La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
L’utopie sans la terreur
L’ironie apporte une joie, une joie mauvaise parce que l’autre est entièrement à sa merci. Il y a une jubilation à détruire. C’est du pouvoir.
La puissance de l’ironie est totale. Elle fait et défait les empires. Elle décide de ce qui doit ou non être pris au sérieux. C’est qu’il est facile de déceler la faiblesse d’une croyance, de ridiculiser certains de ses aspects. Dans l’article « Judée » de son Dictionnaire philosophique, Voltaire raille avec talent la promesse du Dieu des juifs, il la caricature et la taille en pièces en une page. Avec du talent, tout le genre humain peut sombrer ainsi, car nous ne sommes que des ombres assez fragiles qui s’essaient à croire en quelque chose et dont les monuments se délitent aisément. Comme il est aisé de détruire d’un coup de pied ce château de sable qu’on a mis des heures à ciseler. Dérision : les tueurs de culture ont toujours beau jeu de ricaner sur les sauveurs de culture et de les culpabiliser – car tout ce qui est construit est plein de défauts et d’imperfections. Complexer l’autre, le forcer à avoir honte de soi, c’est délégitimer son discours.
La thèse longtemps tenue pour certaine, selon laquelle l’utopie engendre la terreur, est à revoir. Il faut dire plutôt que l’utopie engendre la contrainte, c’est différent : car la même utopie se réalise à présent, non plus par la terreur, mais par d’autres moyens beaucoup plus performants. Il faut ajouter que dans les pays communistes, le programme des Lumières a été retardé par la terreur totalitaire, laquelle non seulement s’est révélée inopérante (elle a brisé au lieu de transformer), mais a nourri dans son sein une dissidence argumentée et fervente qui a ensuite pris l’avenir en main et en charge. Tandis qu’en Europe occidentale, où une version analogue du programme est mise en place sans force ni violence mais par la douceur et la dérision, la dissidence est comme pétrifiée et la réalisation beaucoup plus décisive. Si l’on regarde aujourd’hui les deux parties de l’Europe, on voit que le programme d’émancipation totale est plus avancé à l’Ouest, tandis que l’Est et le Centre-Est apparaissent à cet égard conservateurs, parce que la dissidence engendrée par la terreur y avait les yeux grands ouverts sur certains méfaits du dit programme.
Il est plus aisé d’effacer les religions par la dérision que par la terreur :
Jésus est ridicule […] il y a des gens qui pratiquent vraiment les
vertus chrétiennes, mais qui jamais n’oseraient les prêcher. Ceux qui
osent – prêtres ou laïcs – prêcher en leur nom les commandements
évangéliques sur la cupidité et les richesses, sur la pitié et l’amour,
s’exposent aux railleries, non pas qu’on leur dise : c’est faux, mais
plutôt : ce n’est pas sérieux, c’est ridicule […]. Il est honteux d’être
chrétien. Moins à cause du manque de respectabilité intellectuelle
du christianisme, que parce qu’il est moralement ridicule 12.
Le communisme usait déjà de la dérision comme arme privilégiée. Et le nazisme en faisait autant :
La dérision, qui en ce temps-là, était à l’œuvre contre la volonté du
législateur, a été délibérément employée par le gouvernement nazi ;
il ne voulait pas seulement mettre les juifs à l’écart, il voulait aussi
les 13 diffamer.
Si l’on avait écouté Sade, en appliquant aussitôt la dérision, on aurait fait l’économie des terreurs totalitaires :
Plus de dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous
replonge bientôt dans toutes les horreurs du despotisme ; mais ce
n’est qu’en vous moquant que vous les détruirez ; tous les dangers
qu’ils traînent à leur suite renaîtront en foule si vous y mettez de
l’humeur et de l’importance. Ne renversez point les idoles en
colère ; pulvérisez-les en jouant, et l’opinion tombera d’elle-
même 14.
