La chance de leur vie
Chapitre 34
Mon Dieu, mon très beau, mon chéri, scande Lester au centre du cercle formé par Nurith, Greg, Iris, Andy et Zelda auxquels se sont récemment joints Dylan, Mario et Bethany. La plus âgée, Zelda, cheveux rasés sur la moitié du crâne, roses et hérissés sur l’autre, a seize ans. Le plus jeune, Mario, dents en avant, yeux louchons derrière des lunettes à verres épais, en a douze. Les enfants – c’est ainsi que les appelle Lester, « mes enfants », ce à quoi ces derniers n’ont rien à redire – répètent mon chéri, mon chéri avec enthousiasme. Lester leur sourit, les bras levés au-dessus des épaules. Il les encourage à danser, à sauter sur place tout en s’adressant à leur Seigneur. Tu nous donnes la joie, chante-t-il. La joie qui manque au monde. Tu la fais descendre sur nous et nous l’accueillons avec candeur, avec innocence. Nous aimons notre vertu, comme nous t’aimons. Tu es notre gage et notre guide. Nous voulons être avec toi et en toi, ne jamais t’abandonner pour qu’à ton tour, tu ne nous abandonnes pas.
« Iris, go ahead, vas-y, parle », propose Lester.
Iris rejoint Lester au centre du cercle. Elle s’assied en tailleur sur le sol couvert de feuilles brunes. Elle ferme les yeux et se met à parler.
« Absalom Absalom, commence-t-elle d’une voix hésitante. He touched me. With such small hands. Absalom Absalom touched me. »
Elle raconte aux autres ce qu’ils savent déjà en partie. Absalom Absalom l’a touchée et plus rien n’est comme avant. Avant, les autres la touchaient, mais mal. Ils touchaient son corps, et son corps n’en avait jamais assez. Il fallait toujours aller plus loin, plus fort. C’était comme si elle cherchait à se briser, à s’oublier. Mais Absalom Absalom est venu et elle a trouvé la paix. Elle a fait la paix avec son corps. Iris caresse ses poignets ornés de cicatrices rosâtres qui dessinent comme une série de bouches pincées et tristes jusqu’au creux du coude. Avant, elle voulait avoir mal parce qu’elle se sentait mal. Aujourd’hui, elle sent la présence de Dieu en elle. Il la protège et l’écoute. Elle ne veut pas être différente, elle ne veut pas changer, elle ne veut pas se repentir. Elle EST différente. Elle A changé. Elle EST repentance.
« Mario ? » appelle Lester.
Mario s’assied en tailleur, là où il est, sans prendre la peine de gagner l’intérieur du cercle. Mario est ainsi. Il ne fait rien selon les règles. Mais cela n’a aucune importance et il le sait, car, dans ce cercle, les règles sont douces et les punitions absentes. Il gratte une croûte sur son menton et se met à parler en bégayant. Ses hésitations, ses redoublements incessants de consonnes, la façon qu’a sa langue de se heurter encore et encore contre ses dents, rendent son élocution difficilement supportable. Mais aucun des membres de la ronde ne paraît s’en irriter. Tous l’écoutent avec curiosité et intérêt. Pas un ne songerait à se moquer de ses prunelles qui tournent et s’agitent dans ses orbites comme deux souris jumelles prises au piège d’un labyrinthe. Mario dit que son père le frappe. Il dit que sa mère le frappe. Ses frères et ses sœurs le frappent. L’assistante sociale le frappe. Les enfants au collège le frappent. La dame qui fait traverser la rue le frappe. Son cousin de trois ans le frappe. Son orthophoniste le frappe. Absalom Absalom l’a touché. Il m’a touché, dit-il (et soudain il ne bégaie plus. Personne ne s’en étonne). Il m’a touché avec de si petites mains, et Dieu est venu dans ma vie, comme la pluie. Mon père me frappe-t-il ? Mes frères et sœurs me frappent-ils ? Tous les autres me frappent-ils ? Ce sont des questions auxquelles Absalom Absalom ne demande pas de réponses.
« Bethany ? »
Bethany, plus grande que les autres, les cheveux auburn, longs et soyeux, le teint pâle, la peau transparente, les yeux bleu foncé sous des cils épais et noirs qui semblent trop lourds pour ses paupières, vient se placer au centre du cercle, à côté d’Iris. Elle a un corps de femme étonnant pour ses treize ans. Ses seins paraissent lourds et pleins, sa taille, dont elle parvient à faire le tour en joignant ses mains, ouvre vers l’éventail dansant de ses hanches. Ses pieds, très fins, sont chaussés de souliers à bride dorés, déconseillés pour les promenades en forêt. D’une voix grave, elle dit : « J’aime fumer des cigarettes. »
Elle se tait un instant et ajoute : « Et j’aime Dieu. »
Puis elle regarde chaque enfant, l’un après l’autre, et lui sourit longuement. Elle est si belle qu’un trouble très léger s’empare des garçons et des filles.
