La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Frapper d’absurde les ressources symboliques
Frapper d’absurde les ressources
symboliques
L’arrachement au monde passe alors, non plus par une violence physique (les Soviets affament les koulaks, enrégimentent de force les enfants), mais par une action qui consiste à vider l’âme de ses contenus symboliques, autrement dit, des significations dont elle se nourrit et sans lesquelles elle se réduit comme une outre désemplie.
On connaît ici ou là de ces familles où les parents ne parviennent pas à prendre au sérieux la moindre idée ou le moindre comportement. Ce sont des éducations par la permanente raillerie, où l’atmosphère générale est ricanante. Tout y est descendu en flammes, et pour ainsi dire débarqué. Rien ne vaut. Rien n’est grave. On y façonne des enfants sans foi ni conscience, ne contestant rien et voulant peu, ahuris et rigolards devant les choses de la vie, pourtant objectivement sérieuses. Ce sont des existences vaines, car on leur a appris la vanité de tout.
Nos sociétés ont la coutume analogue de désemplir les âmes en vue d’arracher les individus à leur monde. Et désemplir les âmes consiste à frapper d’absurdité les symboles, c’est-à-dire les liens. Si les liens deviennent absurdes, alors mieux vaut les défaire, quand on regarde ce qu’ils coûtent en termes de contrainte. Les groupes intermédiaires sont à la fois frappés d’indignité en raison de l’oppression qu’ils feraient peser sur les individus, et rendus ridicules par la dérision. La nation est à la fois convaincue de fanatisme et dégradée par la caricature du patriote au béret. La famille est suspectée d’autoritarisme excessif, et raillée pour sa civilisation même. Les Églises sont systématiquement dégradées en sectes.
Autrement dit, nous en arrivons au moment où l’idéal d’égalité des Lumières en vient à toucher le roc, à s’attaquer non plus aux inégalités mais aux simples différences, considérées comme des inégalités – et naturellement, elles le sont aussi. Cependant ces différences représentent ce qui permet la relation interhumaine. La critique postmoderne de la complémentarité, manifeste clairement le refus de l’échange et du don – il n’y a d’échange que si l’un possède ce que l’autre ne possède pas. L’aveu est explicite de cette volonté d’arrachement de l’individu à ses relations, de cette volonté d’isoler – toujours pour libérer ! Être complémentaire signifie être dissemblable et dès lors pouvoir apporter réciproquement ce qui manque à l’autre. L’individu désinscrit est donc supposé ne manquer de rien. C’est là l’esprit utopique, car l’individu en réalité va manquer de tout (sous un discours de paradis), étant ontologiquement un être de relation. Il sera, il est déjà, malheureux à en crever.
L’homme ne peut devenir singulier et accéder à l’universel que s’il est d’abord et en même temps particulier.
La modernité tardive voudrait le singulier et l’universel sans le particulier. C’est un héritage des Lumières françaises transitant par le totalitarisme.
Le particulier représente la part (partie, parcelle) qui à la fois est commune (partagée) avec d’autres (je suis français) et à la fois n’est commune qu’à un certain nombre, et pas à tous (je suis français, je ne suis pas allemand). Autrement dit, ma particularité d’être français n’est pas une singularité, puisqu’il y a d’autres Français que moi. Et elle n’est pas un universel, puisqu’il y a des gens qui ne sont pas français.
La particularité traduit la finitude humaine. Ou l’incomplétude de l’homme. Nous ne sommes pas autosuffisants. Le besoin de l’autre répond à notre insuffisance. Et pourtant, chacun d’entre nous est singulier, au sens où il exprime une alchimie mystérieuse et inconnue de tous les facteurs qui se retrouvent ailleurs. Un homme sans particularités ne serait pas davantage singulier : il serait vide. Un homme qui réclame de n’avoir aucune nationalité pour se singulariser davantage (pour ne pas appartenir à un groupe où il craint de se dissoudre), perd sa singularité du même coup. Je ne suis pas singulier parce que je n’appartiens à aucune nationalité, mais je suis singulier par ma manière inimitable d’être français ou allemand. Ma singularité est la déclinaison spécifique d’un contenu que je n’invente pas, mais que je partage avec un groupe.
