La chance de leur vie
Chapitre 22
Sylvie est arrivée en avance à l’atelier et Lauren lui propose de boire un thé vert en attendant les autres. Frappée par l’élégance et le naturel de cette proposition, Sylvie se promet de retenir la formule. Dès demain, elle achètera du thé vert ; ainsi, lorsque Hector et elle recevront de la visite – s’ils en reçoivent un jour –, elle dira, d’un ton parfaitement naturel : « Je vous sers un thé vert ? » et, quelle que soit la personne invitée, celle-ci se sentira immédiatement à l’aise, confiante dans le sérieux et le bon goût de la maison.
Lauren pose deux tasses en porcelaine ordinaire, à motifs de fleurettes, sur l’immense table en bois qui trône au centre de l’atelier, une planche d’auscultation pour géants, le lit de Gulliver chez les Lilliputiens. Sylvie est déçue par la vaisselle. Elle se serait attendue à déguster sa boisson verte aux relents d’algues et de riz complet dans une timbale irrégulière et vernissée, un magnifique objet d’artisanat.
Lauren pousse un soupir, se prend la tête dans les mains et se met à parler de ces cours qui sont tellement assommants. Mais pour un artiste, c’est important d’avoir une activité régulière, quelque chose qui rythme les journées, leur donne un cadre. Le problème, ce n’est pas vraiment l’astreinte, le temps pris sur la création, le problème, c’est la confrontation avec ces gens.
Sylvie a un infime mouvement de recul. Ces gens, c’est-à-dire elle-même, mais elle n’ose pas interrompre Lauren.
Ces gens… pffff… qui ne sont tellement pas des artistes. Ils veulent fabriquer quelque chose. Ils ont une idée, une ambition, un but. C’est tellement bourgeois. Ils se fichent du geste. Ce qu’ils veulent, ce qu’ils visent, c’est le résultat. Et après, la gratitude, les félicitations, la récompense. Ils passent complètement à côté du travail de la terre. Le travail de la terre est un travail sur soi, un travail sur l’homme. Adam, c’est adama, la terre en hébreu. Si tu touches la terre, tu touches l’humain. Adam n’est ni mâle ni femelle, ni mal ni bien. Quand tu touches la terre, tu touches la création, la seule vraie création. L’invention de la forme. L’incarnation. L’enfantement.
Elle pose une main sur la joue de Sylvie et la caresse longuement.
« Tu n’es pas comme eux, déclare-t-elle d’un ton rêveur, presque interrogateur. Tu es plus… »
Plus bête, aurait envie de répondre Sylvie, mais elle se retient.
« Toi, tu vas nous faire du brutalisme, sans béton. Un brutalisme terre à terre. L’architecture est ma plus grande source d’inspiration. La terre. La maison. Nous. »
Lauren continue de caresser le visage de Sylvie, comme si c’était une pièce qu’elle venait de sortir du four, un biscuit encore un peu brut qu’elle prendrait le temps de polir et de limer. Sylvie se laisse faire, curieuse du contact, étrangement détachée. Soulagée aussi que sa peau parle à sa place, car elle serait bien en peine de devoir s’exprimer sur l’art, et plus encore sur la brutalité, bien qu’elle ne soit pas certaine que ce soit le mot exact qu’a employé son professeur.
« Je te regarde faire depuis plusieurs séances. Normalement, je m’ennuie pendant les cours. Mon urgence, c’est qu’ils repartent, qu’ils repartent tous pour me laisser travailler. Ça me fait comme une démangeaison. J’ai besoin d’aller à la terre, mais je sais qu’il ne faut pas. Je suis payée pour ce que je fais ici, avec vous. Je veux exécuter correctement mon travail. Gagner de l’argent, ce n’est pas rien. Je prends l’argent au sérieux. Alors je me rends disponible. J’écoute, j’assiste. Et toi, je te regarde. »
Sylvie se demande ce que Lauren peut trouver de si intéressant dans cette contemplation bihebdomadaire. Car elle, Sylvie, ne fait rien avec la terre. Elle demeure face à la table et, les mains sur les genoux, elle attend que quelque chose vienne. L’inspiration, pense-t-elle. Un mouvement qui fuserait du cœur, ou du ventre, ou peut-être de l’extérieur, d’en haut, du ciel. Une lumière comme un halo se poserait sur son front, et alors, sans avoir besoin de réfléchir, de rien prévoir, ses pattes courtes, ses doigts malhabiles et inexpérimentés entreraient en action.
Après plusieurs heures passées ainsi à ne rien fabriquer, à observer les autres du coin de l’œil, timidement, clandestinement, elle s’est mise, prenant exemple sur Benoît, à rouler des boudins, des boudins qu’elle a empilé en cercles afin de produire quelque chose qui ressemblerait à un objet. Mais la terre s’est affaissée rapidement et ses cylindres se sont effondrés. Devant elle, une collection de trompes d’éléphant du même gris humide, possédant la même souplesse et une tristesse dont ces animaux hypersensibles semblent avoir le secret.
