La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Devoir de quiétude

 

Les sociétés postmodernes ont repris ces derniers traits des sociétés utopiques décrites par Huxley ou Orwell – il n’y a pas là de hasard : les auteurs d’utopies accompagnent communément les désirs et aspirations de leur temps. L’homme postmoderne récuse le tragique de la vie et tente de l’oublier ou d’en empêcher l’advenue par toutes sortes de moyens.

Dans La Pensée captive, Czeslaw Milosz parle d’un roman de Witkiewicz qui décrit l’arrivée, dans un pays inquiet, d’un colporteur vendant des pilules Murti-Bing, qui « immunisent contre les préoccupations

métaphysiques 11 ». Dès lors, celui qui en absorbe considère qu’il est enfin devenu sain d’esprit, et que les autres, ces esprits inquiets, sont des fous. La pilule Murti-Bing, c’est le marxisme : une théorie parfaitement scientifique qui apporte la réponse à toutes les questions humaines. Oui. Seulement, il est notifié à la fin, comme en passant, que tous ceux qui se sont shootés au Murti-Bing sont devenus schizophrènes. Cela signifie, sous la plume de Milosz : vous pouvez toujours inventer toutes les sorcelleries, et même des médicaments, vous n’empêcherez pas la présence de ces questions qui trament littéralement le tissu humain et ne sauraient être supprimées que de façon trompeuse, à la manière d’une prestidigitation, au bout de laquelle on finit par retrouver les pauvres choses qu’on avait feint d’anéantir.

N’importe. La tentative de repousser et d’annihiler les questions essentielles et de débarrasser l’homme du tragique de l’existence, se redéploie sous d’autres auspices après la chute des totalitarismes. Dans les sociétés de la Modernité tardive, ce ne sont plus les idéologies qui garantissent le bonheur universel, mais le confort médical et technique, le loisir multiplié. Le bonheur au sens de la tranquillité et d’une sorte d’innocence de l’esprit, devient pratiquement un devoir pour l’individu postmoderne, comme nombre d’auteurs contemporains le soulignent – Pascal Bruckner par exemple : pour repousser dans le néant les vraies questions existentielles et faire croire au bonheur, les démocraties libérales

ont « réussi là où les totalitarismes avaient échoué 12 ». Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’œuvrer au bien-être général, mais de dénoncer les pensées néfastes et passéistes qui entretiennent les individus dans des visions torturées de la destinée humaine. Comme à l’ère des idéologies totalitaires, la Modernité tardive est persuadée que ce sont les religions qui déploient et amplifient les questions existentielles afin de garantir leur propre légitimité. Par ailleurs, en poursuivant ce même but la Modernité tardive réussit beaucoup mieux que les totalitarismes, car là où ces derniers promettaient le bonheur futur, elle propose ou prétend apporter un bonheur présent, ce qui est tout de même plus attrayant.

 

L’une des manières les plus efficaces d’empêcher l’invasion des questions existentielles est le mode de vie matérialiste. Nous vivons dans un matérialisme sans dialectique, pourtant digne fils du DIAMAT (matérialisme dialectique) soviétique, pour lequel nous ne sommes que matière. Nous donne-t-on d’autre choix qu’entre deux réfrigérateurs à

acheter ?, demandait Havel pour décrire le moment « post-totalitaire 13 ». Votez pour l’Europe ! nous dit-on aujourd’hui – Ne voyez-vous pas que l’Europe vous allouera tel ou tel crédit ?… Comme si l’essentiel était bien cela : payer – alors que les peuples renâclent à voter pour l’Europe parce qu’elle les prive de leur autonomie nationale – mais l’autonomie n’est pas une valeur, seul l’argent…

Dans nos contrées, aujourd’hui, si quelqu’un parle en dehors des chemins battus, aussitôt les pouvoirs et les médias réagissent en lui prêtant des motivations utilitaires ou matérielles. L’intégrisme religieux serait une crise de la pauvreté. Le populisme serait une expression de la détresse devant le chômage. Autrement dit : l’idéal, la morale, la revendication de liberté personnelle, sont des superstructures qui dépendent des situations économiques. La postmodernité, par son matérialisme, est restée profondément marxiste.

 

Il reste que, pour reprendre l’affirmation de Milosz, les utilisateurs de Murti-Bing deviennent schizophrènes… c’est-à-dire que même cette récréation permanente proposée par la société moderne, cette récréation dans laquelle tous sont beaux, intelligents, doués et gais, prémunis contre la douleur et contre la tristesse, n’empêche pas du tout la conscience inquiète de celui qui se met en cachette à penser tout seul.