Les sujets des utopies et du totalitarisme se voient défaits de leurs noms propres pour recevoir à la place des numéros, tandis que la Modernité tardive voudrait que nous ne soyons qu’un nom propre – manière de nier l’appartenance aux groupes particuliers qui stigmatisent et séparent. Les sociétés postmodernes considèrent l’appartenance aux groupes comme des stigmatisations, et tentent d’en minimiser l’affichage – effacer les indications d’origine sur les curriculum vitae, les circulaires officielles, ne jamais en faire mention dans la presse. Toute différence apparaît comme une discrimination.
L’individu moderne voudrait quitter sa particularité pour afficher directement l’universel – être un humain et non pas un homme ou une femme, être un citoyen du monde et non pas un Français ou un Allemand. Cependant l’universel est abstrait, au sens où il n’existe pas. Il est une idée ardente, vivante, qui nous fait vivre et nous exhorte à ne pas demeurer englués dans nos particularités. Mais il n’est qu’une idée, en tout cas dans ce monde sublunaire. Croire que nous pourrions accéder directement à l’universel est une fiction des utopies, du totalitarisme, et de la Modernité tardive : les communistes pensaient qu’ils avaient trouvé le moyen de vivre non pas de façon bourgeoise ou prolétaire, mais de façon purement humaine ; et nos élites s’imaginent que les écoles pourraient enseigner aux enfants une morale universelle, directement, sans passer par les cultures particulières.
Désinscrire !!! voilà le but.
Les enracinements seuls peuvent permettre aux individus de supporter les épreuves et les drames de l’existence – lesquels ne s’assument que reliés à l’expérience commune, compris avec d’autres et face à d’autres confrontés aux mêmes questions. C’est pourquoi Johannes Althusius, l’écrivain du fédéralisme, dit que l’homme est toujours un convive et jamais
un individu 9. Manière de définir autrement la personne, mais de façon plus explicite. Convive est celui qui ne saurait exister que dans les divers groupes où il apporte et reçoit, connaît l’altérité et la responsabilité. Certainement, il est seul devant sa conscience, mais dans l’existence, il ne saurait rien faire sans relations organisées avec d’autres. Ce sont ces relations qui fondent sa compréhension du monde, ou si l’on préfère, rendent possible son acceptation des nécessités du monde. À cet égard, s’il est seul, ces connexions lui échappent, s’il est seul, il se met à broder autour de lui-même une histoire du monde sans rapport avec la réalité – les philosophes appellent cela le solipsisme. Autrement dit, la réalité, souvent si difficile à admettre, ne l’est que dans et grâce à l’environnement humain qui lui donne un sens. Le caractère discrétionnaire et cruel des événements de l’existence fait que le monde humain, dès lors qu’il est déconnecté d’une con-vivialité, devient un cauchemar et une hallucination, perd ses assises et s’éloigne de l’individu qui ne le reconnaît plus.
L’homme est fixé à la terre par sa situation dans le monde humain, sinon, il se met à flotter. Il perd pour ainsi dire le contact – et il commence à vivre au rythme de ses chimères. C’est à force de solitude extrême (suscitée par la suppression des corps intermédiaires et la délation) que les totalitarismes du e XX siècles ont engendré cet homo sovieticus décrit par Svetlana Alexievitch sous le nom d’Homme rouge, littéralement débarrassé
de la réalité du monde et marchant constamment là où il n’est pas 10. C’est à force de solitude extrême, suscitée par le discrédit jeté sur la famille, la raillerie et la suspicion contre les groupes intermédiaires, que la Modernité tardive a engendré un individu qui croit tout possible et vit dans les rêves (du monde pacifié, du corps immortel) au lieu d’endosser comme un humain qui se respecte les charges d’un monde divisé, incomplet, révolté : le monde qui existe.
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