« Tu ne fais rien, poursuit Lauren. Tu restes là, presque les mains dans les poches, comme si tu refusais quelque chose, comme si tu faisais la tête. Et c’est précieux pour moi, cette bouderie, cette attente, cette reluctance – c’est français ce mot ? Il existe ? Pas d’impatience chez toi, pas de volonté de prouver quoi que ce soit. C’est l’humilité première, primaire, le douloureux et nécessaire constat de l’incapacité. Commencer par penser que l’on n’est pas capable, c’est le préalable à tout ce qui suit. Tu n’imagines pas les heures que j’ai passées, ici même, le corps entier paralysé, comme serré dans une gangue, à vouloir être ailleurs, à prier pour qu’on me libère, pour que le sol s’ouvre sous mes pieds, que le toit soit soufflé par une tornade, que la police débarque et m’emmène en prison. Tout, plutôt que d’affronter la terre. Comme si c’était aller forcément au-devant d’une souffrance, une souffrance intolérable. Et parfois, quand mes mains, mes bras, mon dos travaillent, je me demande ce que je redoutais, car, à cet instant, celui du travail, je ressens un bonheur plus fort qu’à n’importe quel autre moment de ma vie. Je me sens évadée et puissante, et je m’amuse follement. »
Sylvie a du mal à s’imaginer comment quiconque pourrait trouver de la joie, encore moins de l’amusement, dans la fabrication de ces immenses tuiles sinistres qui se ressemblent toutes. Elle ne comprend pas davantage comment on peut éprouver de l’effroi à l’idée de « s’y mettre », de commencer une œuvre. Est-ce le bon mot, d’ailleurs ? Une œuvre, un objet, quelle est la différence ? Ce qui la retient, de son côté, ce n’est pas la frayeur, c’est le vide. L’absence d’idée. Elle aimerait être comme les autres, même si Lauren se moque d’eux. Elle aimerait, comme ses collègues d’atelier, avoir une ambition, poursuivre un objectif, être bourgeoise. Cela lui paraît bien plus reposant, plus satisfaisant aussi qu’être pareille à Lauren, une artiste donc, avec ces questionnements alambiqués, ce discours dont Sylvie se demande s’il n’a pas été appris par cœur, tant il est articulé, saupoudré de termes et de tournures complexes. Sans doute que Lauren a dû répondre à un entretien ou produire un article et qu’à partir de là, elle s’est construit un boniment. Oui, un boniment, comme on dit pour les camelots qui vendent des casseroles antiadhésives en pierre volcanique sur les marchés de France.
Lauren a cessé de caresser la joue de Sylvie. Elle la regarde à présent, avec ses beaux yeux en amande brun clair, presque jaunes. Sa bouche large aux lèvres pulpeuses et pâles s’est tue. Sa mâchoire un peu lourde, qui rend son visage à la fois si attrayant et légèrement repoussant, pointe vers l’avant, comme le menton d’un enfant qui en défie un autre, ou qui simplement s’imagine fort comme il ne le sera jamais, sur le point d’affronter un dragon.
« Tu me fais penser à une espionne du temps de la guerre froide, lui lance-t-elle soudain. Ton visage impassible face à la terre. Je suis experte. Ça n’arrive jamais. Les gens se jettent dessus. Certains la malaxent à n’en plus finir, d’autres la tabassent, l’aplatissent. C’est intéressant à observer et très révélateur, on voit qui a des comptes à régler, qui manque d’affection, qui s’abstient ou se retient depuis trop longtemps. On voit les frustrations, les désirs, les langueurs. Cela pourrait devenir gênant. C’est un peu embarrassant parfois, comme ces personnes qui te racontent un rêve et parlent d’un concombre géant qui était là, qui les poursuivait ou qui les menaçait, ils n’arrêtent pas de répéter “concombre géant” et toi tu entends “pénis géant”, mais tu ne dis rien, tu essaies de ne pas rougir. »
Sylvie n’est pas d’accord. Elle pense qu’un concombre géant est parfois ce qu’il est. Elle ne considère pas ce rapport entre légume et sexe comme évident. Toutes les formes sont voisines. Et quand bien même. Pourquoi le pénis aurait-il plus d’impact, de sens, de poids que n’importe quel autre élément du corps, de la nature, du cosmos ? Une fois qu’on a traduit concombre par pénis, qu’est-ce qu’on découvre ? Rien de spécial. C’est un jeu de substitution qui, selon Sylvie, ne se résout jamais, n’aboutit nulle part et qui possède, comme unique mérite, celui de clouer le bec au rêveur, de ridiculiser celui qui se confie.
« Il se peut que ton œuvre, reprend Lauren, soit, au fond, une œuvre en creux. Une œuvre du non-faire, de la résistance à la terre. J’aimerais beaucoup te filmer à la table. Toi et la terre, face à la terre. Toi qui ne fais rien. Avec tes mains cachées et ta tête d’énigme. Tu accepterais ? Je suis vidéaste aussi. On ferait une cosignature… »
Tout d’un coup, Sylvie sent monter en elle une envie qui la terrasse. Pareille à un rongeur débusqué dans sa cache, elle revoit entièrement son itinéraire, son parcours, ses besoins. À toute vitesse. Dans un sursaut de survie. Et elle sait alors très exactement ce qu’elle va faire avec la terre.
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