La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Endoctrinement et dérapages
Dans ses Essais Politiques, Vaclav Havel racontait l’histoire de ce marchand de légumes qui affiche dans sa vitrine le panneau « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », alors qu’il considère ce slogan comme une pitrerie funeste – cependant il craint ce qui pourrait lui arriver s’il écoutait
sa conscience 8. Que se passe-t-il dans la tête de nos élites qui font de grands discours sur les vertus de l’école républicaine et qui inscrivent leurs propres enfants dans le secteur privé ?, qui défendent la carte scolaire tout en s’installant dans le quartier de Louis-le Grand pour des raisons bien compréhensibles ?, que se passe-t-il dans la tête de l’intellectuel qui vante en public la tolérance de l’islam sans en croire un mot ?, dans la tête des élites de tout poil qui commencent toutes leurs phrases par une critique du populisme, crainte d’être incorporées à des mouvements pour lesquels bien souvent elles votent en secret ?
Les intentions du système post-totalitaire sont l’inverse de celles de la vie : car la vie c’est la fantaisie, la pluralité, la diversité, et les structures perpétuellement nouvelles, toujours inattendues. Et curieusement, les élites oppressives, fer de lance du conformisme de la pensée, savent que la vie diversifiée vaut mieux que les discours imposés et solidifiés, puisqu’il est de bon ton de se dire un homme libre, de se dire politiquement incorrect, de se dire anticonformiste, lors même qu’on obéit pitoyablement aux diktats médiatiques. Alors que sous les totalitarismes on pouvait se vanter d’opprimer les opinions discréditées, aujourd’hui, sous les démocraties, il faut au moins respecter hypocritement la liberté de pensée. Personne ne veut assumer un rôle de Commissaire. On s’autocensure sans se l’avouer. Havel avait déjà repéré cela dans la société tchèque qu’il nomme post-totalitaire, et il en conclut avec mélancolie : « Chacun est tout ensemble
prisonnier et gardien de prison 9. »
Pier Paolo Pasolini faisait déjà remarquer à quel point les régimes dits de liberté réussissent mieux que le fascisme à endormir les esprits, sans matraques ni police, par l’endoctrinement médiatique. Il considérait la consommation comme le maître mot de la non-pensée contemporaine, qui avait remplacé avantageusement les idéologies du e XX siècle. Et il voyait les
élites régnant sur ces supermarchés érigés en temples, comme des gouvernants décérébrés, avides de dominer toujours plus des peuples
décérébrés par la consommation devenue religion 10. Mais nos élites ne sont pas du tout décérébrées. Ce n’est pas seulement au nom de l’appétit du pouvoir qu’elles gouvernent, mais au nom de l’Idée. Elles savent parfaitement où elles veulent en venir. Et la consommation ne joue que le rôle d’un puissant somnifère. Le matérialisme décrié par Pasolini résulte du mépris jeté sur tout spiritualisme (religieux ou autre) pendant si longtemps. Ce matérialisme ouvre la voie à l’ivresse de la consommation (il faut bien adorer quelque chose !) et en même temps vide l’esprit dès lors capable d’accepter n’importe quelle pensée. Mais il n’y a pas là de complot ! Le matérialisme de la consommation représente une conséquence de l’idéologie défendue par l’élite dominante – la récusation du domaine spirituel, doublée d’égalitarisme, ne saurait produire que du matérialisme.
