La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Conclusion
Nous vivons encore en période de démiurgie, et nos démiurges se trouvent dans la même mouvance que les récents totalitarismes. Ils habitent le même processus.
On peut croire à première vue qu’après un siècle terrible, toutes les croyances (les grands récits) ont disparu et que nous nous trouvons en plein relativisme. Préparée dans la deuxième moitié du e XX siècle par le courant
de la déconstruction, l’attaque en règle de la profondeur a donné lieu au triomphe de ce que l’écrivain Barrico appelle les systèmes passants. L’ensemble de l’existence, y compris l’élaboration de l’avenir, est livré à l’émotion et au caprice :
La surface à la place de la profondeur, la vitesse à la place de la
réflexion, la séquence à la place de l’analyse, le surf à la place de
l’approfondissement, la communication à la place de l’expression,
le multitâche à la place de la spécialsation, le plaisir à la place de
l’effort 1.
Mais c’est plus compliqué. Nos démiurges semblent ne plus obéir à des systèmes, comme ceux du e XX siècle qui se livraient pieds et poings liés à la Race ou à l’Histoire. Pourtant ils obéissent encore au processus d’émancipation compris comme seule mesure du Bien, dans la tradition de l’idéologie communiste – façon encore de se livrer sans retenue à l’Histoire. Nos adeptes de l’égalité totale ou de la re-naturation humaine visent d’autres lendemains qui chantent, et les courants post-humanistes donnent leur programme comme un nouveau grand récit. Les « systèmes passants » forment l’atmosphère de l’existence improbable et vacillante de notre contemporain – mais l’exigence absolue de l’avancée vers toujours plus d’émancipation s’impose à lui sans discussion possible. Il est le fils du caprice, certes, mais à condition que son caprice s’en aille toujours vers plus de libération individuelle, obéisse au projet des démiurges et non à celui des jardiniers. Fais tout ce que tu veux, y compris t’adonner aux plus terribles farces – à condition cependant de ne pas revenir, fut-ce d’un iota, au passé maudit.
Il y a un lien entre le relativisme apparent et les grands récits qui le sous-tendent sans vraiment se dire (et le but de cet ouvrage était justement de tenter de les dire). Le lien consiste en ceci : les grands récits de la démiurgie par définition sont désarrimés de toute anthropologie, et, comme ils le disent eux-mêmes, de tous les préjugés ou principes a priori – délivrés de tous les tabous. C’est pourquoi ils apparaissent, au moins à première vue et ce n’est pas seulement une apparence, comme livrés au relativisme du tout-est-vrai-et-rien-n’est-vrai. Cependant, tous les grands récits de la démiurgie (qu’il s’agisse de celui du communisme ou de celui de la France du début du e XXI siècle) détruisent les préjugés et les tabous seulement dans
le but d’en instaurer d’autres : ceux de l’émancipation totale. Le relativisme du tout-est-permis n’est jamais qu’un appât. On avance l’ivresse de détruire, toujours si enviable. On ne dit pas que c’est pour imposer presque en secret des constructions nouvelles et parfois plus oppressives que le monde dont on se débarrasse.
La démiurgie se définit elle-même comme une sortie des limites et une abolition de toute limite. Ce qui inclut la présomption de toute-puissance, qui s’insinue partout et dans les courants de pensée les plus divers. Le courant écologique lui-même, habité par ceux que j’ai appelés les jardiniers, succombe parfois à cette tentation. Vouloir « sauver la planète » ne sonne-t-il pas comme un accent de la démiurgie, à la fois arrogant et dérisoire ? Sommes-nous vraiment de taille à « sauver la terre » ? Les sociétés occidentales sont travaillées à la fois par une profonde critique de soi – critique du sujet, du dualisme, de la transcendance, etc. Ce qui suscite l’apparition de croyances proches des philosophies orientales. Mais elles demeurent marquées par le prométhéisme et par le prométhéisme perverti. Et héritent de la modernité une tendance à l’idéologie – par exemple quand certains courants écologiques prétendent que leurs contradicteurs sont des
malades à soigner et non des porteurs d’opinions adverses 2. Voyez l’intolérance des auteurs du GIEC.
Mais l’abolition des limites suppose aussitôt la barbarie, car l’éthique n’est rien d’autre que le respect des lois morales comme barrières devant la volonté et la possibilité d’agir. Toute démiurgie est a-morale non pas parce qu’elle récuse les limites que la culture a assignées jusqu’alors, mais parce qu’elle récuse la notion même de limite.
Les anciens apparentaient la démesure morale à l’illimité cosmique. Le chaos initial n’est pas le vide, mais une indétermination générale, un magma dont les êtres vont sortir quand ils auront limites et définitions. La démesure morale est une incapacité à distinguer le bien du mal. Les postmodernes sont d’une grande inconséquence lorsqu’ils se croient les parangons de la morale pendant qu’ils visent partout l’indétermination (abolir les frontières, abolir les limites, abolir les sexes, etc.). Le chaos voulu du monde suppose aussi le chaos des références éthiques.
