surprend au point qu’elle manque de pousser un cri. Jhersy avait raison : debout, on ne voyait rien, rien que des arbres dénudés à perte de vue, mais dès que l’on se plaque sur le sol, menton sur les bras croisés, on est aux premières loges, à quelques mètres à peine de la baie vitrée d’un café planté en pleine nature. C’est un bâtiment moderne où le bois alterne avec le verre, une série de trois cubes aux dimensions généreuses qui s’emboîtent les uns dans les autres pour former une structure parfaitement adaptée au relief et admirablement nichée dans l’anse qui sépare deux coteaux. De l’autre côté de la baie vitrée, un couple, installé à une table en métal au design industriel, converse. Une bougie éclaire leurs deux visages. Les profils se détachent, rosés sur un fond plus sombre. Sylvie pense aux tableaux de Georges de La Tour. Ils sont beaux, surtout elle, la jeune femme, mais pas trop jeune non plus, aux joues encore rebondies, aux lèvres pulpeuses et adorablement retroussées sur ses dents du haut qui se chevauchent sans doute un peu (il faudrait qu’elle se tourne vers la vitre pour que l’on puisse l’affirmer), au long cou, à la nuque ravissante, quel port de tête ! Et lui, eh bien lui, elle le connaît, bien sûr. Mais dans son œil, quel éclat ! Ses prunelles brillent de joie, de tendresse, de désir aussi, peut-être. Probablement. Sylvie regarde son mari regarder la jolie jeune femme et cela lui procure un sentiment complexe. Elle pourrait rire et pleurer. Rire de voir cette étincelle si vivante, si joueuse dans l’œil d’Hector et pleurer en pensant qu’elle ne parvient plus, elle-même, à la déclencher. Mais l’a-t-elle jamais fait naître, cette étoile au cœur de l’iris ? Il lui semble que non. Et pourtant, il m’aime, songe-t-elle. Elle en est certaine. Il m’aime tellement. Les mains des deux amants se touchent alors, et Sylvie a l’impression que ce n’est pas vrai. Cette baie vitrée ressemble à s’y méprendre à un écran plat, une télé géante comme on en trouve partout aujourd’hui. Ce qu’elle voit n’existe pas. Le buste de l’homme qui se penche au-dessus de la table. Prends garde à la bougie ! ne peut-elle s’empêcher de penser. Le buste de la femme qui se penche à son tour. Les visages qui se rapprochent. Dieu ! Comme ils sont imprudents, n’importe qui pourrait les voir. Ils s’embrassent lentement, avec délice, et c’est à ce moment qu’a lieu la révélation : Voilà comment mon mari embrasse quand il ne m’embrasse pas moi. Sylvie ne parvient pas à détacher son regard du baiser qui s’éternise, sans pour autant s’emballer. Un baiser merveilleusement tendre et planant. Comme cela doit être agréable, se surprend-elle à penser.
« C’est Caridad Lopez y Lopez, lui glisse Jhersy à l’oreille. Le professeur de littérature espagnole. »
Meurs à l’instant ! veut-elle lui rétorquer, car il gâche tout avec sa présence balourde, ses renseignements de détective d’opérette, son chuchotement obscène. Qu’il disparaisse ! prie-t-elle. Et qu’il me laisse comprendre ce que mes yeux voient, ce que mes yeux ne croient pas, ce qu’ils contemplent.
