La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

L’homme nouveau continué

 

Mais, plus encore, notre temps est puissamment marqué par l’attente de l’immortalité et de la perfection terrestres. Il ne s’agit plus de la perfection de la société ou de l’espèce humaine future, comme dans les totalitarismes du e XX siècle. Mais de la perfection individuelle, à acquérir par la technique.

L’effondrement des totalitarismes aurait dû logiquement entraîner dans nos esprits une prise de conscience de la folie qu’il y avait à vouloir le total, l’unité parfaite, l’homme parfaitement heureux. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. De ces deux monstres, nous n’avons retenu que la terreur. Ainsi avons-nous pensé – et nous continuons de penser – que la récusation de la terreur suffit à nous libérer des hérésies humaines. Mais ce n’est pas le cas. Après l’effondrement des totalitarismes, nous aurions dû ré-apprivoiser la finitude ! Les deux totalitarismes ce n’était que cela, la prétention à se débarrasser de la finitude – non pas à améliorer, à émanciper, mais à solutionner les problèmes humains… La finitude humaine nous apparaît toujours aussi étrangère, aussi inconcevable : nous vivons toujours dans l’attente et même dans le programme de son éradication.

C’est ainsi qu’on nous annonce pour bientôt « la mort de la mort 18 ». Le projet trans-humaniste et post-humaniste décrit un individu soignable et guérissable de toute maladie, aux organes interchangeables, au cerveau indéfiniment perfectible, destructible seulement par l’accident ou le suicide, à jamais écarté de la fatigue, de la sottise et de la laideur. C’est une vision déjà bien présente chez les écrivains de la saison révolutionnaire et de l’époque prérévolutionnaire, à commencer par Francis Bacon, à continuer par Condorcet. L’un et l’autre indiquaient, comme programme de l’avenir radieux, le recul indéfini de la mort individuelle, avec tout ce que cela supposerait de bonheur. Comme s’il fallait sauver l’immortalité promise par le judéo-christianisme. D’une manière bien différente, évidemment. Le christianisme promet l’éternité, ce qui est autre chose. L’immortalité du post-humanisme sera un produit de remplacement.

Il s’agit, aussi bien aujourd’hui qu’à l’époque révolutionnaire, d’une évolution comprise comme une rupture radicale ; l’homme mortel et imparfait changera de statut, ce sera un saut qualitatif. Ici joue la hantise du Salut, devenu le salut, l’espoir de quitter ces rivages médiocres et d’opérer un saut dans une dimension encore inconnue. L’obsession de brûler les vaisseaux derrière soi représente l’obsession typique des révolutionnaires et plus loin des totalitarismes, et en ce sens nous en sommes encore là. Il s’agit toujours de susciter l’advenue de l’homme nouveau, lequel change de figure à chaque époque, mais en tout cas traduit l’excès du prométhéisme occidental. De l’homme nouveau chrétien, celui de Paul, qui exprime l’effort de l’homme intérieur pour se convertir, nous sommes passés à l’homme nouveau de Tchernytchevski et de Lénine, puis à celui du nazisme. Le premier était une transfiguration personnelle due à la conquête de soi et à l’ascèse. Le second est façonné par la société, ou par la biologie, revisité de l’extérieur, et collectivement refaçonné. Aujourd’hui, incapables de nous défaire de nos phantasmes, nous rêvons d’un homme nouveau qui sera façonné par la biotechnique. Marx voulait réconcilier l’homme avec lui-même en créant une adéquation entre ses désirs et ses acquisitions sociales. Nous attendons de fabriquer un humain qui ne sera plus victime de la fatigue et des imperfections de tous ordres : qui pourra enfin être ce qu’il veut.

La toute-puissance que cela suppose, rappelle les attentes des utopies du siècle :

 

Nous commandons à la vie, Winston. À tous ses niveaux. Vous vous

imaginez qu’il y a quelque chose qui s’appelle la nature humaine

qui sera outragée de ce que nous faisons et se retournera contre

nous. Mais nous créons la nature humaine. L’homme est infiniment

malléable 19.

