La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Introduction
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© Les Éditions du Cerf, 2016
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24, rue des Tanneries
75013 Paris
EAN : 978-2-204-10807-2
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Introduction
Le e XX siècle a été dévasté par la démiurgie des totalitarismes qui
répondaient à des tentatives de transfiguration du monde humain.
Mais il serait faux de croire que ces illusions nous ont quittés. Ce que nous avons rejeté avec force, c’est le totalitarisme comme terreur. Pour autant, nous poursuivons les tentatives de transfiguration du monde, d’abolition de ce monde imparfait.
Au point de l’histoire où nous en sommes, le débat et le combat opposent ceux qui veulent encore remplacer ce monde, et ceux qui veulent le défendre et le protéger.
Le jardinier qui travaille sous ma fenêtre est un admirateur du monde. Il n’imagine pas qu’il pourrait produire quelque plante. Il cultive. Autrement dit, il aide à croître ce qui existe sans lui. Il ne crée pas, il ne fabrique pas : il prend soin. D’où l’humilité. Il se voit comme une sorte de gérant, et encore, bien improbable. Car il lui est difficile de prédire, et la certitude il ignore ce que c’est. Bien souvent il travaille comme un damné, dans les règles de l’art encore, et n’obtient que des fruits sans saveur ou des végétaux plissés. Ou alors apparaissent spontanément sous ses pieds des beautés qu’il croyait impossibles. Évidemment, il a quelque pouvoir, lequel peut grandir encore à la faveur des savoirs multipliés. Il produit des hybrides, renforce les défenses de ses plantes, grâce à des techniques apprises ou inventées. C’est là d’ailleurs sa grandeur, car le jardinier ne se réduit pas au rôle de nourrice. Et cependant il demeure tributaire d’un ordre du monde qu’il n’a pas édicté, et qui, en grande partie, le dépasse.
Il n’est en aucun cas le maître, au sens de celui qui décide de tout souverainement. Il est le gardien. Mais aussi le co-créateur, parce qu’il contribue jour après jour à l’achèvement indéfini du monde. S’il est industrieux et humble, il améliore tout ce qu’il touche ; prétentieux, il détruit.
D’où l’émerveillement qui le saisit dès le matin et ne le quitte jamais. Car il se sent plus petit que le monde autour de lui, et toujours il l’admire, parce qu’il n’en est ni l’inventeur, ni même le souverain, ou alors d’un royaume aléatoire, et largement inconnu. Il se trouve malhabile devant un ordre qui le précède, chétif devant les mystères sans nombre, et pour commencer, devant le mystère prodigieux de sa liberté à lui, sommé de se tenir intelligent et prudent. Constamment il se sent dépassé : il n’en ressent pas de honte ni d’aigreur, mais plutôt une dignité d’appartenance.
Il est le con-vive et le co-adjuteur de plus grand que lui, qu’il peut nommer Dieu ou la Nature ou le Hasard ou la Providence ou Gaia. Il a hérité d’un monde commencé, initié, mais inachevé. Lui poursuit, embellit, civilise.
Il ignore le mépris, le dénigrement et la dérision. La fleur la plus simple lui est bonheur. Il aime ce monde qui le dépasse et dont il participe à l’élévation. Il s’étonne de cet ordre qui surgit, armé déjà, devant son regard, en même temps qu’il s’extasie devant ses propres prouesses.
La postmodernité à la fois poursuit la modernité et la contredit.
Le moment contemporain est habité par deux courants de pensée adverses. Le premier continue la modernité en déployant encore son prométhéisme, quoique sous d’autres auspices qu’au e XX siècle : l’attente
des lendemains qui chantent ou du Reich de mille ans, laisse place par exemple à l’attente de l’homme immortel du post-humanisme. Ici nous sommes encore des démiurges. Et nous le sommes aussi en poursuivant l’ouvrage commencé par le totalitarisme rouge : tentative de produire un humain insoucieux des questions existentielles, récusant toute anthropologie susceptible de nous précéder, croyant vivre dans une pré-histoire en attendant la parousie prochaine.
Le deuxième courant s’oppose au premier, qu’il voit comme une espèce sauvage du prométhéisme fanatique, un héritier de Lumières dévergondées. Il s’intéresse à cultiver le monde qui existe au lieu de le refaire. Il s’emploie à l’attention et au respect davantage qu’à la fabrication. Ici nous sommes des jardiniers.
Notre époque produit donc des démiurges et des jardiniers, dont les visions du monde et les projets sont antithétiques.
Il se trouve que pour l’instant les jardiniers représentent plutôt la contre-culture, c’est-à-dire qu’ils ne possèdent pas le pouvoir. Celui-ci appartient aux démiurges. Pourtant, on peut penser que l’avenir appartient aux jardiniers, d’abord parce que la jeunesse se trouve de ce côté ; mais surtout parce que partout et toujours, le bon sens a plus d’avenir que la déraison, qui détruit beaucoup mais ne triomphe jamais.