La colère de la démesure volontaire existe dans toutes les démiurgies. C’est une volonté, pourrait-on dire, de « tout casser » par haine du monde devant soi. On la trouve pour la première fois peut-être dans le théâtre de Sénèque :
Atrée – Il me faut la démesure. Ma douleur est trop extraordinaire.
Rien ne pourra me répugner.
Médée – Viole tous les interdits. Débarrasse-toi de tout respect
humain 3.
On peut traduire cela dans le message permanent qui nous est transmis par nos médias : Débarrasse-toi de tous les tabous. La démiurgie politico-sociale commence en 1793, en France. Dans les jardins de Picpus, le sol trop imbibé ne peut plus absorber le sang des suppliciés, qui bouillonne sur la surface. La barbarie naturellement a ses exégètes et ses apologies. « Les sociétés, dit Michelet, finissent par ces choses monstrueuses, le Moyen Âge par un Gilles de Retz, le célèbre tueur d’enfants ; l’ancien régime par de
Sade, l’apôtre des assassins 4. » À l’époque de l’exposition Sade en 2014, les applaudissements fascinés et frénétiques devant la barbarie de Sade, montrent comment l’abolition des limites justifie l’ensauvagement :
La visite de cette divine exposition consacrée au marquis de Sade
confirme ce que nous pensions depuis longtemps : cet homme du
XVIIIe siècle est le plus grand terroriste du sexe de tous les temps. En
bafouant tous les interdits, en montrant l’immontrable et en
représentant l’imprésentable, il a dynamité la littérature et la
peinture du e e XIX siècle, puis du XX. Les nombreuses œuvres
exposées par le musée d’Orsay apportent la preuve de son influence,
visible ou souterraine, sur la plupart des peintres et sculpteurs.
Après lui, les corps se libèrent, les fantasmes percent, les colères
grondent. Annie Lebrun, commissaire de l’exposition, n’a voulu
aucune censure, aucun interdit. Cannibalisme, scatologie, sadisme,
martyrologie, zoophilie, torture, crime, elle évoque tout. Tout est
bon quand il est excessif 5 , répétait Sade. C’est toujours vrai.
« Nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère… Monde occidental, tu es condamné à mort », écrivaient les surréalistes qui faisaient
en même temps l’éloge du meurtre et de la cruauté 6. Le nazisme fut aussi une immense colère pour abolir un monde insupportable, comme l’a bien
ressenti et montré Cioran 7. Le communisme a tué plus de millions d’humains qu’aucune autre idéologie, par volonté tenace de briser ce monde imparfait. De façon analogue, il y a dans la démiurgie contemporaine une colère contre ceux qui croient que l’homme a une figure, une colère qui dit : On nous a tellement trompés avec les limites anthropologiques, finalement l’une après l’autre dépassées pour le bien de tous, que cette fois c’est fini, nous ne nous laisserons plus intimider, nous irons au bout quelles que soient
les admonestations 8. On ne peut pas croire que cette volonté de l’illimité ne parvienne rapidement à la barbarie, et cela dans tous les domaines – l’art contemporain, clamant à tous les vents que rien ne le retient, s’extasiera bientôt devant des bébés éventrés ou bien produira des installations où l’on torturera des enfants.
Les démiurges n’admettent pas que la réalité (c’est-à-dire le monde, les humains, les groupes, etc.) ait une quelconque définition, qui nous précède et éventuellement nous dépasse. Ils estiment que ce sont eux qui confèrent les définitions et les changent à leur gré : ensauvagement, parce que le sauvage est celui qui n’obéit à aucune loi extérieure, et décrète sa propre loi chaque matin au gré de son humeur – le cyclope d’Homère et d’Aristote. Et barbarie, vouée à s’effondrer un jour ou l’autre par son amoralisme, simplement parce que le remord tue (voyez l’Allemagne), ce qui signifie bien que les lois nous précèdent… Mais c’est une barbarie très suave et très fine, celle qui consiste à glorifier Sade ou l’eugénisme de l’enfant parfait, en arguant de la liberté personnelle.
Ma liberté ne s’arrête pas seulement là où commence celle de l’autre. Car le monde humain n’est pas un combat de forces créatrices qui s’entrechoquent. Ma liberté s’arrête surtout là où se donne l’ordre du monde, là où la morale me façonne. L’éthique nous précède. Elle n’est pas notre produit. Ce n’est pas nous qui l’inventons, c’est elle qui nous fait. Si ce n’était pas le cas, les « morales » meurtrières des deux totalitarismes auraient eu le dernier mot, elles ne se seraient pas effondrées dans le remords d’avoir défait un ordre mystérieux.