 

Et rappelle aussi les attentes totalitaires, lorsque Lyssenko prétendait « bannir les hasards de la biologie », et lorsque les nazis affirmaient leur capacité à créer une nouvelle race d’hommes. Aucune limite n’existe plus à nos possibilités : mais il ne s’agit pas seulement de technique. Il s’agit surtout de la conviction que nos désirs peuvent ériger le monde sans tenir compte d’aucune nécessité antérieure. Rien ne nous précède. Lorsque nous construisons, grâce à la technique, nous n’avons à tenir compte que de nos désirs. Et notre premier désir sera de réconcilier l’homme avec lui-même, d’anéantir ses contradictions et ses inquiétudes. À quoi s’appliquent le communisme, le nazisme, les mondes décrits par les utopies littéraires, et la vision post-humaniste.

Dans tous ces cas de figure, les opposants au projet de l’homme nouveau sont décrits comme des idéologues qui prônent la résignation afin de conserver leur puissance sur les âmes inquiètes. On se souvient que le communisme accusait le monothéisme d’avoir inventé Dieu pour maintenir les humains affolés sous la coupe des Églises – et l’argument est encore

utilisé par certains courants socialistes 20. Autrement dit, la charge de la preuve est renversée : les religions devraient prouver la condition humaine, mortelle et imparfaite, sur laquelle elles font reposer leur vision du monde. Ce renversement vient du fait que ce n’est plus la nature qui est première, mais le désir. La nature ne compte pas, puisqu’elle est en notre pouvoir, infiniment. Ainsi le trans-humanisme interroge : « Au nom de quelle valeur

justifier l’inégalité génétique 21 ? » Ce qui est injustifiable doit disparaître ! La notion même de nécessité serait une invention servant à la domination : aujourd’hui, ce sont les religions ou les courants écologistes-conservateurs qui seraient intéressés au statu quo. Cela signifie qu’aujourd’hui comme auparavant, la pensée de transformation de l’homme est considérée comme une science objective, laquelle ne peut pas trouver en face d’elle des opposants nantis d’arguments (on ne récuse pas la science), mais des dominateurs ou des fous – toujours des contradicteurs à évincer et jamais à prendre en compte en tant que tels. Les nanotechnologies et les discours sur la Singularité annoncent scientifiquement pour 2030 l’apparition d’une humanité immortelle, peuple de cyborgs.

 

La filiation entre les idéologies du e XX siècle et celles d’aujourd’hui est d’autant plus remarquable si l’on considère que des deux côtés nous nous trouvons devant des utopies manifestes, au sens du non-lieu, de l’attente sans réalisation, ou au mieux, d’une feinte – fiction déguisée en réalité future. Les sociétés rêvées par le nazisme et le communisme ne se sont pas réalisées et ont abouti dans les deux cas à des catastrophes humaines sans précédent. Nous ignorons si le monde du trans-et post-humanisme se réalisera : mais nous savons déjà que même s’il se réalisait, il ne tiendrait pas ses promesses qui sont en réalité des feintes. La promesse d’immortalité est ici une sorte de jeu de mots conscient. Il ne s’agit pas de fabriquer un humain immortel, mais un humain qui vivra très longtemps et demeurera vulnérable aux accidents de tous ordres. Autrement dit, il ne s’agit pas de supprimer la mort, mais d’en éloigner considérablement la pensée et l’inquiétude puisque le terme de la vie ne serait plus alors présumable comme aujourd’hui.

Cependant, même si ce n’est pas la fin de la mort, c’est bien « le rejet de

son statut symbolique 22 » et de son statut ontologique : la mort n’est pas complètement supprimée mais elle devient contingente, abandonnant son inscription dans l’être elle s’inscrit désormais dans les circonstances. Sans doute, chacun peut penser qu’il mourra un jour. Mais si lointain, que cela peut s’apparenter à l’impression que nous avons en pensant à l’extinction du soleil.

