La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Le possible poison et son remède

 

Si l’élan émancipateur est bien un élan tout humain, il est nommé, conceptualisé, légitimé pour la première fois par le judéo-christianisme, qui suscite la sortie du holisme et l’apparition de la personne. L’économie du Salut, qui engendre l’économie du progrès, indique un élan de libération personnelle. Mais le judéo-christianisme, en même temps, le maintient dans ses limites : l’homme a besoin aussi d’enracinement. Cette contradiction critique et cruciale, littéralement in-soluble, à laquelle nous sommes confrontés en permanence – se libérer des entraves de tous ordres tout en quêtant les limites de cette libération – ne peut être assumée que par la pensée spiritualiste qui a pour ainsi dire inventé l’émancipation. Toutes les cultures depuis les origines du monde, nourrissent des mythes et des traditions gardiennes des limites – ou si l’on préfère, définissent grâce aux mythes et traditions la finitude humaine. Mais aucune culture n’invente l’émancipation ni le progrès, sinon le judéo-christianisme. Ce dernier représente à ce jour la seule culture capable de répondre valablement aux excès modernes de l’émancipation, parce qu’on maîtrise ce qu’on apporte et invente, parce que celui qui apporte le possible poison apporte aussi le remède.

La culture qui invente le progrès affirme que tout ce qui est, ou plutôt se prétend, illimité, est pervers. La religion de l’amour qui inspire cette culture, exprime par là même la limite de celui qui s’efface pour laisser l’autre exister (Dieu lui-même se limite en créant le monde). Cette culture demeure constamment en quête d’un équilibre introuvable. Il est probable que la démocratie moderne ne fasse que servir les débats autour de l’émancipation et de l’enracinement, et qu’elle ait finalement été inventée pour cette raison, pour servir la délibération et la controverse permanentes autour de ce qui, dans une atmosphère d’amélioration incessante, doit être ou non conservé. Si l’Occident a inventé la démocratie, c’est parce que l’avenir social n’est pas tracé d’avance, en raison de la dose et du type d’émancipation qu’il faut à chaque moment promulguer et consentir.

 

À partir du moment où cette question a été posée de façon consciente et où elle constitue le théâtre même du devenir humain, c’est-à-dire à partir du moment où le second âge axial devient une certitude mondiale, toute société qui s’en défausse devient maléfique, parce qu’elle nie quelque chose d’essentiel dont les humains ont besoin. Nier l’émancipation pour faire la part unique aux traditions, et interdire la moindre évolution, comme il arrive dans certains pays musulmans, c’est un rapt d’être. Et pourtant, nier l’enracinement pour vouloir libérer les humains non seulement de leurs asservissements circonstanciels, mais de leur condition même, comme il arrive aujourd’hui en Occident, c’est aussi un rapt d’être.

C’est probablement la culture anglo-saxonne qui a le mieux compris et concrétisé cette tension issue du christianisme entre l’attente de la liberté non encore advenue et la nécessité de prendre en compte les pesanteurs de la condition humaine. La révolution américaine est aussi emplie d’attente et de désir que la française. Il s’agit – rien de moins – d’inventer « un nouvel ordre du monde » (qui s’inscrit sur les dollars), et John Adams, deuxième président des États-Unis, affirme :

Je considère toujours la fondation de l’Amérique avec respect et

émerveillement, comme le début d’une mise en scène et d’un projet

providentiels pour l’illumination des ignorants et l’émancipation de

la partie asservie de l’humanité sur la face de la terre.

 

C’est un grand rêve, et même une utopie. Pourtant, une caractéristique

essentielle le sépare de celui des révolutionnaires français 4 : le rêve américain est une promesse, appelée à s’accomplir un jour et surtout à avancer tous les jours. C’est un horizon, qui ne se saisit pas sur cette terre, nourrit les espoirs et permet d’avancer. Tandis que la Révolution française décrit les Lumières comme un programme appelé à se concrétiser aussitôt et quel qu’en soit le prix, et finalement elle est vouée à utiliser la terreur sans se concrétiser jamais. Il suffit de voir ce que Michelet a fait de son maître Vico : de quelle manière l’historien français a traduit le philosophe de l’histoire enraciné dans l’expérience humaine et la providence divine, en un voltairien qui aurait été le premier prométhéen de notre modernité. D’une philosophie de la promesse, Michelet a fait une idéologie du Progrès.

Comme c’est français 5 !

