La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

4 - Masse et désolation

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Masse et désolation

 

Le processus historique d’émancipation prend tout naturellement la forme d’une libération par l’individu des autorités qui pèsent sur lui. La féodalité apparaît d’abord comme l’adversaire principal de l’émancipation, puis tout autant les différentes hiérarchies à commencer par celle de la famille.

La guerre à mort contre les autorités petites, locales, féodales ou apparentées, signe les différentes étapes du processus. La Révolution française abolit les corporations (loi Le Chapelier) qui symbolisent la subordination et l’emprise d’un homme sur un autre. Comme on le sait, en France, les universités sont supprimées (mesure puissamment symbolique si l’on songe que le terme même d’universitas signifie communauté) pendant un siècle, et les syndicats de travailleurs ne seront autorisés qu’en 1884. La féodalité est l’ennemi principal des Soviets, à ce point qu’elle devient un vocable privé de sens historique et qui tend à désigner simplement l’ennemi de classe. Les communautés, ou corps intermédiaires, représentent, pour l’idéal d’émancipation, ce qui doit être supprimé. Il en va de même aujourd’hui : le terme même de communauté est connoté péjorativement, et les groupes intermédiaires sont mal venus d’utiliser leur autorité interne sur les individus – la famille elle-même est sans arrêt suspectée de traduire son autorité en despotisme. Dans le cadre de cette histoire bi-séculaire, jamais n’est prise en compte la protection exercée par le fort sur le faible, en échange de son obéissance, ce que la féodalité exprimait par le « Je te sers, tu me protèges ». Cet échange même est reçu comme intolérable et injustifiable. Dès lors, la protection, quand elle est nécessaire, est exercée par l’instance publique, laquelle est considérée comme neutre et bienveillante, incapable de dominer despotiquement qui elle protège, puisqu’il n’y a plus là d’échanges de regards ni d’obligation de remerciements. Cependant, c’est bien l’instance publique qui, d’une autre manière, maîtrise, dirige et contrôle les individus que directement elle protège.

Dans ces cas d’éradication des groupes intermédiaires, où le processus d’émancipation se déploie avec force et rapidité, les hiérarchies détestées laissent place assez rapidement à la solitude de l’individu, qui équivaut à la tyrannie des forts sur les faibles, parce que l’individu à quelques exceptions près, n’est pas capable de vivre sans le secours et la solidarité des groupes. Si l’instance publique supplée en partie à la dégradation et même à la dissolution des solidarités, elle ne peut qu’apporter un secours sec et sans regard (ce qui est d’ailleurs la condition même de la liberté du receveur), et engendre des sociétés assez pourvues de biens et services mais affamées de connivences.

 

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