La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Les évidences et les lapalissades

 

Cette réalité à laquelle les idéologies (le communisme, le nazisme, aujourd’hui l’idéologie émancipatrice), cherchent à échapper, c’est le tragique même de la vie, que la moindre acception du bon sens rappelle à chaque tournant du jour. L’homme est un être blessé. Il se reconnaît à sa blessure. Oublier cela, c’est vivre hors la réalité.

Liu Xiaobo, dissident chinois, établit une correspondance entre l’ancienne société maoïste et l’actuelle société consumériste : ce qui les

relie est la pauvreté spirituelle, ce qu’il appelle l’absence d’âme 3. La « vie dans la vérité » est ce qui manque quand on ne pense qu’au divertissement, quand sont rayées les dimensions de la finitude et de la mort.

La condition humaine est difficile à accepter et à assumer quotidiennement. Ceci n’est pas une opinion, ni un jugement – mais un constat. L’idéologie communiste vivait dans le mensonge parce qu’elle ne prenait en compte que la vie rêvée de l’avenir radieux et jamais le destin tragique de l’homme ; la société de consommation vit encore dans le mensonge parce qu’elle entraîne les individus dans un tourbillon d’illusions qui les détache de leur réalité tragique.

 

Ce qui a déserté notre monde avec l’envahissement complet de l’idéologie émancipatrice, c’est le bon sens, ou cette capacité à voir les évidences et les lapalissades et à en tenir compte dans les décisions de l’existence. On dira que c’est encore un truisme que de décréter comme une capacité spécifique la prise en compte des truismes. Justement pas. L’avancée émancipatrice a bien montré que ce qui était évident il y a un siècle ne l’est plus aujourd’hui, et qu’à cet égard le « gros bon sens » n’est plus un critère de connaissance. Le résultat de la gloire de l’émancipation a été que le bon sens se trouve carrément relégué aux oubliettes de l’histoire. Ce qu’indique le tout est possible.

C’est ainsi que nous vivons dans un monde fictif : tous les raisonnements de simple bon sens qui ne vont pas dans le sens de l’idéologie dominante, sont récusés et traduits comme des jugements réactionnaires, passéistes, violents, et à détruire. Il est devenu impossible, par exemple, de prononcer des propositions de bon sens, comme : les loups tuent le bétail et leur présence rend la vie impossible aux éleveurs, voire les ruines, et à force de les protéger on laissera tuer des enfants ; ou bien : à l’école le refus des classes de niveaux produit une égalité mensongère et des analphabètes ; ou encore : un pays ne peut pas accueillir un pourcentage trop élevé de population à culture très différente sans courir des risques pour sa propre culture ; un enfant a besoin d’autorité, et s’il en est privé il ne devient pas un ange mais un casseur. Et caetera. La vulgate dominante dément ces affirmations qui cautionnent l’ancien monde dont il faudrait vite se débarrasser, pour accéder au monde prochain où les loups ne seront plus carnivores (génétiquement traités ?), où ayant entièrement interdit les classes de niveau on ne pourra plus faire de comparaison, où la propagande scolaire aura converti tous les enfants d’origine étrangère à la laïcité au sens français du combat pour l’athéisme, où l’autorité, trop souvent perverse, ne sera plus nécessaire.

Une affirmation de bon sens est celle que l’expérience longue et probante des générations a rendue incontestable. Cependant, le domaine de la vie, dont il s’agit ici, demeure imprécis et même flottant : tout cela n’est pas aussi certain que d’affirmer la loi de la gravitation ! On a longtemps dit que l’accouchement se faisait dans la douleur, parce qu’il en avait toujours été ainsi, et justement il n’en est plus ainsi. Ainsi pense-t-on que l’ensemble de l’existence pourrait se plier bientôt à nos désirs – et nous avons été si souvent agréablement surpris devant des changements inattendus et bienvenus, que nous avons acquis le sentiment que tout est possible. Dès lors, il suffirait d’affirmer pour que cela devienne réalisable.

Et cependant les affaires humaines ne marchent pas ainsi. Le prométhéisme absolu, tel qu’il s’affiche aujourd’hui devant nos yeux, écrase la réalité humaine en la forçant de survivre au marché noir, pour obéir à une classe élitaire qui a décidé de refaçonner le monde selon son désir. Nous avons besoin de penser à chaque moment les limites du possible, au moins selon les critères du sens commun, si nous n’en avons pas d’autres. Le sens commun, considéré comme un instrument populiste parce qu’il est surtout brandi par des esprits simples, n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui, parce qu’il n’a jamais été aussi étouffé – sinon dans les sociétés totalitaires où la description de l’absurde se prenant pour la réalité rendait les gens fous au jour le jour, mais nous n’en sommes pas loin.

 

Il ne suffit pas qu’un État ou un groupe dirigeant décrète l’absurde pour que celui-ci devienne crédible. Il faut que son discours s’adresse à une population préparée – c’est-à-dire une masse de gens suffisamment solitaires pour être plus accessibles aux insanités venues d’en haut qu’à l’éventuel bon sens de leurs proches. Quand les liens intimes sont constamment brisés et toujours provisoires, la sagesse des nations ne fait plus sens, elle ne passe plus, parce qu’aucune parole d’autorité n’est plus susceptible de la porter. Pour Arendt, sous les totalitarismes ce n’est pas seulement le Pouvoir qui impose de vivre dans une fiction, mais aussi la population elle-même qui ne parvient plus à supporter la réalité : « Les masses sont obsédées par le désir d’échapper à la réalité parce que, dans leur déracinement essentiel, elles ne peuvent plus en supporter les aspects accidentels et incompréhensibles » ; et plus loin : « La révolte des masses contre le “réalisme”, le sens commun, et toutes les plausibilités du monde (Burke) était le résultat de leur atomisation, de la perte de leur statut

social 4 ».

La possibilité même de ce que l’on appelle le bon sens, traduit l’existence d’une réalité humaine qui nous précède et à laquelle nous sommes contraints de nous accommoder. Dire : c’est du bon sens, signifie cela coule de source, cela vient tout seul, et donc : c’est nécessaire, imposé, obligatoire – tout ce que la Modernité et la postmodernité dans leur excès récusent l’une et l’autre : rien ne nous est imposé puisque tout est possible. Le bon sens apparaît dès lors comme une anthologie de préjugés et de tabous, qu’il est urgent d’abolir. Parce qu’il nous faut un présent et un avenir absolument neufs, le bon sens n’a pas de sens. Et plus encore, il doit être défait, sinon comment aurons-nous le nouveau, qui reste la seule valeur absolue ? d’où le succès illimité du mot innovation. Domaines de l’éducation, de l’art, de l’entreprise : partout il s’agit de faire n’importe quoi pourvu que ce soit nouveau. Dès lors, le sens commun n’a plus d’intérêt, puisqu’il reflète un monde disparu – ou qui doit nécessairement disparaître.

 

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