Significativement, les Lumières écossaises ont largement décrit quels dangers et quelles perversions pouvaient apporter le progrès et l’émancipation. Ils peuvent déshumaniser, dévaloriser les vertus, effacer le lien social. La révolution américaine, fille des Lumières écossaises, demeure attentive à la réalité parce qu’elle n’a pas le sentiment de se trouver projetée d’ores et déjà dans un autre monde, où tous les critères terrestres auraient volé en éclat. Elle sait que la promesse, fut-elle sublime et utopique, ne saurait aller à l’encontre de l’homme tel qu’il est, ni du monde de l’homme. Georges Gusdorf résume cela laconiquement : seuls les Français (jamais les Américains) prétendent qu’ils sont en train de passer

« de l’ombre à la lumière 6 »… On se souvient que cette affirmation de 1791 a été réitérée en 1981 à propos de l’élection de François Mitterand. L’esprit de la palingénésie est bien là. Il est toujours là. Il est meurtrier, parce qu’il est faux et par là pousse au meurtre. Ma conviction est qu’une partie de l’Occident postmoderne, sous le signe de l’esprit révolutionnaire français au sens de radicale utopie, mène une croisade contre la réalité du monde au nom de l’émancipation totale.

 

Les démocraties occidentales oublient leur vocation première, qui est de discuter l’harmonie nécessaire entre les contraires. Elles ont une tendance fâcheuse – et de plus en plus affirmée – à défendre l’émancipation sans l’enracinement et contre lui. Elles sont en cela des héritières des utopies du XX e siècle. La seule possibilité que nous aurions de comprendre notre temps

et de l’améliorer, serait de relativiser l’émancipation : mais remettre en cause la moindre miette d’émancipation est devenu le seul Mal identifiable.

Les deux totalitarismes traduisent le processus sorti de son orbite par tentative d’exclusion d’un des deux termes – tentative forcément violente, parce que l’humanité ne peut se passer d’aucun des deux. Louis Dumont avait raison de dire que l’individualisme serait incapable de remplacer

entièrement le holisme 7. Mais il faudrait dire aussi que le holisme ne se suffit pas non plus, ce qui semble tellement évident quand on voit les pays non occidentaux courir vers la modernité dès qu’ils en découvrent les expressions. Louis Dumont regarde l’individualisme (qu’il appelle aussi l’idéologie de gauche, ou bien l’émancipation) comme une utopie mortifère qui tente de s’imposer contre toute réalité, qui y parvient en partie grâce à l’énergie déployée et aux terribles moyens utilisés, mais qui ne saurait y parvenir tout à fait parce que la réalité est toujours plus forte que n’importe quel rêve, même symboliquement puissant et délibérément terroriste. Je ne crois pas qu’on puisse voir les choses ainsi. Il n’y a pas, contrairement à ce que l’on croit trop souvent, un seul rêve qui lutte contre une réalité pour tenter de la faire plier sans y parvenir jamais. Il y a deux nécessités aussi réelles l’une que l’autre qui se provoquent, s’affrontent et s’empoignent, sans que jamais l’une ait raison de l’autre parce que l’une et l’autre, aussi opposées que possible, font partie intégrante de la réalité humaine. Quand une société veut forcer l’une d’entre elle à tout dominer, il lui faut utiliser la terreur (c’est le totalitarisme) ou d’autres formes de contrainte (c’est l’époque contemporaine), mais toujours sans aucun succès, et en suscitant des désastres divers. La grille de lecture du combat Enracinement/ Émancipation semble bien la plus adaptée et la plus pertinente pour répondre à la question qui nous occupe. Les humains ont intrinsèquement

besoin à la fois de racines et d’affranchissements 8. La figure sociale mortifère, ce n’est pas, comme le dit Dumont, l’émancipation utopique qui s’oppose à l’enracinement réel et donc nécessaire. La figure sociale mortifère, c’est l’un des deux principes qui réclame le monopole alors qu’une société humaine ne peut se passer d’aucun des deux. Par ailleurs, on ne saurait dire que l’émancipation s’est déployée à partir des Lumières dans des sociétés auparavant tout à fait holistes. Les visées émancipatrices se déploient depuis l’origine, et, il faut le dire, essentiellement en Occident, parce que la vision du monde occidentale les permet et les suscite. Elles sont présentes déjà quand Aristote met en doute l’esclavage de nature, dans le mythe du Prométhée enchaîné chez Eschyle, et tout au long d’une lignée qui passera par Las Casas, Vivès, Comenius et tant d’autres. La pensée de Galilée est émancipatrice. Les menées de l’Église de l’Inquisition n’étaient rien d’autre que les tentatives cruelles et désespérées (et infructueuses) pour empêcher la pensée émancipatrice de s’accomplir.

 

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