La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

L’histoire humaine est un roman

 

Le prométhéisme perverti s’instaure en remplaçant partout la métaphysique par l’histoire, la nature par la culture. Poser que le mal n’est pas inscrit dans une nature humaine mais qu’il est apparu dans l’histoire (Rousseau), poser que la famille, le gouvernement, ne sont pas nécessaires à notre condition mais sont apparus dans l’histoire dans l’intérêt de quelques-uns (Engels et Marx), c’est aussitôt affirmer que tout est possible. Tout alors est à notre merci. Notre pouvoir dépend de l’histoire que nous écrivons. Tout est culturel, autrement dit construit par nous, selon nos vouloirs. Le remplacement de la métaphysique par l’histoire est spécifique de la Modernité. La poursuite de ce processus aujourd’hui est par exemple : « On ne naît pas femme, on le devient », marquant la possibilité de choisir son sexe puisque la différenciation serait exclusivement historique. La difficulté étant que nous sortons d’un essentialisme excessif, qui nous a appris qu’on naît femme et qu’on ne devient rien. En réalité, on naît femme, et aussi on le devient. Le processus moderne, totalitaire et postmoderne qui consiste à remplacer partout l’être par le devenir, est un excès d’historicisme qui répond à un excès d’essentialisme.

 

L’histoire humaine apparaît comme un roman de notre fabrication. Cette vision des choses diffère à la fois de la vision judéo-chrétienne et des visions extérieures, asiatiques ou autres, ou préchrétiennes. Ces dernières voient l’histoire des hommes comme la mémoire des péripéties qui nous arrivent selon le destin, et face auxquelles nous ne pouvons rien que les assumer avec la constance du sage – car se rebeller contre la nécessité ne sert à rien. Le judéo-christianisme confère à l’homme la liberté de forger son histoire en tenant compte des limites dues à sa condition dont il lui faut sans cesse redéfinir les contours : l’histoire est la chose de l’homme sous la garde de son créateur (providence et liberté mêlées, dit Vico). Nous trouvons là encore (comme dans le cas de l’égalité) une récupération des références judéo-chrétiennes – ici le façonnement par l’homme de sa propre histoire. Le prométhéisme dévoyé, qui est un avatar de la Modernité (laquelle ne s’y résume pas) considère notre histoire comme un conte écrit par nous du début à la fin et sans influence ni intervention extérieure, et chaque moment de notre histoire peut alors être, selon notre vouloir, un commencement absolu.

Or l’histoire du monde n’est pas un roman construit par nous-mêmes : elle contient des facteurs essentiels qui ne dépendent pas de nous et ne sont pas à notre service.

Cet homme qui se désarrime de la nature pour choisir son destin de façon arbitraire (selon son vouloir), est aussi bien celui du totalitarisme que celui de la technique. Comme le totalitarisme, la technique est émancipatrice, elle libère l’homme de beaucoup d’esclavages. L’un et l’autre poursuivent la même finalité : défaire l’ordre hétéronome afin que nous vivions entièrement dans un monde fait par nous, et donc maîtrisé par nous. Il s’agit de remplacer les organismes par les organisations, la vie par la construction. Plus rien ne peut revendiquer la normalité : « L’homme

normal n’existe pas, il n’y a que des hommes normalisés 8. » Car la normalité, c’est la domination : il faut donc en sortir. On ne sait pas bien si c’est la nature qui a fait de nous ce que nous sommes, mais dans ce cas, elle a mal fait. À nous de repartir à zéro et enfin de recréer un monde

fréquentable. Pour cela, il faut briser les enracinements 9.

 

Il y a là un désir irrépressible, venant de l’individu, de ne pas être ancré, de ne pas être retenu par une quelconque racine, par un lien qui arrime même s’il donne sens.

L’accomplissement individuel et social se place entièrement dans la poiesis, la création et la fabrication du monde, et non plus dans la praxis, le respect et le soin du monde tel qu’il est. Tout est construit, tout est culturel, rien n’est donné. Cette tendance oppressive de re-naturation entre en collision avec un fort courant de célébration du Care, de féminisation des comportements, de respect des organismes naturels : il est probable que l’écologie représente, avec le christianisme, le dernier rempart de la contre-utopie.

 

La Modernité se caractérise par la transformation du statut de la nature. Celle-ci est désormais dégriffée : elle n’offre pas en elle-même de signification ; elle ne reçoit que les significations que nous lui prêtons. Autrement dit, tout est construction humaine. Le « naturel » n’est en soi qu’un chaos, une addition d’éléments et non un ensemble signifiant, il n’a pas d’épaisseur ; il n’est là que pour attendre nos désignations qui le modèlent et l’assignent. La réalité n’existe pas vraiment – sinon d’une existence purement matérielle et chaotique. Seuls existent – ont du sens – nos interprétations : tout est rôle, jeu, discours. La nature est entièrement neutre : non seulement elle n’indique aucune valeur, mais elle n’indique aucune anthropologie. C’est nous qui créons les valeurs. C’est nous qui définissons l’être de l’homme, ou anthropologie.

Il n’y a plus de condition humaine. Ce qu’on appelait de ce nom a été entièrement historicisé pour mieux pouvoir s’éclipser. Historiciser et relativiser l’État ne fait plus partie du programme, car nous en avons vu les conséquences dramatiques. Mais il est question plus que jamais, non plus par la terreur mais par la dérision, d’historiciser et de relativiser la religion et la famille. La Modernité tardive ne récuse pas la Modernité totalitaire : elle la confirme et la réalise.

 

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