La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Nominalisme
Si nous nous reportons à l’analyse arendtienne du totalitarisme, les conséquences du lissage des particularités sont analogues sous le totalitarisme et à l’époque présente, ce qui apparaît cohérent, des causes analogues entraînant des effets analogues. L’in-différence entraîne l’indifférence : car le lien s’institue dans la différence.
S’il ne se veut ni ne se trouve de limites, l’esprit d’égalité suscite sur tous les plans un nominalisme radical. Seul l’individu existe, seul il est une entité, seul on doit le prendre en compte. Les groupes en revanche, les « communautés », les familles, toutes les médiations en général, ne représentent que des mots et des abstractions sur lesquels il ne faudrait pas s’arrêter, et qui en tant que tels, n’ont pas réellement d’existence. En tout cas si ces groupes prétendent à une véritable existence, il faut les effacer, car ils dominent, contraignent, oppriment l’individu et l’empêchent de se déployer. C’est pourquoi le communisme n’hésite pas à susciter la délation entre les proches. C’est pourquoi les sociétés occidentales postmodernes cherchent par tous les moyens à enlever aux parents le rôle de guides intimes pour confier cette tâche au personnel de l’administration.
Le nominalisme appliqué aux individus, corrélé à l’effacement des particularités de groupe, fait apparaître une société dépourvue de frontières ou de limites marquées, mais habitée de limes au sens de vastes espaces chromatiques dans lesquels les millions de petites différences ne font jamais des ensembles. Chaque individu est finalement titulaire d’une identité si spécifique qu’on ne saurait en aucun cas le caractériser par une appartenance. On ne peut pas ne pas voir là une transposition de la singularité spirituelle devenue spécificité absolue sous l’angle social. La singularité spirituelle est absolue et c’est elle qui structure le statut de personne : chaque personne est considérée comme unique et aimée par Dieu pour elle-même. Le nominalisme moderne fait glisser cette idée dans l’immanence. Cependant, elle n’est plus aussi efficace du point de vue du critère de compréhension : car le point de vue religieux établissait la singularité radicale de l’individu sur le plan spirituel, précisant bien que l’homme est un être incarné et à ce titre, ne saurait établir son identité sociale, affective, etc., qu’à travers ses groupes d’appartenance.
Paraissant une réalisation parfaite de l’égalité ontologique au fondement de notre culture, le nominalisme social, parce que désincarné, est en réalité une in-différenciation au sens d’un retour au chaos. Les individus débarrassés de leurs appartenances, croient désormais être tout ; en fait, ils sont littéralement dégriffés, privés de caractéristiques et d’identité.
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