La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Lumières françaises
Il s’agit ici essentiellement des Lumières françaises, en raison de leur relation particulière avec la religion, qu’elles sont les seules à littéralement évincer. Les Lumières écossaises, notamment, et c’est le cas en Amérique, opèrent plutôt le mouvement inverse, qui consiste à transformer la religion au contact des Lumières. Il faut dire que le protestantisme se prêtait davantage à cette transformation que le catholicisme. Ce qui laisse penser à beaucoup que le protestantisme est un puissant vaccin contre cette forme de nihilisme auquel la Révolution française va donner naissance. Toujours est-il que les Lumières écossaises, pour ne parler que d’elles, restent bien éloignées du constructivisme français et ne comptent rien soustraire à l’expérience ni à l’histoire humaine. L’homme est un être social en raison de sa soif de relation, l’homme est un être religieux en raison de la tragédie objective que représente sa vie. Ainsi les Lumières écossaises ne considèrent-elles pas le Progrès, au même titre que les françaises, comme un destin d’essence religieuse qui nous mène à la perfection, mais comme des efforts permanents d’amélioration, toujours menacés de retombées. Pensée des progrès plus que du Progrès, plus proche de Vico que de Marx.
Les Lumières françaises abolissent, en même temps que la religion, la métaphysique : « La véritable métaphysique consiste à découvrir le vide de tous les systèmes métaphysiques » (Siéyès). Il faut donc proposer des réponses nouvelles à la question de la mort et de la tragédie humaine. Les mêmes voies qui s’inventent ici pendant la saison révolutionnaire du XVIII e siècle, vont se poursuivre et s’augmenter avec les totalitarismes. Et l’époque post-totalitaire les poursuit encore.
Que se passe-t-il lorsque, en un laps de temps finalement assez bref, les espérances religieuses se voient assignées à résidence et renvoyées à leurs chimères ? Les religions constituent des réponses apportées aux énigmes existentielles. On peut bien, et parfois avec de très bonnes raisons, évincer les réponses. Pour autant, les questions n’en demeurent pas moins présentes et d’autant plus angoissantes si nul ne se propose de les prendre en compte et en charge.
Devant ces interrogations demeurées béantes – que faire de la souffrance et de la mort si nous ne pouvons plus espérer aucun Salut ? –, les Lumières françaises ouvrent deux voies distinctes, qui l’une et l’autre s’établissent dans la durée longue et se déploient avec succès dans la postmodernité.
La première consiste à réinvestir les anciennes réponses des sagesses antiques. Les sagesses consistent en chemins de vie. Elles peuvent proposer des métaphysiques plus ou moins construites, ou bien récuser toute métaphysique : en tout cas, elles apportent des réponses au tragique de la vie, des réponses davantage en termes de conduite de vie qu’en termes de vérités affirmées. Il s’agit de savoir comment vivre pour ne pas (ou ne pas trop) souffrir de la tragédie humaine, bien plutôt que de savoir comment la comprendre. La vie dans le présent, c’est-à-dire l’oubli du tragique, en constitue un des éléments. Les Lumières françaises s’engouffrent en partie dans cette voie. L’aspiration au bonheur, qui inspire tout le e XVIII siècle,
marque cette volonté d’éviter les questions auxquelles nul ne peut répondre. Jeune, on s’adonnera au divertissement pascalien. Plus âgé, on s’exercera à l’épicurisme ou au stoïcisme qui permettent de deux façons différentes de prendre distance face au tragique et de se rendre maître du destin en se rendant maître de soi. Revêtir les anciennes sagesses constitue la réponse la plus appropriée pour une époque volontairement dépossédée des religions
millénaires 2.
La deuxième réponse ne sollicite pas le passé mais l’avenir et s’appuie sur les religions récusées, qu’elle sollicite et en même temps pervertit : c’est celle qui institue le Progrès comme idéologie. Pour l’instant, certes, l’homme n’est qu’un pauvre animal affligé par la conscience de sa souffrance, de son imperfection et de sa mortalité. Une fois éliminées les réponses mensongères et saugrenues apportées par les religions à cette souffrance infinie, il reste une réponse en forme de solution définitive : plus tard, dans l’avenir, ces questions seront résolues et nous pouvons y travailler. L’idéologie du Progrès anticipe un avenir dans lequel, sur le plan social, les violences guerrières auront disparu, lors même que sur le plan individuel, la mort individuelle ne sera plus possible que dans le cas d’un
mauvais hasard dû à un accident 3.
Naturellement, cette confiance en un avenir radicalement autre, s’appuie sur une analyse des causes toute différente de celle d’autrefois. Les écrivains des Lumières pensent que les causes du mal humain (les violences, la souffrance, la mort) relèvent d’ennemis humains et sociaux, comme l’absolutisme, la superstition, ou autres. Il suffira donc de vaincre ces ennemis pour que l’humanité courre vers son bonheur total. Le déploiement de la raison, de la science et de la technique, feront franchir à l’humanité des sauts qualitatifs. Les penseurs des Lumières placent leur confiance dans le Progrès, au point de croire possible la victoire contre la mort. C’est qu’ils sont les héritiers des chrétiens, lesquels les ont entretenus dans la pensée de l’espérance. Quand on a été habitué, pendant presque deux millénaires, à penser au Salut et à la résurrection des corps, il est bien difficile d’abandonner cet espoir, et on peut imaginer d’autres scénarios de salut, scientifiques ceux-là. Les post-humanistes et trans-humanistes de la Modernité tardive ne font aujourd’hui rien d’autre.
OceanofPDF.com