La pensée imposée n’est pas seulement le discours que véhicule une majorité flottante et sans réflexion. Elle a au contraire un contenu précis, et même elle représente une idéologie bien définie, quoique souvent clandestine : celle de l’émancipation. On ne peut pas ne pas être du côté des « forces de progrès », on ne peut pas se poser la question de savoir « ce qu’il faut conserver » ou « si tout est possible ou non » : on doit être sûr que tout est possible ; on ne peut pas être anti-européen à moins d’être déconsidéré – ce serait « sortir de l’Histoire » (campagne des européennes 2014)… Cette idéologie fonctionne comme une science, ce qui est normal. Si, par exemple, on repère des sites anti-IVG, ils sont traités par le ministre non pas comme les véhicules d’une opinion différente, mais comme des repaires de criminels. Ils ne sont pas politiquement différents, mais moralement coupables, et traités comme tels. La presse ne dit pas « les opinions de Dieudonné, ou d’Éric Zemmour », mais « les dérapages de Dieudonné, ou d’Éric Zemmour ». On n’a pas d’opinion quand on sort des rangs : on dérape. Cela signifie sans ambiguïté : sortir de la route tracée. On indique bien qu’il s’agit là d’une maladie – c’est ce qui se passait déjà en pays totalitaire : une peur obsessionnelle de la pensée différente, considérée comme une pathologie (le fait même que certains décrivent les opinions de Marcel Gauchet comme rebelles, indigne le chœur du conformisme : ce ne sont pas des opinions, ce sont des maladies !). C’est ainsi que tous les refus de nouvelles émancipations sont qualifiés de « phobies », traduites en haines alors que phobie signifie crainte, mais en tout cas décrites comme maladies ou pathologies de la haine (homophobie, transphobie, islamophobie, etc.). La propagande de l’Éducation nationale impose la lutte contre les discriminations, considérée en l’état comme un modèle objectif de vertu, comme LE BIEN. C’est pourquoi le ministère n’hésite pas à enrôler
les enseignants pour l’endoctrinement des enfants, sans penser une seconde qu’une autre idéologie, catéchisme ou autres, serait vue à juste titre par les usagers comme une honteuse propagande. Justement, ici, les zélotes ne voient pas une propagande, mais une vérité d’évidence, exactement comme n’importe quel inquisiteur de l’histoire. Dans ces circulaires ou autres dossiers (par exemple, Portons l’égalité !, du ministère de l’Éducation nationale), les auteurs du texte pressent les acteurs de s’engager dans la lutte en arguant de l’exemplarité : tel lycée a déjà mis en place telle action, tel lycéen a convaincu ses camarades de porter une jupe, il est décrit comme un héros, etc. Cette mise en scène de l’exemplarité est caractéristique des religions triomphantes et des totalitarismes : l’invention de Stakhanov…
L’identification de la politique et de la morale, qui laisse croire que la vocation de la politique consiste à faire appliquer une morale, est toujours de mise. Il est troublant de constater à quel point, aujourd’hui comme dans les totalitarismes du e XX siècle, la politique lutte contre le Mal… Normalement, en tout cas en pays occidental et démocratique, la politique ne lutte pas contre le mal, mais contre l’adversité – quelle différence ! L’adversité est le pays de l’ennemi sur lequel on ne porte pas de jugement de valeur, mais dont on sait qu’il souhaite vous anéantir, et l’on se défend contre cette menace. À cet égard, il est probable que le passage des totalitarismes, et surtout du communisme en raison de sa longévité exceptionnelle et de son déploiement sur tous les continents ou presque, a littéralement corrompu les démocraties. Les totalitarismes reposaient sur une identification de la politique et de la morale, puisque leur politique consistait à réaliser le programme du Bien absolu (défini sui generis), quelque chose comme une religion immanente (même s’il faut apporter bien des nuances à cette comparaison, comme l’avaient écrit Voegelin et d’autres). La politique occidentale contemporaine se trouve largement corrompue par cette même déviation mortelle. Nos gouvernants expliquent couramment comment ils luttent contre le mal moral, et leurs combats prennent des allures de croisades. Sous les totalitarismes, c’était au nom du Bien que l’on tuait ; et aujourd’hui, c’est au nom du Bien que l’on ostracise, fait taire, anéantit les réputations. Cependant, les gouvernants ont à lutter, non contre le mal, mais contre l’adversité. Car si l’État s’approprie la définition de la morale, que reste-t-il aux citoyens sinon l’obéissance à l’inquisiteur ? Notre culture, celle de la liberté, n’en demande pas tant au pouvoir politique : seulement de nous défendre contre nos adversaires, et quant au jugement moral que l’on doit porter sur eux, c’est notre affaire !
Une politique qui gouverne au nom de la morale, n’est plus une politique, mais un ordre moral.
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