La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

La société dénouée

 

Le processus moderne, ou d’émancipation, représente une sortie du holisme et un déploiement de l’individualisme. Aussi toute évolution mise en œuvre dans la période moderne, quelle que soit sa nature, répond-elle d’une manière ou d’une autre à la question lancinante de l’individu face à ses communautés, et même prend sens par rapport à cette question. Systèmes totalitaires et régimes de liberté, sociétés closes et sociétés ouvertes, s’orientent les uns et les autres face à la question cruciale du holisme et de l’individualisme. C’est seulement à partir de cette différenciation que l’on peut comprendre la profonde analogie existant entre le totalitarisme émancipateur (le communisme) et les démocraties de la modernité tardive.

Les deux totalitarismes du e XX siècle sont deux réponses monstrueuses au mouvement historique d’émancipation. Le communisme cherche à supprimer définitivement l’enracinement, et le nazisme voudrait à l’inverse stopper le mouvement d’émancipation en plein vol et l’empêcher de s’accomplir, en retournant pour ainsi dire au holisme ou en s’y implantant de façon définitive (la question de savoir si l’Allemagne est ou non, à l’époque du nazisme, un pays encore holiste, est complexe ; l’idéal de la bildung s’y enracine dans le patriotisme). Cependant, on constate dans le communisme une nostalgie des communautés disparues. Ce que Trotsky traduit en disant que la vie sous le communisme est devenue un bivouac, que le bivouac est le signe même de l’insignifiance, et que cette étape vaut seulement dans le but, même lointain, de construire la maison définitive :

 

Avec la Révolution, la vie est devenue un bivouac. La vie privée, les

institutions, les méthodes, les pensées, les sentiments, tout est

devenu inhabituel, temporaire, transitoire, tout se sent précaire, et va

même souvent jusqu’à exprimer cette précarité dans les noms […].

Ce perpétuel bivouac, ce caractère épisodique de la vie comporte en

soi un élément d’accidentel, et l’accidentel porte le sceau de

l’insignifiance […]. À quoi bon des maisons solides, demandaient

jadis les Vieux-Croyants, puisque nous attendons la venue du

Messie ? La Révolution ne construit pas non plus de maisons

solides ; pour y suppléer, elle fait déménager les gens, les entasse

dans les mêmes locaux, bâtit des baraquements. Des baraquements

provisoires : tel est l’aspect général de ses institutions. Cela, non pas

parce qu’elle attend la venue du Messie, non pas parce que, au

processus matériel de l’organisation de la vie, elle oppose son but

final, mais an contraire parce qu’elle s’efforce, dans une recherche

et une expérience incessantes, de trouver les meilleures méthodes

pour édifier sa maison définitive 4.

 

Le rêve du communisme est de faire directement de la masse une nouvelle communauté, c’est-à-dire un ensemble compact et unanime, tissé de liens qui remplaceraient les liens détruits par la perte des groupes. Cependant, aucune société ne saurait se passer de groupes intermédiaires : sans eux, il n’est pas de liens et par conséquent pas de société non plus – la société communiste est un anti-monde. Quant à la société nazie, elle suscite des communautés qu’à la fois elle glorifie et soumet à l’État total. Si bien que l’idéalisation nazie de la famille engendre dans l’Allemagne de la seconde moitié du siècle un dégoût de la famille, en même temps que l’inscription des enfants aux jeunesses hitlériennes engendre tout naturellement le rejet de la caporalisation des esprits.

 

Contrairement à ce que pense le courant traditionaliste (Louis Dumont par exemple), l’individualisme n’est pas seul à devenir une idéologie. Le holisme aussi peut être une idéologie. Chaque fois qu’une pensée ou un courant se trouve trop décalé par rapport aux besoins, aux attentes et aux métamorphoses d’une société, alors le défendre contre vents et marées devient une attitude idéologique. L’un des meilleurs exemples historiques au e XX siècle est celui de Salazar. Celui-ci était persuadé qu’il menait une

politique empirique et naturelle. Mais il avait fixé la « nature » pour toujours et ne savait pas que les peuples évoluent – en tout cas, il ne voulait pas qu’ils le fassent et croyait pouvoir en empêcher au moins le sien. Aussi s’est-il trouvé en décalage avec la réalité, lui-même idéologue alors qu’il se croyait un pur adepte de l’empirisme organisateur de Maurras. C’est ainsi qu’il a fini par utiliser la terreur.

