La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Le rejet des particularités
Autrement dit, c’est bien la crainte et même l’horreur devant les dominations particulières qui suscite l’isolement comme caractéristique cardinale de la Modernité, et plus encore, de la postmodernité, en raison des excès dont les particularités se sont rendues capables, bien davantage qu’auparavant, au e XX siècle.
Que faut-il entendre ici par particularités ? Est particulier ce qui concerne non pas un seul individu – on parlerait alors de singularité –, mais un groupe d’individus – et un groupe seulement, sinon on parlerait d’universel. Il s’agit des groupes d’individus réunis par affinités ou analogies et agissant ensemble parce que possédant, d’une manière ou de l’autre, quelque chose en commun. Ces groupes étaient autrefois appelés communautés ou universitates. Il suffit de voir à quel point le terme « communauté » est vilipendé aujourd’hui (aussitôt traduit en communautarisme c’est-à-dire extrémisé donc facilement détruit) pour prendre la mesure de l’esprit du temps. Celui-ci voudrait que nous appartenions à l’universel en tant que singularités seulement, sans plus passer par les particularités. Être un particulier signifie être le membre d’un ensemble dont on fait partie : appartenir à une famille, à un club, à un syndicat, à une patrie. Or la Modernité nourrit une haine tenace contre les particularités qui suscitent des inégalités et des tyrannies internes. Que les groupes humains entretiennent les inégalités, c’est un fait, puisqu’ils vivent littéralement de la complémentarité entre les humains. Qu’ils suscitent des combats, c’est un fait, puisqu’en tant que groupes ils ont tendance à se vouloir puissants et à défendre leurs caractéristiques. On en revient à l’angoissante question de la catastrophe par libération : anéantir ce qui gêne est toujours possible, faut-il encore savoir ce que nous perdons en même temps – ici, la sociabilité, rien de moins.
Nos contemporains croient qu’un individu dont les groupes d’appartenance auront été détruits, un individu isolé dans sa singularité intrinsèque, accédera directement à l’universel, c’est-à-dire qu’il se sentira directement relié à tous les humains, sans passer par les intermédiaires qui nous ont fait tant de mal. Par exemple, les soldats français tués au combat ne sont plus « morts pour la France » mais « morts pour les valeurs qui nous sont chères ». Ou encore, les enfants sont censés être éduqués directement par l’école neutre et laïque, en passant le moins possible par l’éducation délétère, parce que particulière, de la famille. Cependant, les humains sont incarnés, et ils ne vivent pas du point de vue de Sirius. Nos soldats accepteront sans doute le sacrifice de leur vie pour la Liberté, mais à travers l’histoire de la France qui défend cette liberté (chacun sait que malgré le rejet constant de toutes les appartenances depuis la révolution d’Octobre, les soldats soviétiques ont tout sacrifié dans le combat contre l’Allemagne par amour pour la patrie et non par une adhésion à l’universel abstrait du communisme). Et l’enfant recevra son éducation à travers l’affection de ses parents et non en lisant des textes abstraits sur la manière éthique de se comporter.
La récusation de la particularité, ou de l’existence des groupes, a deux conséquences dommageables. La première est l’isolement de l’individu. La seconde est l’appauvrissement de la singularité elle-même – car nous nourrissons notre originalité propre de ce que les sociétés petites et grandes nous apportent. Un soldat qui meurt pour l’idée abstraite de la liberté se sentira probablement assez trahi. Car la liberté abstraite n’existe pas, il n’existe qu’une liberté française, ou démocratique, ou éducative, qui s’exprime dans des situations réelles et visibles. Un enfant n’apprendra à aimer les autres qu’à travers l’amour qu’il portera au début à ses proches, et les seules leçons de la laïcité abstraite (pour prendre l’exemple français) ne lui seront d’aucun secours. La singularité se nourrit de particularités que l’individu intègre et digère pour en faire sa propre chose. C’est pourquoi il est criminel de vouloir séparer l’individu des groupes dont il est partie.
Cependant les groupes intermédiaires fomentent l’inégalité et la développent, parce que les individus y sont complémentaires, et la complémentarité est forcément inégalitaire. Dans bien des cas, les groupes vont jusqu’à susciter des tyrannies internes. Et pour ces raisons la Modernité souhaite partout affaiblir les groupes et si possible les faire disparaître : l’émancipation humaine, si elle se veut totale, passe par cette disparition.
Le nazisme, perversion de l’enracinement, a poussé les particularités jusqu’à leurs excès les plus empoisonnés. Il a encouragé, entretenu, exalté les groupes particuliers au point de faire l’apologie des forteresses et de favoriser la guerre intérieure entre les groupes. Nul doute que ces perversions ont beaucoup contribué à déployer encore, s’il en était besoin, notre appétence pour l’égalité. Le communisme, qui commence par la récusation du féodalisme, n’a jamais cessé de récuser les particularités et les groupes, et de séparer l’individu de tout ce qui pouvait ressembler à un lien. Les complicités et les actions communes, dont aucun humain ne saurait se passer, se sont donc développées en cachette, au marché noir et au péril de la vie.
La Modernité tardive offre un visage analogue. Les particularités sont récusées parce qu’étriquées, « frileuses », incapables de porter sur le monde le large regard de l’universel. Elles sont récusées parce que porteuses d’inégalités.