On dit que ce clivage, assez récent mais probablement durable, dépasse le clivage droite/gauche, qui concerne la sauvegarde du monde (la droite) ou sa transformation (la gauche), ou si l’on veut, l’enracinement et l’émancipation. Il est vrai que dans le contexte ici décrit, une partie de la gauche (écologique, antimatérialiste) rejoint l’idée de sauvegarde ; tandis qu’une partie de la droite (libertaire) rejoint l’idée de transformation ou d’émancipation. Mais le clivage ancien se recompose : le démiurge est du côté de l’émancipation et le jardinier du côté de l’enracinement.
Il est intéressant d’examiner ce qui se passe chez les jardiniers. En général ce sont des convertis, quoique pas absolument tous. Ils reviennent déçus du pays des démiurges (il y a trente ou quarante ans, tout le monde défendait les démiurges, et la petite minorité qui ne les défendait pas n’avait aucune visibilité). Ils retombent sur terre après toutes ces désillusions et se rendent compte qu’il faut maintenant protéger ce qui est et cesser de construire des palais hantés. C’est Camus dans le discours de Stockholm :
Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La
mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-
être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.
Les jardiniers sont des gens qui aiment le monde. Mais il faut encore qu’ils parviennent à le ré-enchanter, puisqu’il a été entièrement désenchanté par les démiurges. C’est pourquoi une partie des jardiniers se tournent vers des formes de panthéisme. Ce qui nous donne un courant de retour au
paganisme ou à des formes de stoïcisme 1. Ceux parmi les jardiniers qui n’ont pas besoin de ré-enchanter le monde sont les judéo-chrétiens, lesquels n’ont jamais cessé de penser que le monde n’est pas notre chose et que nous avons à l’admirer parce que nous ne l’avons pas créé nous-mêmes.
Si l’on veut décrire cela d’un trait, on dira que les jardiniers se divisent en descendants de Gunther Anders (les écologistes) et en descendants de Gustave Thibon (les chrétiens). Les premiers quêtent des formes de panthéisme et les seconds croient en la transcendance. Quand ils opéreront leur jonction, on se demande si les démiurges pourront résister.
Les jardiniers récemment convertis tombent parfois dans un grand affolement en comprenant dans quel état se trouve le monde démoli par les démiurges, et il leur arrive de se croire en sursaut d’apocalypse, de voir le temps présent comme un « temps qui reste », comme le « temps du délai ». Mais pour les chrétiens, cela n’a pas beaucoup de sens, car ils savent qu’ici-bas, tout est délai.
Le prométhéisme, comme émancipation incessante, est un élan occidental et probablement, aussi, universellement humain. Un élan naturel, et l’on peut dire que l’homme a pour nature de vouloir dépasser sa nature. Le problème est la radicalisation du prométhéisme, et sa prétention au monopole. Le démiurge ne cherche plus à améliorer sans cesse le monde, mais à le transformer radicalement, à le re-faire. Bien sûr, toute amélioration est déjà une transformation ; bien sûr, il est difficile de déterminer à quel moment l’amélioration devient ubris. On peut néanmoins dire que nous nous trouvons dans l’ordre du démiurge à partir du moment où l’élan vers l’émancipation, vers la transformation, est aveugle et ne cherche plus les limites. Or si cet élan dépasse ses limites, il en vient à détruire ce qu’il s’était proposé justement de faire grandir. Les limites ne sont ni données d’avance ni faciles à connaître, elles sont toujours l’objet de questionnements. Mais ceux qui partent du principe qu’elles n’existent pas, et que tout est possible sans discussion, ceux-là sont des démiurges et des esprits funestes. Ils justifient que l’élan soit aveugle, puisque pour eux tout ce qui avance aveuglément vers l’émancipation est le Bien. Les démiurges sont de dangereux citoyens, parce qu’ils n’admirent que ce qu’ils sont capables de produire eux-mêmes ; parce qu’au fond ils n’adorent qu’eux-mêmes – jugeant que rien n’est plus divin qu’eux ; et parce que, c’est la conséquence, ils ne croient en rien sinon en eux-mêmes, créatures gonflées de vide, et à leurs sinistres objets : à l’image de Harthouse, héros de Temps Difficiles de Dickens, dont celui-ci disait « il ne croit en rien, comme Lucifer. »
Autrement dit, vouloir défendre et protéger le monde ne signifie pas vouloir en bloquer l’évolution, l’immobiliser en l’état. Car la nature même de notre monde est de quêter son amélioration incessante. Défendre et protéger le monde signifie prendre la réalité au sérieux ; croire que le monde naturel et humain comporte une structure et des lois que nous devons connaître et respecter. Et que l’on ne peut pas tromper la réalité :
J’ai voulu faire avancer l’histoire comme on tire sur une plante pour
la faire pousser ; on ne peut pas duper une plante ; mais on peut
l’arroser avec humilité et amour 2.
Au fond, c’est croire que ce monde possède une validité et une légitimité. Avec les démiurges, la réalité perd sa légitimité.
L’histoire toute contemporaine de cette in-validité du monde, est le sujet de ce livre.
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