La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Maudit passé !
Il faut préciser ce qu’il y a d’illusoire dans cette tentative d’esquive *1.
Bien entendu, jamais les humains n’ont vécu sans la tragédie de leur existence, réalité objective, dont simplement ils n’ont dû prendre conscience que peu à peu dans les premiers âges (et c’est probablement la prise de conscience du tragique de leur condition qui permet de les désigner désormais comme humains). Cependant, l’entrée dans l’Histoire signifie la sortie de soi, le questionnement, la mise en cause des certitudes naïves, autrement dit la liberté en acte, qui suppose le risque. Avant l’Histoire, il n’y avait pas des sociétés humaines sans problème, mais des sociétés humaines vouées à des problèmes quotidiens renouvelés à l’identique avec le cycle des saisons et le cycle de la vie. Et il est aisé de constater que celui qui veut se soustraire à la grande Histoire ne sera pas pour autant sans souci. Les femmes, qui ont été longtemps soustraites à la grande Histoire, ne devenaient pas pour autant des créatures célestes, mais se préoccupaient abusivement de falbalas et de choses sans importance. De même, dans les monastères, les moines privés d’histoire terrestre ne sont pas uniquement voués aux choses spirituelles, mais aussi préoccupés par des soucis minuscules et parfois dérisoires. En voulant sortir de la grande Histoire pour garantir la paix et la vie tranquille, on ne suscite pas une société idyllique, mais une société de petits-bourgeois, tourmentés de choses insignifiantes. Certes, les citoyens ne partent plus pour la guerre. Mais, rongés par leurs problèmes domestiques, ils sont aussi inquiets que s’ils y partaient – et peut-être même plus. La volonté de passer l’Histoire par perte et profit raconte une régression et en même temps l’errance de l’esprit et la vieillesse de nos sociétés. Le grand âge exprime justement ce moment où rien n’arrive plus, où les événements se raréfient ou se réduisent à des poussières d’événements, et la vieillesse regrette les aventures et les péripéties de l’existence active. Les sociétés totalitaires produisaient, au moins au début, une jeunesse nourrie d’utopies mortifères et exprimant la foi en l’avenir radieux d’une humanité pleinement heureuse. Les sociétés contemporaines ont rallié l’utopie d’un temps sans histoire, qui ressemble finalement à la vieillesse d’un monde. Elles sont l’une et l’autre en quête de l’immobilité – de la perfection finale.
Cette vision du temps sacralise le présent au point de ne pas imaginer de changement notable, sinon des compléments dans le même sens. Mais surtout, elle diabolise le passé, considéré comme monstrueux et répugnant, et se réjouit sans cesse de la sortie des ténèbres. Le thème omniprésent de la repentance et de la réparation marque clairement cette volonté de tout remettre à plat, de réaliser enfin le Bien en brûlant les vaisseaux derrière nous : en 2014, annoncer l’indemnisation pour les mineurs grévistes de 1948, c’est prétendre sortir de l’histoire imparfaite et de ses aléas. En effet, pourquoi ne faudrait-il pas alors indemniser toutes les autres injustices de l’Histoire (tout ce qui nous apparaît tel aujourd’hui), et jusqu’aux âges les plus reculés ?
On décèle constamment chez nos contemporains la honte de se découvrir les descendants de ceux qui n’étaient pas aussi tolérants, justes, égalitaires que nous. En avril 2015, l’acteur Ben Affleck tente de cacher dans sa biographie « un ancêtre esclavagiste ». Ce sentiment de déshonneur devant ce qui est considéré comme faute, a de quoi surprendre si l’on y réfléchit. Il signifie que par comparaison avec nous, tous nos ancêtres étaient des criminels – esclavagistes, machos, donneurs de fessées, soldats sadiques – la traque des écrivains du e XIX siècle considérés comme
« racistes » selon nos critères d’aujourd’hui, est éloquente : tous l’étaient, sans pratiquement d’exception… Maudit passé ! Seul le présent serait vertueux ? N’y a-t-il pas ici quelque chose de louche ? Oui : un rapport idéologique/utopique à l’Histoire. À l’instar de ce qui se passait dans les pays communistes, le présent et le futur tout proche sont vus comme des transfigurations par rapport à des siècles précédents de vices et d’horreurs : maudit passé ! Cette manière de voir traverse la modernité de bout en bout et s’exprime plus efficacement chez certains auteurs, comme Michelet, chez lequel le Moyen Âge est entièrement relégué dans des ténèbres d’où il n’aurait jamais dû sortir. Hannah Arendt écrit à propos du totalitarisme :
L’élite ne considérait pas que la destruction de la civilisation fut un
prix trop élevé pour le plaisir de voir y accéder par la force ceux qui
en avaient été injustement exclus dans le passé 11.
On pourrait écrire cette phrase au présent.