 

Nous ne doutons plus aujourd’hui que le refaçonnement de l’humain sous le communisme et le nazisme représentait une comédie absurde, si même on parvenait à oublier son caractère sanglant. Il était absurde de vouloir priver les humains de complicité et de lien familiaux. Absurde de prétendre abolir les maladies en exterminant les malades. Absurde de produire le bonheur social en exterminant les élites, ou, comme Lyssenko, de prétendre transformer les espèces les unes dans les autres en goulagisant les généticiens. En admettant que les totalitarismes se trompaient ici et là dans leurs appréciations sur la transformation des sociétés, il faut comprendre ceci : on ne peut pas faire n’importe quoi avec la nature. Mais nous ne voulons pas prendre cela en compte. Quand nous regardons les deux totalitarismes, nous concluons : on ne peut pas obtenir cela par la terreur, par un État tout-puissant. Nous ne concluons pas que les entreprises totalitaires ont échoué parce que tout n’est pas possible. Nous écartons la terreur, et nous recommençons à fomenter d’autres totalités, et à croire que tout est possible au gré de nos volontés : nous allons télécharger nos consciences sur disque dur. Comme si ma conscience était un ensemble de données matérialisables, et non un ensemble incroyablement complexe de relations vécues. La personne n’est pas faite seulement de gènes et d’une mémoire inscriptible sur CD-Rom. C’est un vécu : un nuage de fumées… Une construction singulière qu’aucun discours ni image ne peuvent décrire entièrement. Le poète letton Imants Ziedonis écrit : « On peut s’approprier quelqu’un. Mais on ne peut pas s’approprier son rire, ses larmes, son

chant 23. » La mémoire ne « se trouve » pas seulement dans le cerveau, mais dans tout le corps, comme le disent bien les Japonais : l’homme tout entier, esprit et corps, est traces. On n’inscrit pas sur un CD-Rom ce qui ne peut être rendu que par la poésie ou la littérature : l’existence individuelle. C’est bien mal connaître l’humain que d’identifier sa conscience à une clé USB. Nous sommes dans une utopie irréaliste. Ou plutôt : de même qu’on pouvait bien fabriquer des Aryens seuls au monde en les transformant en bourreaux, ou fabriquer des prolétaires sans liens sociaux en transformant les humains en zombis, on pourra certainement fabriquer des humains immortels en nous transformant en cyborgs. Autrement dit, comme auparavant, les utopies se réalisent au prix de l’altération et de l’appauvrissement dramatique de ce qu’elles étaient censées parfaire.

Et à cet égard, toute la littérature du post-humanisme manifeste une vaste entreprise de réduction. On se rend bien compte que le téléchargement des données du cerveau (seule garantie dernière de l’immortalité, puisqu’il faut pouvoir réimplanter tous les organes) ne permettra pas la sauvegarde d’une conscience complète… et qu’un robot est moins humain qu’un homme. Alors on abaisse l’homme et on grandit la machine de façon à parvenir au but souhaité. Est-ce qu’une locomotive ne possède pas une sorte de conscience ? Est-ce que nous avons davantage qu’une « supposée

conscience 24 ? » Il faut défaire l’homme de son identité pour pouvoir le placer au niveau des machines censées être capables de le remplacer. Michel Besnier précise à juste titre que le post-humain rejoint par ce biais les philosophies asiatiques : impermanence de l’être qui perd sa singularité ; et affirme que le bouddhisme se révélera, pour les partisans du post-

humanisme « authentiquement émancipateur 25 ». Autrement dit, si nous abandonnons notre prétention à être des personnes (par la conscience personnelle et la singularité irréductible), alors nous pourrons devenir immortels, en tant que cyborgs.

 

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