La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
7 - Récusation des questions existentielles
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Récusation des questions
existentielles
Petr Fidelius, dissident tchèque et esprit particulièrement lucide, avait remarqué, depuis la cave où il écrivait en cachette, la complicité profonde entre les deux totalitarismes, mais surtout, il avait subodoré la poursuite et le déploiement du même système de pensée au-delà même du communisme. La structure philosophique qui avait suscité la terreur, survivrait à la disparition de la terreur. Celle-ci n’en était que le bras armé, l’instrument, le stratagème.
Qu’est-ce que cette structure philosophique qui représente le noyau de la pensée totalitaire et aussi post-totalitaire, autrement dit, de la pensée moderne et aussi postmoderne ? Fidelius la décrit comme un refus de notre réalité séparée et finie, comme une volonté de résoudre, c’est-à-dire de nier, le tragique humain. Il s’agit de rechercher, de susciter, et d’attendre dans l’impatience, une société où les humains se seront enfin débarrassés de l’imperfection, de la souffrance et de la mort. Il appelle cela « une capitulation spirituelle. Une capitulation devant la pluralité et l’ambivalence
du monde 1 ».
Cette volonté de nous libérer du tragique de notre vie, des questions existentielles elles-mêmes, a pris souche dans les Lumières françaises pour répondre aux inquiétudes magistrales que la religion défunte ne pouvait plus prendre en charge. Que dire face à la mort et à la souffrance, à la séparation, à la finitude, après la mort de Dieu ? On pourrait arguer, et avec raison, que bien des cultures extérieures à l’Europe n’ont aucun Dieu transcendant et assument ces questions tragiques, non sans inquiétude certainement, mais sans ressentir un besoin urgent de les résoudre. C’est qu’elles s’appuient sur des traditions et sur des récits dans lesquels l’esprit inquiet de l’homme mortel trouve sa place, même si son intranquillité ne se résilie jamais. Mais la culture européenne est prométhéenne, en raison des racines grecques et de la transcendance judéo-chrétienne qui dévoile l’espérance d’un Salut, c’est-à-dire une sortie du tragique humain. Aussi, lorsque cette religion fondatrice s’efface, la volonté de sortir un jour du tragique se prolonge et se perpétue avec une ténacité prête à tout. Elle se perpétue à travers les totalitarismes issus de la saison révolutionnaire, puis à travers l’époque postérieure, la nôtre. Ici et là, puisqu’elle n’a plus de racine spirituelle ni transcendante, elle est immanente et impatiente. Et c’est pourquoi, dans un premier temps, elle utilise la terreur, jusqu’à la perception de l’inutilité de cette pratique.
L’abolition du tragique de la vie représente la dernière phase de l’émancipation totale à laquelle nous convie la Modernité occidentale : une émancipation délestée de la moindre parcelle d’enracinement. S’il est un lieu dans lequel l’humain est enraciné, c’est bien celui de la finitude et de la condition mortelle : il s’agit bien ici de s’en déprendre, de cela aussi. La re-naturation de l’homme chez Rousseau, credo des Lumières, traverse les siècles, inspire les totalitarismes, et vient s’épanouir en postmodernité. Re-naturer l’homme consiste en premier lieu à supprimer la mort et la souffrance, depuis la rédemption prolétarienne ou le triomphe des Ariens parfaits jusqu’au transhumanisme d’aujourd’hui, ce qui correspond à la suppression de la question des fins dernières, des questions métaphysiques. Il n’y a pas de hasard dans cette généalogie : ce sont là les traces persistantes de la culture prométhéenne débarrassée du Dieu qui l’a engendrée. Habitée par l’espoir évangélique de l’« homme nouveau », elle n’a pas pu ni voulu s’en défaire : l’homme nouveau spirituel est devenu un homme nouveau social, ou ailleurs racial, ou ailleurs biologique. Les cultures se prolongent toujours à travers mille métamorphoses.
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