« Greg ? demande Lester. Will you… »
Greg attend qu’Iris et Bethany aient regagné leur place pour venir se placer aux côtés d’Absalom Absalom. Les deux filles lui serrent la main chacune son tour, comme pour lui passer le relais. Greg a quatorze ans. Il est très gros, l’a toujours été. On l’a toujours appelé « le gros ». Ses cuisses sont si larges qu’il ne peut pas se tenir debout, pieds joints. Son ventre retombe bas et flasque sur le haut de ses jambes, formant un tablier gélatineux qui tremblote à la moindre émotion, au moindre effort et lorsqu’il éternue. Ses yeux verts sont profondément enfoncés dans la graisse du visage. Son nez semble minuscule. Sa bouche, un petit trou. Il a peu de cheveux, blonds, et aucun poil sur le reste du corps. Sa voix est ravissante, d’une douceur insoupçonnable et méconnue, car il ne parle jamais. Personne ne l’entend.
« Yes, my Lord, fait-il avec un doux swing. Absalom Absalom », chante-t-il, plutôt qu’il ne le dit.
Il frappe plusieurs fois dans ses mains. Les doigts fins jaillissent de deux énormes coussinets congestionnés et d’une blancheur inquiétante. La paume autant que le dos ont l’air artificiellement gonflés, comme remplis d’eau et prêts à crever. Le son qu’elles rendent n’en est que plus beau. Puis il chante de nouveau, les yeux fermés, comme en transe : « Absalom Absalom, Lord, he touched me. Touched me with such little hands. Touched me with such soft hands. Touché. Mon chéri. Mon chéri m’a touché. » Il joint ses énormes pattes et lance un Amen mélodieux qui résonne et s’épanouit au cœur des bois. Tous reprennent après lui : « Amen. »
C’est au tour de Nurith, qui s’avance vers Greg et le prend dans ses bras. Elle le serre contre elle autant qu’elle peut, peinant à atteindre son dos. Elle est si petite, si menue, si brune qu’on pourrait croire qu’ils n’appartiennent pas à la même espèce. Un chat sauvage donnant l’accolade à un ours polaire. Greg lui caresse le dos en murmurant « There, there » à son oreille. Là, là, comme disent les mamans à leur bébé.
« I want Dylan with me », lance Nurith, agitée, à cran.
Elle est toujours comme ça, plus intense que tout le monde, plus maigre que tout le monde, plus cinglée que tout le monde. Dylan est d’accord pour passer avec elle. Seul son menton dépasse de sa capuche. On y dénombrerait, si on prenait le temps, trente-huit boutons d’acné. Nurith dit qu’elle est juive et qu’elle est droguée. Elle n’a pas le droit d’être là. Dylan est son passeport. Parce que Dylan est baptisé. Dylan secoue la tête. Il n’est pas baptisé. Ah bon ? Mais tu m’as dit que oui. Non, je t’ai dit que j’étais allé à l’église, mais c’était pour le mariage de mon oncle. Bon, peu importe, mais tu n’es pas drogué ? Non. Bon, ben, disons que ça revient au même. Elle parle vite et, à chaque séance, elle dit plus ou moins la même chose, mais Absalom Absalom et les siens l’écoutent avec attention, comme si c’était la première fois qu’elle se présentait à eux. Absalom Absalom, dit-elle, aujourd’hui Dylan va parler. Dylan, parle ! ordonne-t-elle. Dylan retire sa capuche. Son visage est troublant et neuf. Il ressemble à une pioche. Dylan a une tête de pioche, longue, recourbée au bout, étroite, menaçante, couverte de boutons dont certains exsudent de minuscules boules de pus jaunâtre. Il hoche sa tête de pioche car oui, c’est exact, aujourd’hui il va parler. Nurith dit la vérité. Il connaît Nurith depuis qu’il est né. Elle habite la maison en face de la sienne. Il l’espionne depuis des années. Le soir, il regarde par la fenêtre. La nuit, il se lève pour aller la regarder dans la salle de bains. Il l’a regardée se déshabiller, il l’a vue prendre une douche, il l’a vue pisser, chier, mettre un tampon, l’enlever. Mais il ne lui a jamais parlé. Ils sont dans la même classe depuis le jardin d’enfants et pourtant jamais elle ne lui a adressé la parole. Mais Absalom Absalom est venu. Absalom Absalom nous a touchés avec ses mains si petites, avec ses mains si douces et nous nous sommes parlé, Nurith et moi. Je n’ai pas envie de vous dire si je l’espionne encore. Je n’ai pas envie de vous dire la tête qu’elle fait quand elle regarde le papier hygiénique avec lequel elle vient de se torcher. Je veux vous dire que je m’en fous de la religion. Je m’en fous d’être baptisé, musulman, juif, catholique, animiste. La seule chose qui m’intéresse, c’est Dieu. Et Dieu est dans le cul de Nurith, mais pas seulement. Dieu est avec moi maintenant. Il coule dans mes veines. Et je suis apaisé.