Il faut donc écarter les pensées métaphysiques d’un geste volontariste et non pas se contenter d’apporter ce bonheur par lequel elles n’auront plus lieu d’être. Marx et ses émules avaient d’abord pensé que lorsque les lourds problèmes sociaux et économiques seraient résolus, les individus n’auraient plus besoin de religion et celle-ci s’éteindrait d’elle-même. Mais il a bien vite fallu fermer d’autorité les églises et combattre par la terreur des âmes inquiètes qui ne parvenaient pas à se contenter de la dictature du prolétariat. Et, de la même façon, tout est fait aujourd’hui non seulement pour instaurer partout et pour tous une récréation permanente censée nous écarter de l’inquiétude existentielle, mais il faut encore dénoncer et stigmatiser les pensées religieuses ou métaphysiques, dont on soupçonne qu’elles amplifient les inquiétudes humaines afin de justifier leur existence.

Ainsi, les utopies et les totalitarismes du e XX siècle, et de la même manière la postmodernité, cherchent-ils anxieusement à se débarrasser de Dieu.

 

Dieu n’est pas compatible avec les machines, la médecine

scientifique, et le bonheur universel. Il faut faire son choix. Notre

civilisation a choisi les machines, la médecine et le bonheur. C’est

pourquoi il faut que je garde ces livres enfermés dans le coffre-fort.

Ils sont de l’ordure 14 [Huxley].

 

Milosz parlant du communisme :

 

Il faudrait en finir complètement avec l’Église, ce qui, comme on

sait, n’est pas une tâche facile et exige beaucoup de patience et de

tact 15.

 

Jacques Attali dans son blog en 2013 :

 

Il convient même, désormais, d’aller plus loin et d’enlever à notre

société laïque les derniers restes de ses désignations d’origine

religieuse 16.

 

Il ne s’agit plus, aujourd’hui, de faire la chasse aux chrétiens ni d’interdire leurs livres, mais de cantonner les croyances religieuses dans la stricte sphère privée, ce qui signifie qu’elles n’ont plus de légitimité à s’incarner dans la société globale, mais demeurent des points de vue particuliers sommés de demeurer secrets. Par ailleurs, l’expression publique de la religion, si elle s’expose trop aux regards, se voit aussitôt rattrapée par la dérision : constamment identifiée aux fanatismes dont la tentation lui est passée depuis bien longtemps, reléguée dans ses exagérations au détriment toujours de son image habituelle, et dans les médias moquée plus que comprise.

Lors de l’élaboration du projet de constitution européenne, la question de mentionner les racines chrétiennes de l’Europe vient au débat du Conseil européen. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, le Royaume-Uni, la Grèce, la Pologne se déclarent favorables à cette mention. Jacques Chirac s’y déclare défavorable, entraînant la Belgique et la Suède. Trois pays vont imposer leur vue à tous les autres, ce qui indique bien la force de la pression dans le sens de la désidentification. En 2012, la Slovaquie, à l’occasion du 1 500e anniversaire de la mission évangélisatrice de Cyrille et Méthode en Grande Moravie, frappe à leur effigie la face nationale de sa pièce de deux euros. Aussitôt, la France suivie de la Commission exige que soient effacées les auréoles et les croix de ces saints. Une révolte de l’opinion publique slovaque décidera le gouvernement de ce pays à ne pas obtempérer. Lorsque Viktor Orban fit adopter une nouvelle constitution pour la Hongrie avec un Préambule soulignant « la vertu unificatrice de la chrétienté pour la nation hongroise », l’affaire donna lieu au Parlement européen à des débats littéralement hystériques.

Quand on nie les racines, on s’affaire à remanier le passé, comme lorsqu’un régime efface un ennemi sur la photo des origines…

Les efforts acharnés pour marginaliser les religions expriment la volonté constante de transdescendance, liée à la hantise de libération des questions métaphysiques. Cette libération a été tout d’abord affirmée pour ainsi dire par décret, au commencement de l’ère postmoderne, c’est-à-dire dans l’immédiat après-guerre, dans le Préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :

 

Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de

l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la

conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les

êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur

et de la misère, a été proclamée comme la plus haute aspiration de

l’homme.

 

Il est très intéressant de voir « proclamer une aspiration »… ce qui exprime bien le volontarisme affiché de faire changer de l’extérieur la manière de voir, ou si l’on préfère, de décréter des consciences nouvelles. L’époque post-totalitaire s’affirme dans l’immanence dès son texte fondateur et elle fera tout pour s’y enraciner.

Une évolution se fait jour dans la perception de l’esprit religieux, perception toujours négative mais de façon différente. Dans les sociétés communistes, appartenant encore au monde désenchanté de la pure rationalité, on attend de se débarrasser entièrement de toutes les croyances, considérées comme des affronts à la raison scientifique censée régir entièrement la vie. C’est encore le moment scientiste. Dans la nouvelle de Kundera, « Édouard et Dieu », le héros, qui ne peut s’empêcher de croire en Dieu en dépit des objurgations de ses collègues, est traité comme un malade du passé, victime encore de sa sensibilité irrationnelle qui le confine dans

des adhésions dépassées 17. Désormais, tout est remis à la raison scientifique et c’est pourquoi Dieu est une hypothèse superflue, comme aurait dit Laplace. Dans nos sociétés postmodernes, en voie de réenchantement et travaillées par des tentations religieuses diverses, surtout exotiques, c’est essentiellement le monothéisme qui se voit vilipendé et exclus du champ de l’intelligence, en raison de l’histoire et parce que c’est une religion patriarcale, ainsi que Freud l’avait montré. Ainsi, alors que le christianisme est désigné comme une croyance constamment tentée par le fanatisme – et dangereuse par là même – les croyances des paganismes, superstitions de toutes sortes, reçoivent un accueil beaucoup plus favorable, quoique toujours considérées comme des onguents pour les esprits inquiets. Le christianisme résiduel dément et désavoue le bonheur total de façon réellement dangereuse.