Il ne faut donc pas se leurrer sur la dérision. Elle détruit, et l’on peut avoir le sentiment que c’est pour le plaisir de détruire et pour produire le rien. Ce peut être cela, parfois – rarement. Il semble que la dérision de Diogène relevait du pur nihilisme. Mais aujourd’hui, il s’agit de bien autre chose. Le relativisme que semble établir cette mise à l’écart des valeurs est un simulacre. Il ne s’agit absolument pas de tout détruire : il s’agit de faire place nette pour couronner d’autres valeurs. Comme on le sait, Sade avait bien d’autres idoles pour remplacer celles qu’il évinçait. Plus tard, Jean-Paul Sartre fait lui aussi l’éloge de la dérision, et en use abondamment pour glisser à la place sa propre variante du sacré. Si l’esprit postmoderne était relativiste, il ne serait pas persuadé du Mal absolu du nazisme. La dérision ne s’applique pas à tout, loin de là. Elle représente une arme pour abattre les adversaires, mais il serait sacrilège de vouloir l’utiliser contre le nouveau sacré. Soyons clair : on peut jeter la dérision sur la croix du Christ, la montrer couverte d’excréments et la ridiculiser, mais celui qui ferait cela à propos du camp d’Auschwitz serait immédiatement cloué sur une porte de grange.
Autrement dit, cette société fait mine de ne valoriser que l’anti-valeur, de tout fonder sur l’humour et sur la dérision. De tout prendre légèrement et de tout « bagatelliser ». Elle fait mine d’être devenue une société de bouffons, parce que les prêtres ont été exclus en raison de leur fanatisme, pour reprendre l’antinomie célèbre de L. Kolakowski. Et ce faisant, elle nous trompe et se révèle tout à fait torve : car la dérision n’est utilisée que comme un moyen pour réhabiliter bien d’autres prêtres. On nous dit : détruisons vos références parce que rien ne vaut ; et en réalité, on détruit certaines références pour en sacraliser d’autres, d’abord sous cape, jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment triomphantes pour vous tyranniser.
Le bouffon n’est que l’envers du prêtre : il n’existe pas sans lui. Il peut exister des sociétés uniquement composées de prêtres (où l’asphyxie serait imminente !). Mais il n’existe pas de société composée seulement de bouffons, contrairement à ce que prétend le jeu relativiste – de qui alors se moqueraient-ils ? La vie de l’homme est une chose sérieuse, et les bouffons dépendent de ce sérieux même, qui seul légitime leur rôle. Lorsque les responsables de l’Éducation nationale prétendent qu’une culture peut se fonder sur le seul doute universel, personne ne le croit, pas même les énonciateurs. Un imam sceptique a ajouté aussitôt après un grand discours sur la laïcité « on n’adhère pas au doute »… Diogène détruisait tout, et suscitait le rire, mais les Athéniens n’avaient fait de lui ni un gouvernant ni un modèle. Ils le tenaient pour ce qu’il était : un bouffon, au milieu d’une société normalement pleine de croyances.
Ce que Nietzsche appelait la dévaluation, la destruction du sens, ou dérision, est aujourd’hui un simulacre : une utilisation, une instrumentalisation du nihilisme pour effacer tout à fait l’enracinement – c’est une ruse, car les destructeurs ne veulent pas le rien, ils veulent l’émancipation totale. Ils ne sont pas, en réalité, ces barbares réfléchis de Vico, en perte de monde parce qu’ils ont perdu toute certitude et toute idée du sérieux de la vie. Ils ne sont pas ces zombis postmodernes de Jean-François Mattéi, en proie au chaos intérieur et livrés à l’im-monde. Ils sont bien plutôt les apôtres zélés d’une imposture à la fois ancienne et nouvelle, qui ont compris cette fois, après beaucoup d’échecs, comment il fallait agir pour réussir. Et cette imposture – l’émancipation totale – est parfaitement sérieuse, voire sacrée.
La dérision sert donc à balayer devant la porte. Non à tout détruire. Elle est sélective. Ce qui explique ses incohérences. Car autant la terreur peut sélectionner ses victimes sans se voir accuser d’incohérence – après tout elle n’est qu’une force brute, sans grand cerveau –, autant la dérision doit rendre des comptes.
C’est en demandant des comptes à la dérision que l’on peut la confondre comme pur moyen, bras armé d’une obligation de penser. Pourquoi peut-on jeter le ridicule sur le Christ et pas sur Auschwitz ? Il n’y a pas de réponse. Il n’y a que quelque chose d’aussi muet et sans raison que la terreur, mais silencieux, absolument insonore. Derrière la dérision, il y a une idéologie clandestine qui se dessine pour ainsi dire en creux : elle n’est visible que dans ce qui échappe à la dérision, mais sans se valoriser ouvertement.
Cette idéologie clandestine est la fille et la poursuite et la jumelle de l’idéologie communiste. Elle en manifeste deux aspects principaux et fondateurs : l’égalité, et la re-naturation de l’homme. En ce sens, comme le communisme, elle est encore la dé-naturation du christianisme : l’égalité paulinienne débauchée ; l’espérance de l’homme nouveau, dévoyée.
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