Exiger la repentance comme nous le faisons à tout propos, traduit une pensée de la totalité, puisqu’il s’agit, en demandant pardon, de remettre le monde à l’endroit pour toujours – non pas d’effacer, mais de répudier les crimes passés de façon à s’avancer désormais dans la pureté… Quel égarement est le nôtre ! Comme si de nouveaux crimes inconnus jusque-là n’allaient pas sortir de terre ! Comme si nous étions capables de cette pureté ! Comme si on pouvait remettre le monde à l’endroit… La repentance collective n’est jamais qu’une singerie perverse du repentir chrétien, lequel concerne une seule âme et s’entend dans les embûches d’une vie de perfectionnement constant, et jamais dans le manichéisme d’un passé criminel et d’un présent glorieux.
Jeter le passé aux oubliettes pour addiction au crime, ainsi que nous le faisons : c’est détester, c’est haïr le monde tout court. La repentance collective est née chez les Soviets et se déploie aujourd’hui – parce que notre rapport à l’Histoire est le même que celui des idéologies modernes devenues totalitaires au e XX siècle. Une culture qui (comme toutes les autres) donnait à ses enfants des modèles à imiter (Achille, le Christ, les héros et les saints), est devenue une culture dont l’histoire est habitée de contre-modèles, et qui ne présente plus à ses enfants, dans le passé, que des anti-modèles ou des anti-héros.
Nous trouvons ce thème de la sortie des ténèbres aussi bien dans les utopies (Zamiatine, Huxley), que dans tous les régimes idéologiques du siècle, et aujourd’hui encore. Une remise en cause de cette vision apparaît sous la plume des rescapés centre-européens d’après 1989. Vaclav Havel, dans son discours de réception à l’Académie des Sciences morales et politiques, sous le titre : « Nous n’attendrons plus Godot », constate qu’il s’est surpris lui-même à traiter la démocratie comme une idéologie. Ou si l’on préfère, à adopter dans la démocratie commençante la vision eschatologique des totalitarismes : la recherche d’un stade suprême et parfait, à atteindre en forçant le réel et à attendre comme un paradis définitif. Mais il vient précisément de se rendre compte qu’il n’en va pas ainsi, et que la « révolution » de 1989 ne consiste pas à reprendre les processus totalitaires sous d’autres motifs, mais à changer de manière de voir. Cet aveu est significatif. Havel, qui en raison de son appartenance au Centre-Est martyrisé, est un Prométhée non perverti, a compris d’un trait la perversion de l’Ouest et comment il lui avait été facile d’en être tenté. C’est précisément là l’aiguillon totalitaire, la « morsure hégélienne », qui n’est pas seulement le communisme, mais n’importe quelle pensée de la totalité : par exemple, lorsque la démocratie elle-même se voit considérée comme un Ciel insurpassable. Aujourd’hui, les démocraties occidentales sont persuadées que seuls quelques coins sont encore à dépoussiérer pour atteindre une sorte de Nirvana de l’égalité et du confort matériel, considérés comme les référents objectifs et indiscutables.
La certitude de se trouver au bord d’une révolution radicale, au sens marxiste de re-naturation de l’homme, engage naturellement à détruire sans pitié les adeptes et même les survivants de l’ancien monde. La manière dont les deux totalitarismes s’y sont pris pour éradiquer les résidus du monde déchu, est bien connue. Moins comprise, la manière dont les sociétés occidentales postmodernes traitent les opposants aux émancipations imposées : par la Vulgate et aussi par les lois. Ils ne sont pas considérés comme des opposants démocratiques, avec lesquels on débat et face auxquels on accepte l’alternance, mais comme des attardés d’un autre âge dont il faut réduire la contestation par tous les moyens, y compris anti-démocratiques, parce qu’ils constituent un véritable danger, et un danger objectif, pour l’accession à l’émancipation et à l’égalité radicales dont on est en train, enfin, de s’emparer. Des analyses linguistiques mettraient en avant, et ce pourrait être non sans humour, les champs lexicaux utilisés, de
la poussière, de l’arriération, de la sauvagerie, de la puanteur 12. Un tel traitement des opposants n’a rien de démocratique, mais répond aux vœux d’une idéologie de re-naturation qui veut diriger les esprits sans en laisser un seul dehors, et considère ce qui n’est pas elle comme à la fois le Mal et la déraison. Les sociétés postmodernes, ne supportant pas de se trouver en face d’opposants à l’émancipation officielle, traitent ceux-ci comme des criminels, non pas qu’ils aient commis des crimes, mais en raison de ce qu’ils pensent. Les opposants aux réformes sociétales d’émancipation, dans toute l’Europe (sauf en Suisse qui est probablement en ce moment le seul pays européen vraiment démocratique), sont relégués par un discours d’injure dans les ténèbres de l’obscurantisme, non parce qu’ils brûleraient des voitures, mais en raison de leurs convictions. Les opposants ainsi criminalisés sont porteurs d’une partie de ce passé qui doit disparaître, ils injurient l’avenir glorieux et font obstacle à la rédemption présente.
OceanofPDF.com