 

Comme on le voit, la réduction – la disparition ? – des questions inquiètes qui minent l’humanité, pourrait s’obtenir de plusieurs manières.

Soit par installation du ciel ici-bas, en prédisant pour l’avenir proche le bonheur décrit dans les religions du Salut. Ce sont les idéologies totalitaires avec leur cortège d’espoirs si démesurés qu’ils nous apparaissent aujourd’hui dérisoires (peu d’étudiants, quand nous décrivons les Lendemains qui chantent, sont capables de croire que des gens y ont cru…). Si elles entrent dans le dessein propre de l’Émancipation, les idoles sont permises, et ici, l’idole est le Futur sacralisé. Lequel, d’évidence, va s’effondrer avec fracas comme le discours du fanfaron. Cependant, il faut préciser que même si les Lendemains qui chantent (communistes ou nazis) étaient possibles, ils s’accompliraient aux dépens de l’humanisme le plus trivial : d’abord en exterminant physiquement ici des classes entières, ici des groupes ethniques entiers ; ensuite, en sacrifiant délibérément l’homme d’aujourd’hui à l’homme futur, le premier devant porter tout le sacrifice pour libérer ses descendants – ce qui, comme Hertzen l’avait déjà écrit, est tout de même assez contestable. Si l’on regarde en face ces deux conditions drastiques de l’advenue du Futur radieux, on peut en conclure que le résultat consiste, dans tous les cas de figure, à ramener l’homme singulier à un simple membre de l’espèce, autrement dit, à sa condition animale. Le sacrifice conscient et voulu de l’individu à l’espèce représente un déni de sa dignité propre, quelle que soit par ailleurs la valeur et l’importance de ce pour quoi on le sacrifie. Plus encore, la désinvolture avec laquelle les deux totalitarismes traitent la question de la mort individuelle, comme si cette question n’existait tout simplement pas, indique bien la noyade accomplie de la personne singulière dans le groupe auquel elle doit s’identifier. Il s’agit bien d’un retour au stade animal, où l’individu interchangeable n’est rien d’autre qu’un exemplaire de l’espèce, et par conséquent, ne meurt pas, puisqu’en lui rien de singulier ne pourrait mourir, et, puisque mort, il est aussitôt remplacé par un autre exemplaire.

 

Mais on peut aussi quêter la réduction du tragique humain par le renoncement de la sagesse. Soyez zen, lâchez prise ! Ici il ne s’agit plus de caresser des espérances, mais au contraire d’apprendre à se contenter de l’insuffisant. Autrement dit, plutôt que de vouloir obtenir l’objet de l’attente, on se convainc de cesser de désirer l’indésirable. C’est une installation dans l’immanence qui veut garantir un repos de l’âme, un bonheur tiède et toujours laissé au présent.

L’utopie de perfection et le retour à la sagesse se ressemblent et se rejoignent. Dans les deux cas, il s’agit de faire le bonheur de l’homme en annulant le tragique de sa condition (soit en le résolvant, dans le cas de l’utopie, soit en l’oubliant, dans le cas de la sagesse).

J’ai montré ailleurs (dans L’Âge du renoncement) comment la Modernité tardive tente de renouveler et de se réapproprier les sagesses antiques et asiatiques. Ce tropisme de l’époque veut répondre à l’effacement du christianisme et à l’effondrement des idéologies porteuses de salut immanent. La voie des nouvelles sagesses signifie que, puisqu’aucune réponse ne peut plus être donnée à la question de la mort et de la finitude, mieux vaut s’exercer à oublier ces questions et à les exclure de la vie quotidienne en privilégiant la satisfaction du présent.

Face aux fins dernières, la Modernité tardive, comme l’âge précédent du totalitarisme, est dans l’évincement et la proscription. Il faut noter, pourtant, que nous avons trouvé aujourd’hui une méthode d’évincement plus agréable que le sacrifice de soi et l’identification pure et simple à l’espèce. L’âge technique et le capitalisme de la consommation nous offrent un divertissement pascalien de haute volée : la société des loisirs, de l’éternel étudiant, des vacances et de la retraite immense. Une bonne partie d’entre nous peut passer le temps de sa vie à se distraire pour se soustraire à ce qui fâche. Celui qui retombe dans l’inquiétude humaine se voit aussitôt offrir les neuroleptiques et les séances de remise en forme, comme chez Huxley.

 

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