 

La description trotskyste de la société du bivouac ne se déploie, on l’a vu, que dans les regrets, et le bivouac ne se valide et ne se légitime que par l’attente de la maison définitive. Autrement dit, ici comme partout, le bivouac est donné pour temporaire parce que non naturel aux hommes et non signifiant en lui-même. Ce qui a un sens ici, c’est la maison future, représentant une société dans laquelle les humains seront réarrimés les uns aux autres – mais cette fois de façon parfaite.

Le regret des groupes et des liens brisés par la saison révolutionnaire se développe au e XIX siècle sur les débris tout frais de la Révolution. La plupart

des courants de pensée occidentaux de cette époque, tourmentés par la misère sociale qui prend racine dans le démantèlement des groupes, se demandent déjà comment recréer du lien. Au e XX siècle, sociétés totalitaires et sociétés libres expriment la même nostalgie pour la communauté perdue, et c’est là un sentiment partagé par toute l’époque moderne. En Allemagne, il apparaît clairement que le courant de la Révolution conservatrice non seulement nourrissait un fort penchant vers le retour à la communauté, mais plus encore, se structurait autour de cette idée. Le national-socialisme va récupérer l’idée à son profit, même s’il constitue en réalité une domination de masse qui déstructure et atomise, essentiellement par la terreur. Le communisme à la fois brise les liens et les pleure, imité par les sociétés contemporaines. Il faut comprendre cette apparente contradiction par l’utopie d’une communauté dépassant les particularités, d’une communauté abstraite enfin délivrée du nécessaire passage par les groupes particuliers. Cette utopie existe aussi bien dans les sociétés contemporaines que sous le communisme. On la trouve chez les Soviets et on la retrouve, intacte, chez les déçus du soviétisme, les écrivains de la littérature post-exotique (Antoine Volodine, ou revue Tiqqun). Ces derniers, habités par le spleen des communautés disparues et par l’échec magistral du communisme dans sa tentative éponyme de créer le Commun, élaborent un monde littéraire à la fois absurde, désespéré et humoristique, qu’ils fondent sur la désolation. Le personnage caractéristique de la postmodernité est l’habitant du lager, puisque le grand rêve moderne n’a pas été capable, à travers ses différents costumes, de produire autre chose que cela : un immense lager.

Il faut cependant insister sur cette caractéristique du désarroi moderne devant la perte des communautés ; on voudrait retrouver le lien perdu, mais sans les attaches : on voudrait retrouver, en quelque sorte, la communauté sans la communauté. Autrement dit, il ne s’agit aucunement d’amorcer un retour en arrière, de prendre acte des échecs, comme on pourrait le faire, par exemple, en relégitimant des hiérarchies disparues afin de rétablir les liens défaits. Aucune libération ou émancipation acquise ne saurait être infirmée ou mise en cause au nom des échecs avoués. Où l’on voit à quel point le processus moderne de libération est un mouvement sans retour, qui toujours coupe les ponts derrière lui et brûle ses vaisseaux. C’est ainsi que le mouvement post-exotique, analogue pour cela à la vulgate communiste, appelle de ses vœux une communauté abstraite, « un commun en quelque

sorte 5 sans qualité , accueillant moins des identités que des apatrides ».

Autrement dit, un lien social qui refuse de renouer avec les particularités qui seules le maintenaient vivant préfère être désincarné, ou non-existant, plutôt qu’imparfait dans ses particularités. Mais déniaisé des utopies terroristes, ce courant admet que ce qu’il attend n’existe que dans l’onirique, le mensonge littéraire, et n’exprime pas des attentes futures, mais la réalité en décomposition d’individus dématérialisés et tout juste capables de se moquer d’eux-mêmes après le désastre de leurs attentes : une communauté des spectres, après l’apocalypse. Mieux vaut l’imaginaire qu’un réel imparfait, en l’occurrence, obligé de composer avec le particulier.

 

La gauche conservatrice postmoderne, même si elle partage la détestation moderne de l’inégalité et des hiérarchies attenantes, semble prête en revanche à faire des concessions à la particularité, dans le but de restaurer le lien social rompu. La nostalgie de la communauté est forte chez Orwell, Debord, Ilitch. Michea, qui est leur héritier, légitime les droits collectifs médiévaux contre la propriété absolue mise en place ensuite par les libéraux, et rend responsable le libéralisme d’avoir supprimé tous les liens, alors que les socialistes n’auraient voulu supprimer que les liens qui

oppriment 6. Son plaidoyer montre à quel point la disjonction, la déliaison des individus frappe et affecte, à l’époque contemporaine, même les esprits complices avec le courant égalitaire.

 

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