C’est ainsi que le maître mot dans les écoles, à propos du discours sur le Genre, est « en finir avec la complémentarité des sexes » : les sexes doivent devenir si égaux qu’il n’existera plus entre eux aucune complémentarité, autrement dit plus aucune différence. Nous en venons à récuser des particularités de plus en plus profondément enracinées dans l’anthropologie, puisqu’après avoir mis en cause les particularités sociales, nationales, dont on pouvait penser qu’elles instituaient des différences et des inégalités construites et arbitraires, on en vient à nier les particularités sexuelles. Pour s’approcher de cette transformation et la rendre à la fois possible et légitime, on s’empare de toutes les exceptions pathologiques et on en fait des catégories, afin de minimiser et dévaloriser l’assise des deux genres existant. Puisqu’il existe toutes sortes de queers, on met en valeur leur importance et leur diversité, afin de faire apparaître finalement les deux sexes, homme et femme, comme deux catégories toutes partielles – mécanisme de dérision très efficace ! Puis on fait mine de croire que l’hétérosexualité n’est pas la norme du vivant sexué, qui permet de procréer, mais seulement un choix parmi d’autres, ni plus ni moins « normal » que d’autres. L’obstination de l’Éducation nationale à faire passer dans les classes des films habités d’êtres androgynes, marque la volonté d’habituer les enfants à ignorer les particularités et à voir le monde sans aspérités ni différences.
Naturellement, les perversions des anciens groupes ont largement contribué à délégitimer les groupes en général. Les excès de la féodalité française et russe, avaient fini par susciter des révolutions capables de supprimer un système que personne ne pensait plus pouvoir réformer. Un phénomène analogue se produit aujourd’hui face à tous les groupes d’appartenance. La modernité est un moment de l’histoire où aucune domination particulière n’est plus supportée ni acceptée. Autrement dit, sous notre regard, la perversion commence vite, et il suffit de peu. C’est pourquoi nous nous persuadons de briser peu à peu tout ce qui relie – volonté d’émancipation totale. La récusation des particularités et des groupes, hante la Modernité tardive comme elle avait hanté l’âge soviétique.
L’effacement des particularités comme concepts et des groupes comme réalités vivantes, peut cependant s’accomplir de plusieurs manières. L’effacement des particularités, qui a pour finalité la suppression des tyrannies de proximité et la concrétisation de l’égalité, constitue en lui-même une finalité en vue de laquelle seront utilisés des moyens divers. Nous avons toujours à l’esprit les Soviets apparaissant l’arme au bras pour séparer les familles ou disperser les villages de koulaks. Mais bien d’autres facteurs peuvent préparer des résultats analogues. L’isolement des individus, isolement dramatique en termes de misère économique au XIXe siècle en France, fut engendré par les interdictions de regroupements. Beaucoup plus paisiblement encore, l’émancipation moderne prive peu à peu les groupes de leur autorité sur les individus, et parvient ainsi à libérer ceux-ci de toutes sortes de tutelles dont on peut souvent considérer qu’elles étaient injustifiées et servaient l’orgueil et la volonté de domination de petits chefs.
Le programme d’égalité, visant l’émancipation, s’applique par la terreur là où les populations ancrées dans la tradition tiennent à leurs hiérarchies et groupes intermédiaires (les paysans de la vieille Russie). L’histoire récente s’accorde en général pour penser que dans les pays où s’est développé le protestantisme, celui-ci a, pour ainsi dire, vacciné les sociétés contre des
révolutions violentes 2. Si nous accréditons l’idée d’un processus évolutif dans lequel la conscience humaine avance du holisme à l’individualisme, alors nous pouvons penser que le protestantisme a joué comme une sorte de créance accordée aux sociétés désireuses d’émancipation individuelle. Dans ces sociétés, l’histoire avançait, si l’on peut parler ainsi, à son rythme naturel ; tandis que dans les pays occidentaux (c’est-à-dire marqués aussi par le judéo-christianisme émancipateur) catholiques, le holisme resté puissant et même écrasant, se défendant lui-même contre les velléités émancipatrices venues d’en bas, se comportait comme le couvercle d’une cocotte-minute et jouait son destin de la même manière. Les révoltes de la conscience s’accumulaient en préparant l’explosion.
L’isolement des individus est obtenu par la terreur étatique lorsque les élites d’une société souhaitent pour ainsi dire accélérer l’Histoire en déployant l’émancipation plus loin que le peuple ne le souhaite présentement, ce qui signifie que ces élites ont les moyens d’anéantir par la force certaines particularités qui font ombrage au processus d’émancipation.
Mais l’isolement des individus peut être la conséquence d’un mouvement issu de la société elle-même, celle-ci se trouvant volontaire pour délégitimer certaines particularités et hiérarchies en réponse à leurs excès déclarés. Le mouvement de mai 1968 est significatif à cet égard : il met en cause et défait littéralement le patriarcat, considéré désormais comme une contrainte insupportable. Dans la plupart des cas cependant, ce sont essentiellement les élites qui déclenchent et accompagnent ce processus, qu’elles imposent à des populations plutôt réticentes et parfois révoltées. Les élites expriment toujours et partout plus d’appétence pour l’émancipation que les classes populaires, sans doute parce que ces dernières ne bénéficient pas de la même ouverture sur le monde ni de la
même faculté d’adaptation 3. C’est ici naturellement que la dérision va jouer un rôle majeur.
Dans cette affaire, la question principale consiste à s’interroger sur les limites de l’émancipation égalitaire, question double : y a-t-il des limites ? Et si oui, où sont-elles ? Mais pourquoi y aurait-il des limites ? Comment l’émancipation pourrait-elle être trop développée ? En quoi pourrait-il y avoir trop d’égalité ? En ceci que l’isolement provoqué par l’effacement des particularités peut aller jusqu’à dissoudre le lien social, dont les humains ont pour vivre un besoin impérieux.
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