« Elle est divorcée, avec deux enfants. Cinq et trois ans. »
Mais qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, imbécile ? Je sais exactement qui c’est, avec ses cernes pourpres, son immense sac, ses paquets impossibles à porter, sa cigarette volée entre deux cours, deux courses et les promesses aux enfants de les emmener au parc, à la montagne, à la plage, au cirque, en bateau. Elle dort trop peu parce qu’elle est toujours en retard dans la correction de ses copies, qu’elle passe beaucoup de temps avec son ex-mari au téléphone, qu’elle profite de la nuit pour fumer, boire, se livrer à de menus vices qu’elle évite de pratiquer en présence de ses enfants, qu’elle lit des romans russes et portugais en se disant qu’elle ferait mieux de se concentrer sur sa matière (sauf que les Espagnols, elle n’en peut plus), elle dort trop peu parce qu’elle voudrait y arriver, tout concilier, être une femme bien, préparer des repas équilibrés, perdre deux kilos, appeler ses parents régulièrement, ne pas dépendre du regard des autres, ne pas avoir besoin d’un homme dans sa vie, se débrouiller, mais voilà qu’apparaît le professeur Vickery. Ce n’est pas qu’il est beau. Ce n’est pas qu’il soit jeune. C’est qu’un jour, en la croisant dans l’escalier de la bibliothèque, il lui propose de l’aider à porter ses multiples sacs. Ils s’arrêtent un instant, face à face, dans l’escalier fort large qui mène au premier étage. Elle a posé tous ses paquets. Il prend alors sa main, sa petite main droite rougie par les brides, les bandoulières, et il la caresse en disant : « Pauvre mignonne, elle est si fatiguée », et là, à cause de ces quelques mots que le monsieur adresse à sa menotte, elle sent les fortifications se briser en elle, des années de fatigue et d’efforts se presser contre la muraille pour la faire céder. Il lui semble retrouver la bienveillance infinie de sa maman, le soir, au moment de l’endormissement. Dors, mon bébé. Tu es fatigué, mon gros bébé. Et soudain, ce professeur devient la seule personne qui la comprenne vraiment parce qu’il est le seul à songer, lorsqu’il la voit, non pas qu’elle est brillante, non pas qu’elle a de jolies fesses, non pas qu’elle est parfois un peu trop autoritaire avec ses enfants… rien de tout cela, le professeur Vickery est le seul à songer qu’elle est très très fatiguée et qu’il faudrait qu’elle se repose. Alors elle pose la tête sur son épaule et, au début, ce n’est que cela, un reposoir. Comment fait-il ? Il a toujours le temps. Il est marié pourtant. Elle le sait. Il le lui a dit. Elle a vu sa femme lors d’une réunion, juste après la rentrée. Il ne lui cache rien. Il ne rentre pas son ventre quand il se déshabille. Il est parfaitement à l’aise, nu devant elle, malgré l’âge. Est-ce une question de génération ? se demande-t-elle. Un reste de hippy chez lui. Il se promène nu après l’amour dans la chambre qui les accueille durant les heures d’école, à l’abri des enfants et du reste du monde. Il se promène nu et elle le trouve beau, parce qu’elle n’a jamais connu un homme aussi tranquille avec son corps. Et cette tranquillité, il la partage avec elle. Il l’endort, la fait jouir, la rendort, comme si le sommeil et l’amour étaient une substance unique.
Sylvie sait tout cela car elle connaît l’un des secrets d’Hector dont lui-même n’est peut-être pas conscient : il n’aime rien tant chez une femme que l’oisiveté. Jamais il n’a exigé d’elle des repas, du ménage, ni qu’elle paie une partie du loyer. Il a toujours voulu faire tout et elle rien. Ce n’est pas un homme à l’ancienne, adepte de l’épouse au foyer. Hector est bien au-delà de cette représentation. Serait-il un des derniers représentants de l’amour courtois : se battre, se battre, se battre tandis qu’elle se languit, se languit, se languit ? Sylvie l’ignore, elle est trop peu familière de ces braves chevaliers. Ce qu’elle imagine aisément, en revanche, c’est le soulagement que les femmes qu’elle appelle modernes risquent d’éprouver auprès de son mari. C’est quitte ou double, se dit-elle. C’est logique : soit elles le haïront, soit elles l’adoreront.
« J’aime beaucoup Caridad, reprend Jhersy, toujours à voix basse. C’est un très bon professeur. Bien notée par les élèves. Mais ce genre d’histoires, dans un département, c’est toujours compliqué, vous savez. Les jalousies… ça peut mener très loin et je ne voudrais pas que votre mari, que j’apprécie beaucoup, soit, comment expliquer, catalogué, vous voyez… »
À cet instant, le baiser se dénoue. La jeune femme regarde Hector, lui sourit. Puis, lentement, elle approche la main de son visage et rabat le petit triangle relevé du col de sa chemise. Sylvie remarque une imperceptible grimace aux commissures des lèvres de son mari.
« Dites-moi, Jhersy, lance-t-elle en se redressant, que croyez-vous que vous fassiez en m’amenant ici ? Vous pensez sauver mon couple ? Vous voulez protéger l’université ? La réputation de mon mari ? L’estime mutuelle entre les sexes ? C’est quoi votre but ?
– Mon but ? Mais je n’ai aucun but. Je n’ai aucun intérêt personnel là-dedans. C’est simplement la vérité. Je veux que l’on connaisse la vérité. Je trouve qu’un monde sans mensonge est un monde meilleur.
– Je ne suis pas d’accord avec vous. Ce n’est pas la vérité. Je n’ai rien vu. Ramenez-moi chez moi. Tout de suite. »
Juste avant de quitter la planque, Sylvie se rallonge une dernière fois. Elle regarde en direction de la baie vitrée, en direction du couple. Hector s’est remis à parler, il agite les mains pour donner plus d’expressivité à son propos. Ses longs doigts sont majestueux et élégants. Au passage, sans que Caridad le remarque, il relève le petit triangle rebelle de son col de chemise.
« C’est bien ce que je pensais », dit Sylvie avant de se redresser pour plier la couverture.
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