La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Saut qualitatif et régression
En attendant, le e XX siècle est parsemé de contre-utopies qui
représentent les mêmes obsessions et phantasmes, plus ou moins pour les ridiculiser, en tout cas pour en juger les errances.
Encore et toujours on retrouve le saut qualitatif : l’humanité doit pouvoir s’affranchir complètement des questions existentielles. Mais ici on s’attaque moins à la prouesse technique qu’à la prouesse psychologique : faute de pouvoir vaincre la souffrance et la mort, on peut au moins délivrer les humains de ces questions, par des traitements appropriés. Autrement dit, il s’agit de réussir parfaitement, et pour ainsi dire techniquement, l’attente des sagesses : « Tous les désirs sont douloureux et il ne peut y avoir de
bonheur que lorsque ceux-ci sont supprimés jusqu’au dernier 4 », plutôt que de transporter sur terre l’attente qui fondait les religions monothéistes.
L’initiateur des utopies contemporaines, Eugène Zamiatine, auquel Orwell doit beaucoup, à travers une soi-disant utopie raconte de manière à peine voilée le totalitarisme qu’il a sous les yeux, et ce totalitarisme n’est rien d’autre que le triomphe imposé des Lumières. Par exemple à propos de la réalisation du bonheur : « Je serai franc : nous n’avons pas encore résolu
le problème du bonheur de façon tout à fait précise 5 » ; ou bien à propos de la suppression des questions existentielles : « On veut vous débarrasser de ces points d’interrogation qui se tordent en vous comme des vers et vous
torturent ! Courez subir la Grande Opération 6 ! »
Dans Le Meilleur des mondes d’Huxley, tout se focalise encore sur la tragédie humaine et la volonté et la possibilité de s’en débarrasser. Plusieurs moyens sont utilisés ensemble. D’abord une drogue universellement consommée, le soma, qui évite la pensée de la souffrance et les craintes d’avenir. Grâce à elle, les individus sont censés ne plus avoir de désirs insatisfaits, plus d’angoisses, plus d’émotions superflues. Puis un conditionnement social qui fait penser ici aussi à l’apprentissage des sagesses antiques et modernes : la société apprend aux individus à aimer leur destin : par exemple, elle les habitue dès l’enfance à fréquenter les
hôpitaux pour mourants 7. À ce point que « la civilisation, c’est la
stérilisation 8 », dit le héros, puisqu’il s’agit bien de lisser toutes les aspérités susceptibles de susciter du malheur ou même du désagrément. Comme chez Zamiatine, tout déploiement de la conscience doit être combattu. Mais l’autre réponse, différente, aux lourdes questions humaines, fait écho directement à celle du totalitarisme : l’individu se voit entièrement dévalorisé face au groupe qui l’englobe, l’aspire, et pour ainsi dire vit à sa place. Aussi sa mort ne revêt-elle pas une grande importance. En effet, « l’assassinat ne tue qu’un individu, et qu’est-ce, après tout, qu’un
individu 9 ? » Des individus, la société peut en fabriquer par milliers et les remplacer à sa guise… L’argument holiste, l’annihilation de la notion de personne, représente l’argument majeur pour répondre aux questions existentielles. Il en va de même chez Orwell : « L’humanité, c’est le
Parti 10. » L’effroi devant le tragique de l’existence peut se voir diminué, voire effacé, par la dépossession de soi, puisqu’il s’agit, somme toute, d’un sentiment personnel. Cette dépossession est valorisée par les sagesses européennes ou asiatiques dans le but d’accéder à la sérénité. Elle est affirmée par les idéologies totalitaires, à titre de vérité philosophique.
