La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Un remède et son contrepoison

 

Le désir d’émancipation, la volonté de changer le monde pour le rendre plus fréquentable, d’améliorer les rapports interhumains et de combattre les injustices, ces espoirs ne se font jour qu’au sein du temps fléché, qui récuse la fatalité et nous dirige au départ vers le temps du Salut.

J’ai montré plus haut que si le judéo-christianisme représente le creuset et le socle des pensées du progrès, en tant que tel il indique en même temps les limites de cette pensée émancipatrice, comme un remède dangereux

contiendrait en même temps son contrepoison 1. Ces limites sont la pensée d’une anthropologie – même pas la constitution ni la définition d’une anthropologie, mais simplement l’idée qu’elle existe : la conviction que nous devons non pas seulement chercher à déborder les limites, mais aussi, et dans le même geste, chercher où seraient les limites à ne pas franchir impunément. Ou si l’on préfère, la conviction que ce processus de libération pourrait engendrer des perversions par méconnaissance de certains ressorts intimes que l’on appréhende seulement en les abolissant – ou dont on ne voit l’importance que dans leur soi-disant absence, parce que justement ils ne peuvent pas s’absenter, étant constitutifs de notre être.

L’émancipation du temps fléché judéo-chrétien contenait l’idée des limites parce qu’elle correspondait à une anthropologie par ailleurs liée à la transcendance. L’homme avait été créé libre par Dieu, ce qui le rendait apte à vouloir l’amélioration du monde et à s’en rendre capable – mais en tant qu’être créé il connaissait sa limitation. Lorsque Gunther Anders écrit avec mélancolie : « Nous ne sommes pas à la hauteur du Prométhée qui est en

nous 2 », il traduit bien l’incapacité dans laquelle nous sommes, lorsque nous quittons la croyance qui fonde le temps fléché, d’assurer des projets devenus trop lourds pour nous – et dont nous ferons, dès lors, une succession de désastres.

L’idée de Progrès comme idéologie se suffisant à elle-même, ou les idéologies de l’émancipation issues des Lumières et suscitant des totalitarismes, sont des récusations de toute anthropologie au sens où elles posent en principe le Tout est possible. Et elles le peuvent parce qu’elles sont des enfants de la transcendance abolie. Dès lors, l’émancipation court toute seule et ne sait pas où s’arrêter : sans cran d’arrêt, la barbarie est assurée.

 

La volonté de re-naturation de l’homme précède le totalitarisme et le rend pensable, mais aussi elle le déborde et poursuit son œuvre après lui. Elle ne lui est pas spécifiquement liée. Le totalitarisme n’est que l’un des moyens par lesquels passe la volonté de re-naturation.

Le prométhéisme perverti observé à la fois dans le totalitarisme et dans les sociétés contemporaines, ne peut se déployer que dans les sociétés postchrétiennes. Car les sociétés non-occidentales sont dotées d’une vision circulaire du temps qui n’entretient pas l’idée du progrès ; et elles ignorent la liberté personnelle qui seule serait capable de contester leurs anthropologies fondées sur des traditions (elles ne viennent à se remettre en cause que sous l’influence de l’Occident).

 

La caractéristique du prométhéisme perverti consiste en la certitude que tout est possible. Et ceci représente une rupture radicale. Car la culture de l’espérance, représentée par la flèche du temps, se demande constamment ce qu’il est possible ou non, congruent ou non, sans danger ou non, de transformer et d’améliorer. Cette question demeure permanente dans les sociétés qui croient au progrès et qui sont, d’une façon ou d’une autre, les filles de Prométhée. Mais le prométhéisme perverti ne cherche plus à distinguer ce qui est possible, congruent, sans danger : il veut tout à la mesure de son désir, et il croit que la mesure de son désir est aussi la mesure du possible. Il croit qu’il n’y a d’impossible que temporaire, lié aux difficultés techniques et financières, et bientôt aplani. Il n’y a d’impossible que technique, et non anthropologique ni moral, à condition bien sûr que le processus se fasse dans le sens de l’émancipation. Mais dans le socle, rien ne résiste. La pâte du monde et de l’homme est entièrement à notre merci. Il n’y a plus d’ordre de l’être. Tout devient culturel et social, autrement dit tombe sous notre pouvoir.

Le prométhéisme perverti constitue à la fois le totalitarisme et la Modernité tardive. Il ne concerne pas ici et là les mêmes domaines d’application, pour des raisons historiques. Mais sous des dehors différents il se transmet intact. Croire que l’on peut mettre un terme à la tragédie humaine et rendre à l’homme son unité (Marx), ou bien faire surgir de la terre allemande une race parfaite (Hitler), ou bien transformer des hommes en cyborgs invulnérables et immortels (le post-humanisme contemporain), c’est bien suivre la même trace. Il est tellement naturel que, dans une culture prométhéenne, la tentation surgisse, à chaque détour de l’histoire, d’oublier l’idée même de limites ! On trouve déjà chez Bacon, au tournant du e e XVI et du XVII siècle, à la fois l’exposition du désir raisonnable d’amélioration du monde, et la tentation irrésistible d’aller contester les fondements, d’abolir la mort, de prendre la place du créateur.

 

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