La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

9 - Clore l’Histoire

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Clore l’Histoire

 

Dans le premier volume de son Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, Gibbon parlait du déclin du courage dans l’empire romain florissant, à travers une description de la mollesse qui accompagne les

périodes de confort et de gloire assurée 1. Constat bien connu, passé, si l’on veut, dans l’expression délices de Capoue. Mais Gibbon ajoute des précisions intéressantes. Il dit que, dans cette situation où la monarchie impériale romaine fonctionnait pour ainsi dire toute seule, où les provinces lui fournissaient des soldats et où les gouvernements provinciaux étaient auto-suffisants, les citoyens de l’empire n’avaient plus à se soucier que d’eux-mêmes. Ils cessèrent de développer des vertus publiques, celles qui concernent la défense de la patrie ou de la liberté commune. Ils s’enfoncèrent insensiblement, dit Gibbon, « dans la molle indifférence de la vie privée » (« languide indifference of private life »). Hegel, qui est lecteur de Gibbon, cite ce passage et analyse à son tour ce type de situation dans

Des manières de traiter scientifiquement du droit naturel 2. Celui, dit-il, qui se trouve durablement en sécurité par une paix et un confort durables, va dès lors se préoccuper entièrement des questions secondaires et s’y livrer dans les détails, et notamment se noyer dans les procédures juridiques concernant la propriété et les contrats particuliers. Cet individu, exclus de l’universel, s’enfonce sans même le savoir, comme disait Gibbon « dans la molle indifférence de la vie privée ».

Cette invasion du domaine privé est la conséquence d’un affaissement des vertus publiques par déclin de l’idéal commun et de la volonté commune. Hannah Arendt avait observé ce phénomène dans la Modernité occidentale : le déclin des grandes batailles et des grands idéaux incite les citoyens à se réfugier dans la passion pour les petites choses : « Entre leurs quatre murs, entre le lit et l’armoire, le fauteuil et la table, le chien, le chat

et le pot de fleurs 3… », qui suffisent à leur bonheur, et plus encore, qui suscitent le même attrait, le même enthousiasme inspiré auparavant par les grands idéaux. Elle conclut en disant que « la grandeur a partout fait place

au charme 4 ». C’est le petit bonheur français. La différence entre la grandeur et le charme, saute aux yeux : ce qui est charmant est sans conséquence, à goûter dans l’instant. C’est la première gorgée de bière, dont on sait l’immense crédit et renommée dans nos existences avides de charme et surtout pas de grandeur.

Dans les sociétés occidentales contemporaines, l’attrait pour la vie privée va de pair avec un désintérêt pour l’historicité, un mépris de la grande histoire. Il suffit d’observer nos sociétés pour apercevoir à quel point leur production littéraire et cinématographique fait une place large et presque monopolistique à ce que Arendt appelait les « petites choses ». Nos films ne racontent pratiquement plus que de minuscules aventures de la vie quotidienne, et ne mettent en jeu que des intrigues psychologiques banales. Il suffit d’examiner leurs titres pour s’en convaincre. Il est d’ailleurs significatif que les plus grandes passions se déchaînent aujourd’hui autour des questions dites « sociétales » qui concernent le domaine du privé, même si elles ne sont pas dénuées d’importance et ont un impact déterminant sur la forme future de la société.

Jamais ce rejet de l’historicité n’est aussi grand que sous le totalitarisme, en tout cas lorsque celui-ci dure et dépasse la première période de conquête, ce qui est le cas du communisme. Et il est probable que le nazisme se serait conduit de la même manière s’il avait réalisé entièrement son programme. Vaclav Havel décrit la société qu’il appelle post-totalitaire (après les grandes terreurs du début) comme un monde sans histoire, autrement dit sans événements marquants, entièrement rythmé par les habitudes et les soucis privés, par les manifestations de la vie privée comme les mariages ou les enterrements. La production cinématographique raconte des histoires minuscules, et Havel conclut : « la calligraphie

remplace le dessin 5 » : signification réduite, livrée au détail. La société post-totalitaire de la Tchécoslovaquie des années quatre-vingt est exemptée de la terreur, mais elle demeure en situation d’asservissement spirituel, politique et moral, au sein même de l’ambiance de la consommation : transition douce et sans solution de continuité entre le totalitarisme et la seconde Modernité.

