La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
8 - Paisiblement assujettis
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Paisiblement assujettis
Il serait naïf de croire, ou de faire croire, que des sociétés aient pu exister sans querelles ni haines de classes. Pour ne parler que de l’espace occidental, notre plus ancienne littérature fait état, chez les anciens Grecs d’avant la démocratie, de cet horrible serment que dans certaines villes prêtaient les oligarques à leur entrée en charge : « Je serai l’adversaire du
peuple et lui ferai au Conseil tout le mal que je pourrai 1. » Sans aller jusqu’à ce qui apparaît bien comme de la haine de classe, chaque époque entretient, même si on peut le regretter, toutes sortes de mépris de classe. Et d’une manière générale, l’élite exprime du dédain pour les gens du peuple, en raison de leur caractère fruste, de leur inculture ou de leur arriération. Autrement dit, la raison du mépris de classe, c’est le degré de civilisation.
Avec la Modernité apparaît un élément nouveau au sein de ce contexte de rejet : le niveau de civilisation à atteindre est théorisé, systématisé, décrit – c’est l’émancipation moderne. Autrement dit : jusque-là, à toutes les époques l’homme du peuple était moqué pour son philistinisme, sa grossièreté ; à partir de là, il est récusé quand il rechigne à suivre le programme d’émancipation des Lumières. Ainsi le processus est analogue, sinon que le programme en question est un système bien cadré, et non plus un vague sentiment de civilisation dite supérieure, comme autrefois. Cette systématisation représente l’esprit même du totalitarisme, qui suscite la terreur. Les totalitarismes gouvernent au nom d’une théorie ou vision du monde, considérée comme une vérité absolue et vouée à s’imposer partout sans discussion ni condition. On a pu les comparer à des religions inquisitoriales. En tout cas, le citoyen est ici méprisé dès lors qu’il ne suit pas l’idéologie dominante. Et la terreur s’applique au citoyen rétif.
Hitler tenait pour acquis que la masse ne pense pas et que les élites gouvernantes pensent pour elle. Le chapitre XI de Mein Kampf, dédié à la
propagande, exprime ce mépris avec clarté. Il appelle ses auditeurs le « matériel humain » ou bien le « matériel humain à malaxer ». On le sait, le programme de Hitler n’est pas l’émancipation mais au contraire le retour à une forme de barbarie qu’il assume comme telle. Mais la réalisation passe par une théorie appliquée de force, parce que sûre de son bon droit, au peuple considéré comme du bétail.
Pendant longtemps le communisme a, lui, fondé son bon droit sur la certitude qu’il voulait seulement ce que voulaient les classes populaires, et donc sur la certitude de l’appui du peuple. On sait que cette lune de miel ne dura pas. Elle dura seulement tant que la théorie ne se mesurait pas à l’épreuve des faits. Tout juste Trotsky, plus lucide que d’autres sans doute, a-t-il subodoré la dissociation future. Et Lénine a compris très vite à quelle fêlure il avait à faire : le peuple ne désirait pas faire la révolution, il désirait au contraire se rapprocher du mode de vie bourgeois ; par ailleurs, la paysannerie s’avérait, dès qu’on la regardait en face, aussi peu révolutionnaire que possible : elle aimait sa terre, sa famille et sa religion – tout ce que la révolution voulait supprimer. C’est ainsi qu’au fil des années, la dictature du prolétariat devint une dictature contre le prolétariat, pour des raisons idéologiques.
Ce que nous constatons dans l’histoire du communisme, c’est à quel point le peuple est rétif à une émancipation à marche forcée vers une liberté abstraite : il ne souhaite s’émanciper qu’au travers de ses cadres traditionnels. En réalité, il a compris mieux que l’élite, grâce au vieux bon sens, que l’émancipation fanatique qui abandonne les racines est toujours une erreur, parfois un crime, finalement un échec.
Les deux totalitarismes racontent des tentatives de forcing violent pour amener la population vers des extrêmes qu’elle écarte ou même qui lui répugnent. Le peuple de Lénine ne désire pas la révolution. Hitler est entouré, dit-il, de petits-bourgeois qui ont peur des « moyens
révolutionnaires extrêmes » proposés par son parti 2.
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