« Amen », chante Lester, et tous reprennent en chœur.
Andy entre dans le cercle, tandis que Nurith, Dylan et Greg reprennent leur place dans la ronde. Dès qu’Andy se retrouve aux côtés d’Absalom Absalom, les enfants se mettent à scander à voix basse : « Andy, Andy, Andy, Andy », pour l’encourager. Andy a treize ans, mais il en paraît huit à cause de sa petite taille et de son visage qui ressemble encore à celui d’une fille, ou à celui, gracieux et boudeur, d’Angela Davis avec laquelle il partage la même coupe de cheveux et les dents du bonheur.
« I’m not ready », fait-il d’une voix presque inaudible.
Il n’est pas prêt, donc, mais il demeure quelques instants au centre du cercle et se balance en écoutant son nom chuchoté, répété, amplifié sous la voûte protectrice des arbres. Il ouvre la bouche, comme pour parler, et la rumeur diminue aussitôt. Il suffira qu’il dise un mot pour que tous se taisent et l’écoutent. De nouveau, il ouvre la bouche et finit par articuler, avec beaucoup de difficulté :
« Je ne serai jamais assez grand pour être basketteur. Mes deux grands frères et ma grande sœur sont basketteurs. Ils sont à l’université. Moi, je ne serai jamais assez grand. Je suis obligé d’être bon en classe. Pour le moment, j’y arrive, mais je sens que je vais craquer. Je sens que je vais craquer. Il faut que Dieu m’aide. Mais si je demande à Dieu de m’aider, c’est que je n’aime pas Dieu pour lui-même. Je l’aime à cause de ce qu’il peut faire pour moi. Mon amour est égoïste. Je ne suis pas prêt. »
Andy baisse la tête pour que les larmes qu’il verse restent invisibles à ses camarades. Absalom Absalom s’agenouille derrière lui, passe sa tête entre ses jambes, se redresse, l’enfant sur les épaules, il vacille, retrouve son équilibre et se met à courir d’un arbre à l’autre, tandis que ses ouailles répètent : « Andy, Andy, Andy », de plus en plus fort. Andy lève les mains au-dessus de sa tête et mime des dunks en série. Chaque fois que son ballon imaginaire pénètre dans l’arceau imaginaire du panier imaginaire, il s’écrie : « Jordanesque ! » Les autres crient avec lui et l’encouragent. « Monster Jam ! Coast to Coast ! Big man ! » hurlent-ils en courant après lui, les joues rouges, les cheveux plaqués au front par la sueur malgré le froid qui descend dans la clairière.
Zelda met fin au match virtuel en allumant son enceinte portative qui diffuse à quatre-vingt-cinq décibels du vieux metal français, le must, selon la fille de French Bob. Tous les enfants s’immobilisent. Ils écoutent la musique un instant, les yeux fermés, puis commencent à danser, tandis que Zelda va de l’un à l’autre pour les encourager à secouer la tête plus fort. Sa demi-chevelure rose s’agite dans tous les sens. Les morceaux de peau qui apparaissent dans les lacérations de son legging en vinyle sont du même rose intense que ses cheveux. Ses ongles noirs griffent l’espace. Elle ramasse des feuilles mortes sur le sol, grimpe sur une souche et les balance sur les enfants, comme des confettis. Elle ne s’est jamais sentie aussi vivante, aussi joyeuse. C’est le miracle accompli par Absalom Absalom.
La veille, elle a dessiné une nouvelle croix gammée sur le mur de sa chambre, mais avec des fleurettes à l’intérieur des branches. Elle s’en est étonnée elle-même, a voulu tout repasser au marqueur noir, puis s’est ravisée. Elle a ramassé les feutres de couleur égarés sur la moquette noire de sa chambre parmi les culottes sales, les chaussettes, les cartons de nouilles sautées avec un reste de sauce à l’intérieur, les paquets de gâteaux éventrés, pas terminés, les miettes, les bandes dépilatoires usagées, les lingettes démaquillantes, un cahier dans lequel elle est censée écrire ses pensées (cadeau de son père) et dont elle se sert pour faire les comptes de son petit commerce d’herbe, les chewing-gums à la cannelle mâchés qui ressemblent à des asticots, les mégots dans les filtres desquels elle insère des morceaux d’allumette pour fabriquer de petits bonshommes qui peuplent sa chambre et lui confèrent une odeur inimitable. Une fois tous les feutres retrouvés, elle les a rangés par couleur sur son oreiller et s’est mise à dessiner sur le petit pan de mur blanc qui subsiste à la tête de son lit, un paysage champêtre qui lui rappelle Heidi, l’héroïne de son enfance.
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