Les sociétés occidentales vivent hors l’Histoire parce qu’elles n’en supportent plus l’explosion de vie, le désordre, le risque, la violence éventuelle, la grandeur qui fait mal, l’échec des perdants, et tout ce qui bouscule, terrifie, inégalise, angoisse. Elles préfèrent les périodes aux époques, pour reprendre la comparaison de Péguy. Elles veulent des petites vies tranquilles, « entre le lit et l’armoire, le chien, le chat et le pot de fleurs », et comme il faut bien pour la récréation se raconter les uns aux autres quelques odyssées, elles produisent des films qui retracent les aventures minuscules de la vie privée…

Nous avons payé un tribut trop lourd à la grande Histoire au siècle précédent. Et cela explique certainement notre secret désir de décréter, en quelque sorte, l’immobilité générale.

Cependant, il est pathétique de relever le fait suivant : des millions d’êtres humains sont morts pour la liberté, ont souffert en espérant par là ouvrir pour leurs enfants une époque sans guerre, une époque où les existences privées pourraient se déployer sans le souci d’avoir à tout perdre pour les grands idéaux si exigeants. Et ces héros ont réussi. Ils ont conquis pour nous une paix très durable et très longue. Et les enfants et les descendants de leurs enfants jusqu’à plusieurs générations, vivent dans des sociétés où l’on s’ennuie mortellement, où le sens de la vie semble s’être évanoui avec le danger, et où l’on s’étripe pour le statut du beau parent. L’apparition triomphale du néologisme sociétal traduit cette évolution.

 

Sous le totalitarisme, les événements publics n’étaient que des journées du souvenir, des commémorations, des défilés de la mémoire, et il en va de même dans les sociétés contemporaines. Les événements sont seulement des commémorations d’événements, car il n’y a pratiquement plus d’événements – l’écrivain polonais Adam Zagajewski écrit : « Sur la rive droite de l’Elbe il n’y a pas d’Histoire, il n’y a que les moissons, la fête de

la moisson et les sessions du bureau politique 6. » Comme dans la Tchécoslovaquie d’avant 1989, nous allons de la Fête de la Fédération à la commémoration de la Grande Guerre, de la célébration des Justes à la journée de l’abolition de l’esclavage. Mais, et c’est là précisément l’important, cette expulsion de l’histoire dans le passé exprime un soulagement et une victoire. Nous ne voudrions vraiment pas connaître encore des événements pareils à ceux que nous commémorons en permanence. Et justement nous en parlons pour bien montrer qu’ils sont passés et ne reviendront plus, ce qui est d’ailleurs le leitmotiv de tous les discours qu’on tient à ces occasions sur les estrades : « plus jamais çà ! » Tout cela signifie que nous enterrons le passé historique, non pas seulement au sens où ce qui est passé est toujours passé, mais au sens, nouveau celui-ci, où nous fêtons des victoires sur des passions humaines qui n’existeront plus jamais (enfin c’est au moins ce que nous croyons ou ce que nos dirigeants font semblant de croire). Et lorsque se manifestent ici ou là dans le monde des événements analogues à ceux que nous avons vécus et dont nous fêtons la disparition définitive, par exemple en ce moment en Ukraine ou en Syrie, nous nous précipitons vers les fautifs pour les taxer de sauvages et de meurtriers, en leur conférant non seulement une responsabilité historique normale pour des agissements de ce genre, mais de surcroît, la responsabilité quasiment métaphysique attribuée à des gens qui font renaître Satan de ses cendres.

 

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