La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Amoralisme

 

Il faut préciser ce que ces projets, réalisables ou non, recèlent d’indifférence morale.

S’il apparaît clairement que « l’ultime vérité de la société occidentale

contemporaine, c’est la fuite éperdue devant la mort 31 », cette obsession de l’immortalité individuelle à portée de main signifie la sortie du monde humain, non pas seulement en termes de fin de la nature, qui est croissance et remplacement, mais en terme éthique. L’amour est limitation de soi pour laisser place à l’autre. En Occident, le modèle est ce Dieu des judéo-chrétiens qui crée par amour, se limitant lui-même pour faire place à ses créatures. En ce sens, accepter de mourir n’est rien d’autre que donner à d’autres la joie du monde.

Vouloir capturer l’immortalité c’est nier à la fois la nécessité et l’amour, d’une récusation à la fois anthropologique et morale. La nécessité est entendue ici comme une loi interne qui veut que chaque être porte en soi sa limitation, par quoi il s’identifie. La Modernité, quand elle délire, croit que « notre liberté s’arrête là où commence celle des autres », autrement dit, que nous n’avons pour limite que la force extérieure à nous. Ce que toute la réalité dément. Le franchissement des limites intérieures engendre l’hubris – et il arrive que nous vivions dans l’hubris sans en apercevoir l’absurde et même l’horreur. L’hubris a d’autant plus de chances de se déployer que la technique permet tous les dépassements. Plus loin, l’acceptation de la nécessité revient à un geste d’amour, car il s’agit, en acceptant sa propre

limitation, de se réjouir de l’existence de l’autre 32.

Le courant post-humaniste traduit, outre la frénésie infantile d’une société livrée au seul désir, un déni de l’éthique en général et de l’éthique occidentale fondée sur la singularité individuelle.

Nous fondons notre éthique sur la spécificité de chaque être humain appelé personne, et c’est pourquoi pour nous la transmission éducative n’est pas le simple passage d’une tradition à reprendre, mais le passage d’une tradition à reforger et à refigurer à chaque génération. Nous ne sommes pas en Occident des adeptes de l’éducation d’initiation, comme ailleurs, mais de l’éducation d’initiative, parce que nous croyons que les individus sont des personnes singulières et libres. Ainsi la transmission, pour nous, est-elle le moteur d’un perpétuel grandissement, puisque des personnalités toujours nouvelles reprennent à leur compte les questions traditionnelles et proposent à chaque génération de nouvelles réponses. Elle est un legs généreux parce qu’il ne préjuge pas de ce que les « nouveaux » (les Grecs appelaient les jeunes oi neoi) vont en faire. Ils en feront ce que leur liberté leur conseille. De cette seule manière existe ce qu’on nomme le progrès. Chaque génération refait le monde à sa façon et répond autrement aux vieilles questions. Nous ne transmettons que les questions et des réponses ouvertes.

L’anthropologie et l’éthique se conjuguent pour donner ainsi sens à la mort individuelle. Celle-ci permet la transmission des réponses et des questions à d’autres êtres tout à fait nouveaux qui exprimeront leur liberté par des réponses et des questions nouvelles. Ici encore comme sur bien des points, la liberté personnelle rend possible la flèche du temps : le temps ne saurait être fléché sans la liberté personnelle qui engage toujours du nouveau. Les cultures dotées d’un temps circulaire considèrent les individus comme des membres du tout familial et social, non comme des personnes.

Récuser la mort traduit la récusation du nouveau parce que la transmission est seulement assomption du nouveau. Et la transmission ne se peut que par le renoncement éthique à l’ancien : « Telle est ma joie, elle est parfaite. Il faut qu’il grandisse, et moi, que je diminue » (Jn 3, 29-30). Mon avenir, ce n’est pas mon immortalité. Mon avenir, c’est autrui, qui renouvellera encore le monde.

 

Le post-humanisme traduit l’amoralisme le plus puissant depuis le commencement des utopies modernes. Si la morale consiste bien à porter attention à l’autre, il ne s’agit en rien de cela ici, puisque la prise en compte des autres générations cesse tout à fait. Il faut bien préciser que le projet post-humaniste concerne seulement une ou deux générations, qui forment le projet, en se rendant immortelles, d’empêcher les autres d’apparaître. C’est bien l’individualisme égoïste et narcissique le plus voyant (et total) qu’il nous ait jamais été donné de voir, qui irait jusqu’à immobiliser la nature elle-même pour son propre confort – interrompre ce qui, essentiellement, devient. Le projet revient à prévoir la mort de la nature pour l’immortalité d’une ou deux générations d’individus. Tout se passe comme si l’individu, après avoir confisqué l’espace à son profit (aboli les communautés d’appartenance, défait les familles, disloqué la solidarité des sociétés), se prenait à confisquer aussi le temps – voler à son profit l’existence des générations suivantes.

 

Les échecs des idéaux précédents ont profondément déçu. Nous n’avons pas cherché à savoir si les caprices de la volonté pourraient se révéler irréalisables en raison de notre enracinement dans une condition fondatrice. Nous avons simplement changé les contenus de nos attentes, nous avons posé ailleurs les caprices de notre volonté et la teneur de nos utopies. Nous n’avons pas annoncé que l’homme nouveau était irréalisable ici-bas : nous avons cherché pour l’homme nouveau une autre définition, et l’avons inscrit non plus dans la race ou la classe, mais dans la biologie. Il est vrai que nous n’avions plus les moyens de nous défaire de cette utopie, puisqu’elle avait pris soin de détruire derrière elle les anciennes croyances. La quête d’immortalité individuelle a ainsi remplacé les projets de perfection collective. Il s’agit toujours de nous émanciper radicalement de notre condition telle qu’elle nous a été léguée. Il n’y a pas de solution de continuité entre l’aventure de la première modernité et le moment contemporain. Ce que Condorcet attend, annonce exactement nos vœux présents :

 

Un moment où la mort ne sera plus que l’effet, ou d’accidents

extraordinaires, ou la destruction de plus en plus lente des forces

vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen entre la naissance

et cette destruction n’a elle-même aucun terme assignable 33.

 

Par ailleurs, la postmodernité accomplit l’attente de la Modernité comme eschatologie singée et parodiée : « Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort » (1 Co 1, 15). Eschatologie parodiée, puisqu’il ne s’agit pas de la dernière finition, du dernier ennemi à vaincre après que les autres aient été terrassés. Car les autres n’ont pas été vaincus – ni l’injustice, ni la misère, ni la médiocrité. Il s’agit plutôt d’une énième tentative de rejouer le numéro de la toute-puissance, avec les moyens contemporains, dans les mêmes transports d’enthousiasme et de vanité. Et avec la même conviction (jouée ? naïve ?) que l’histoire humaine précédente n’était qu’une préhistoire (Marx) et que nous allons entrer enfin dans la véritable histoire : jusqu’à présent, « le corps n’est qu’un

brouillon », disent Ray Kurzweil et David Le Breton 34.

Nous nous trouvons une fois de plus devant des phantasmes affichés comme des projets, devant des délires de totalité.

On ne peut pas dire avec certitude que les utopies ne se réaliseront pas. Il faut surtout empêcher qu’elles se produisent, comme disait Berdiaev. Celle-ci ne tuera personne. Elle répandra partout le noir intense de la signification perdue. Car c’est ici la nature elle-même qui s’effondre, par la suppression de la nouveauté, du renouvellement.

 

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