La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Le ketman
La condition de possibilité de la vie dans le monde fictif, c’est la captation et le détournement de la parole.
C. Milosz avait repris l’exemple du ketman pour faire comprendre la
spécificité du totalitarisme 5. Le ketman, mot perse, indique le discours imposé dans les sociétés islamiques anciennes : procédé qui consiste à mentir pour ne pas s’exclure de la société, à dire ce qu’il faut dire plutôt que ce que l’on considère comme la vérité. Dans la plupart des sociétés, la vérité est plus ou moins subordonnée à la morale ou au Pouvoir ou les deux à la fois. La société occidentale a toujours eu son ketman – il suffit de se rappeler Galilée. Mais elle l’a combattu, et efficacement. Tenter d’abolir le ketman, c’est-à-dire de faire vivre la société dans la vérité, représente un chemin vers la réalisation de l’humain comme personne. Il n’est pas glorieux de voir réapparaître aujourd’hui le ketman, et moins glorieux encore de constater avec quelle ferveur nous le légitimons.
Là où tout est prétendument possible, se déploie le monde de la fiction et de la triche, qui répond au mépris de la réalité présente. Quand une réalité est insupportable à l’opinion dominante, il est interdit de la prononcer : chacun doit faire comme si le contraire était vrai. Un parlementaire français est envoyé au procès pour avoir dit qu’un couple d’homosexuels ne peut pas procréer. Le raisonnement, plus ou moins conscient, est le suivant : un jour, bientôt, cette procréation sera possible (puisque tout est possible) ; le discours ne doit pas refléter la réalité présente, mais la réalité future, et même il peut la faire advenir ! Il est donc non seulement faux, mais meurtrier pour la démiurgie présente, de prononcer des impossibilités de cette sorte. Car ainsi on injurie le futur proche, et même on le tue. Ceux qui décrivent la réalité sont alors décrits comme des idéologues – inversion perverse ! Lorsque les Soviétiques écrivaient « les fleuves de Pologne ne sont pas pollués », phrase de propagande clairement fausse, ils sous-entendaient que dans le futur de l’avenir radieux il n’y aurait plus de pollution, et ils entretenaient l’idée vague (au moins jusque dans les années cinquante, disait Milovan Djilas), que le verbe était producteur de réalité. Ceux qui osaient décrire la pollution réelle, évidente et même considérable, étaient punis comme valets du capitalisme.
Orwell avait décrit le cas dramatique du personnage empêtré dans les spirales de ces raisonnements fallacieux, et cherchant comment s’en sortir :
Et cependant, c’est lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait
raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai [the obvious,
the silly and the true]. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela.
Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont
dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le
centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome
important, il écrivit : La liberté, c’est la liberté de dire que deux et
deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit 6.
Ce que veut dire Orwell, c’est que le monde réel peut disparaître à nos yeux : idée terrifiante – il se peut que nous ne sachions plus ce qui est ou non réel. Et probablement les sujets du totalitarisme rencontrent-ils cette question : à force de mensonges officiels répétitifs et imposés, qu’est-ce qui est réel, finalement ? et d’ailleurs cela a-t-il le moindre sens, si l’on part du principe que ce qui n’existe pas aujourd’hui existera forcément demain, à la mesure de mon désir ? Dès lors nous vivons dans un monde déjanté :
Ce genre de chose m’effraie, car il me donne souvent le sentiment
que le concept même de vérité objective est en voie de disparaître
du monde […]. Dans le passé, les gens mentaient délibérément,
coloraient inconsciemment ce qu’ils écrivaient, ou cherchaient la
vérité à grand-peine […] mais dans tous les cas, ils croyaient que les
faits existent, et qu’on peut plus ou moins les découvrir. […]
L’objectif qu’implique cette ligne de pensée est un monde de
cauchemar où le Chef, ou une clique dirigeante, ne contrôle pas
seulement l’avenir, mais aussi le passé. Si le Chef dit de tel ou tel
événement cela n’a jamais eu lieu – eh bien cela n’a jamais eu lieu.
S’il dit que deux et deux font cinq – eh bien, deux et deux font cinq.
Cette perspective me terrifie beaucoup plus que les bombes 7.
En 2005, l’historien Olivier Grenouilleau est accusé de racisme pour avoir décrit l’esclavage au Moyen-Orient (cet aspect de l’histoire du monde devrait désormais être tu, comme si cela n’avait jamais existé). Pendant que des collectifs demandent son exclusion de l’Université, Madame Taubira déclare qu’en effet cela pose problème de laisser un enseignant exposer ces « thèses » – laissant clairement entendre que la description de la traite provenant des pays non occidentaux, est une opinion raciste et non un fait. Ici, comme sous le communisme, c’est l’expression de la réalité qui est traitée d’idéologie, pendant que l’idéologie dominante prétend décrire la réalité. Il faudra l’effort conjugué de quantité d’historiens de renom pour que l’universitaire ne soit finalement pas inquiété. Sylvain Gouguenheim, qui avait eu le malheur d’écrire, contrairement à ce que dit notre Vulgate, que la réception d’Aristote ne passe pas par les seuls philosophes arabes, a été accusé d’islamophobie et a été ostracisé par une partie de la communauté universitaire. Dans le même ordre d’idée, les chercheurs africanistes savent que les ethnies africaines sont censées ne pas exister – alors qu’elles sont au cœur de nombre de phénomènes essentiels : en parler dans un travail de recherche équivaut à un suicide professionnel. Ou bien, il est tout à fait impossible de dire publiquement qu’à l’origine, l’Europe était peuplée de groupes humains à la peau blanche, et qu’à l’origine, c’est le judéo-christianisme qui a été notre berceau.
Il s’agit bien d’abolir le monde d’ici en récusant les évidences.
Nous n’aimons pas la réalité qui se donne. Nous n’aimons que la réalité inventée par nous selon nos désirs.
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