La chance de leur vie
Chapitre 14
Le vent pousse la tête de fleurs blanches et jaunes dont Sylvie ignore le nom. Elle s’est assise sur les marches de ce qu’elle appelle la véranda, même si ce n’est pas le terme adéquat, et regarde les quatre carrés qui découpent le jardin sur le devant de la maison. Ses yeux se posent sur chaque plante. Elle n’en reconnaît aucune. Comment les propriétaires réagiraient-ils si elle prenait l’initiative de planter des azalées, avec l’aide de mister Black, bien sûr. Le système d’arrosage automatique la nargue. Les minces tuyaux noirs qui conduisent le goutte-à-goutte d’un pied à l’autre lui signifient qu’on n’a pas besoin d’elle ici. De l’autre côté de la porte, à l’intérieur de la maison, les cartons sont aplatis, vidés, attendant d’être relégués dans le garage jusqu’à la prochaine fois, le prochain départ, le retour. Les livres, les vêtements, les disques, les médicaments sont allés remplir les armoires vastes, les étagères lisses. Hector s’est chargé de tout. Il a plié de nouveau tous les pulls que Sylvie avait pliés, mais mal. Sans remarques désagréables, sans se moquer ni se plaindre. Sylvie l’a regardé faire, reconnaissante, tout en ayant l’impression qu’on lui sciait doucement les poignets. Les jours s’empilent. Pourtant le quotidien semble ne pas se construire ; l’habitude et sa prodigieuse force d’inertie sont absentes. Certains matins, Sylvie se demande si elle existe encore et, juste après, ce que cela signifie d’exister. Elle sent alors, sous ses pas, le rebord d’une spirale d’anxiété. Si elle avance sur cette voie, elle sera fichue. Elle glissera, perdra ses moyens, ne saura plus remonter. Cela lui est arrivé autrefois. Elle se rappelle la sensation. Un anéantissement auquel on assiste en spectateur, jusqu’au moment où l’on se rend compte que l’on est soi-même démoli. On est alors saisi par l’effroi et l’envie de fuir, sauf que l’on n’a plus l’énergie nécessaire pour s’échapper, faire marche arrière. L’énergie, elle aussi a été détruite, absorbée. Mais c’est très différent à présent. Elle est simplement dépaysée. Hector lui parle de repères. Il lui conseille de prendre ses marques, de s’inventer une routine et, assez rapidement, tout s’améliore. Lester se rend au collège avec le bus jaune. Il est plein de vigueur. Il semble avoir grandi d’un ou deux centimètres. Sylvie a étudié les brochures rapportées quelques semaines plus tôt de l’Alliance française. Cours de danse, de tai-chi, de langues, soirées lecture, spectacles pour enfants, semaine gastronomique. Combien de temps vont-ils rester ? Cela vaut-il la peine qu’elle s’inscrive à toutes ces activités ? N’en choisir qu’une. Atelier de poterie, le mardi et le jeudi. Hector la félicite. Il lui confirme que l’important, c’est de structurer sa semaine.
Lester remonte l’allée. Il n’a pas grandi finalement. Il paraît si frêle sous son sac. Il sourit, comme toujours lorsqu’il voit sa mère ou son père. Un bon grand sourire. « Faites que mes parents connaissent la paix et la joie », marmonne-t-il dès qu’il s’approche d’eux.
« Déjà ? » s’étonne Sylvie.
Son garçon vient s’asseoir à côté d’elle et pose la tête sur ses genoux, comme il le faisait quand il était petit.
« J’ai pris le bus jaune, dit-il. Comme dans les films. Comme dans les dessins animés.
– Tu le prends tous les jours. Tu rentres plus tôt que d’habitude. Tu n’as pas raté un cours, dis-moi ?
– Il a roulé plus vite.
– Tu t’es fait des amis ?
– Non, et toi ?
– Personne pour l’instant », répond Sylvie, avant d’ajouter : « À part French Bob bien sûr. »
Et ils se mettent à rire.
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