Les totalitarismes ne déploient pas des sociétés techniciennes. Même si le communisme prétend en devenir une incessamment, c’est plutôt dans une pauvreté très antique qu’il va rapidement tomber. Les questions existentielles n’y sont pas vaincues par la science ou les médicaments, mais par l’idéologie et essentiellement par le déploiement d’un holisme caractéristique. « Tu n’es rien, ton peuple est tout », répète-t-on aux jeunes « aryens » dont on se souvient que la qualité principale consistait, d’après la vulgate, non dans l’intelligence ni dans la vertu éthique, mais dans la capacité à se sacrifier pour leur communauté. Le grégarisme, la fusion de l’individu dans le Tout, suscitent la puissance de la collectivité, et aussi débarrassent l’individu de ses questions existentielles qui sont toujours intimes. L’homme-masse est tout entier donné au groupe et rien d’autre ne le distrait. Les deux totalitarismes le sacrifient avec entrain à l’avenir, si bien que l’homme réel, en chair et en os, celui d’aujourd’hui ne représente rien d’autre que le bétail apte à nourrir l’homme de l’avenir, celui dont la perfection est avérée.
Ici, ontologiquement l’individu n’est rien d’autre qu’une particule du Tout social et à ce titre il n’a pas à se soucier d’un quelconque destin personnel, pas davantage aujourd’hui que plus tard, pas davantage pour ce monde-ci que pour un mensonger monde-au-delà. Il n’a pas à se préoccuper des fins dernières parce qu’il n’est plus une personne, une substance spécifique et isolable, mais seulement un morceau tissé dans la fibre de la totalité. Le totalitarisme raconte un retour à l’âge holiste, dans lequel chaque individu est si mêlé aux membres de son clan que la responsabilité collective brouille les frontières et empêche de poser clairement la question « Qui suis-je ? », le Je restant une instance très hypothétique. Il raconte en même temps, et les deux aspects sont corrélés, l’effacement complet de la personne chrétienne confirmée par les Lumières à travers le Sapere Aude de Kant : « Ose penser par toi-même. » Tous les efforts fournis par notre civilisation pour affirmer l’individu et son esprit propre en le dégageant de la communauté englobante – efforts qui en augmentant sa liberté augmentaient en même temps son sentiment du tragique – ont été réduits à néant. Et plus encore d’ailleurs : le totalitarisme ne se contente pas, à cet égard, de retourner à l’âge holiste, il creuse davantage et nous renvoie pour ainsi dire encore plus loin. En effet, les sociétés holistes faisaient peu de cas de l’individu, mais au moins l’incluaient-elles dans des communautés nanties d’une originalité à laquelle l’individu avait part. Tandis que les totalitarismes modernes, en détruisant les communautés et en englobant les individus dans la masse, privent ceux-ci de la dernière singularité qu’ils pourraient avoir.
À partir du moment où toute question métaphysique a été écartée pour réduire les questions humaines aux questions sociales ou raciales, l’individu n’a plus de destin propre. Un souci qui émergerait chez lui concernant les fins dernières, par exemple, serait traduit comme une résurgence malencontreuse – et à supprimer – de l’ancienne société. C’est bien ce qui se passe dans le monde de Zamiatine, de Huxley ou de Orwell. Il y a là une tentative de régression à l’état animal, dans lequel l’individu sans conscience personnelle et identifié à l’espèce, n’a pas encore conscience de sa mort individuelle. Que cette ahurissante régression s’instaure sous couvert de quête du paradis, cela ne devrait pas trop nous étonner. Car l’un des rêves de l’homme étant de n’être plus écrasé par le tragique de sa vie et de retourner à l’innocence de l’enfant, il est assez naturel que l’on juge désirable de cesser de penser. Au fond, les questions métaphysiques représentent le poison de notre existence, en même temps qu’elles en attestent la grandeur – mais il est des moments où l’on a le sentiment de payer trop cher la grandeur. L’apparition de la question métaphysique et existentielle – pourquoi y a-t-il de l’être, quel est le sens de la vie de l’homme ? – traduit cet éveil de la conscience qui se produit partout dans le monde au moment de ce que Jaspers a appelé l’âge axial. L’éclipse de la métaphysique dans l’Occident moderne représente un endormissement, un sommeil de la conscience, et finalement une régression.
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