L’humain fait partie intégrante de la nature. C’est pourquoi il est à sauvegarder autant que la nature et en tant qu’être naturel. De même que les montagnes ou les baleines, il est animé par des lois propres qu’il n’est pas forcément facile de distinguer des accidents, mais qu’il vaut mieux tenter de percer à jour pour des raisons de protection. Protéger les lois intrinsèques de l’humain fait partie intégrante de la sauvegarde de la nature. Et il est surprenant de voir se développer des courants de pensée qui s’instituent jardiniers pour la nature mais démiurges pour l’humain.
Cependant l’humain est histoire autant que nature. Les démiurges et les jardiniers ne traitent pas l’histoire de la même façon.
La récusation d’une anthropologie nous rend tributaires d’une histoire mécanique, tronquée, et manichéenne. Pour le post-humanisme, les
humains normaux d’aujourd’hui sont « toujours déjà handicapés 9 », c’est-à-dire que nous sommes des primitifs et des demi-hommes en comparaison de l’humanité parfaite qui va advenir. Analogiquement, les communistes pensaient que leur humanité vivait dans la pré-histoire en attendant le moment de l’homme parfait. C’est de cette manière que le manichéisme contemporain suppose notre passé tout entier mauvais : Maudit passé ! Seule l’acceptation de l’humain comme partie de la nature, permet de regarder notre passé comme un moment du processus vital, et notre futur comme un autre moment, certainement pas parfait, même si l’amélioration existe bien. Dans ce cas le passé est aussi vrai, aussi important que notre présent et notre futur. Tandis que pour le démiurge, l’homme futur est hors l’histoire, et c’est pourquoi le passé est haï.
Le temps des jardiniers et le temps des démiurges n’est pas le même. Leur action diffère entièrement. Les démiurges veulent l’efficacité. Les jardiniers veulent la fécondité : ce qui signifie qu’il y a un principe à l’œuvre dans la chose même.
Le démiurge est un romancier. Son œuvre est créée par lui et lui appartient tout entière – il peut la refaire, la transformer, la réduire ou l’amplifier selon son désir. Ainsi son temps est-il celui de la fermeté et de la maîtrise.
Mais le temps du jardinier appartient à d’autres processus, plus mystérieux et plus aléatoires.
Pour le démiurge, l’avenir est un roman. Pour le jardinier : un fruit.
Ainsi, voir l’humain comme un être de la nature tout autant que de l’histoire, permet de l’insérer dans l’histoire longue de sa fécondité. Car c’est la nature en lui, tout autant que les acteurs extérieurs, qui permet le déploiement de son histoire.
Nous avons besoin de temps pour les émancipations, comme les fleurs ont besoin de temps pour pousser et fleurir. Processus à la fois naturels et impénétrables. La démocratie a besoin de temps. L’abolition de l’esclavage a eu besoin de temps. L’émancipation des femmes a besoin de temps. C’est que rien de tout cela n’est mécanique ni technique. Il y a toujours de la nature là-dedans. L’expérience des siècles le raconte. Que signifie cette exigence du temps, sinon que des principes ou des lois sont à l’œuvre en profondeur ? Les phénomènes humains doivent s’insérer, comme tous les phénomènes de la nature, dans le temps long de leur fécondité. En nous affichant comme des démiurges, nous sommes des usurpateurs.
Le jardinier qui travaille sous ma fenêtre ne cherche pas l’efficacité, mais la fécondité. Il n’est pas un romancier, il n’est pas installé là pour créer un monde, mais pour parfaire le monde qu’il a trouvé en arrivant. Son œuvre ne lui appartient donc pas entièrement, ce qui le rend responsable non pas seulement de ce qu’il a fait, mais aussi de ce qu’il aura détruit. Son temps ne lui appartient pas entièrement, mais nourrit des processus mystérieux et aléatoires. Il pourrait, au lieu de régner sur son jardin, gouverner une société. Au fond, jardinier ou gouvernant, c’est la même chose. Le second est gardien d’un monde culturel, dont il maintient et défend et augmente la civilisation.
Son travail consiste à faire la part entre son respect pour les lois du monde et sa capacité de parfaire. À tout moment il doit tracer les frontières entre sa puissance et son impuissance ; entre la force et la louange ; entre la maîtrise et l’abandon ; entre le façonnement et l’admiration.
Le jardinier n’a pas été le maître des aurores ; il n’est pas non plus celui des crépuscules ni des apothéoses. Il n’est pas le potentat des achèvements. Il lui faut parfaire indéfiniment, et c’est un horizon qui s’enfuit. Tâche intelligente et rude. Aussi le jardinier connaît-il ses lois propres. La prétention le détruit. Il ne grandit que d’admiration.
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Chantal Delsol