La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Ce qui est légal est moral

 

La société contemporaine, celle de la deuxième Modernité, veut rompre radicalement avec le totalitarisme. Le moment contemporain se donne pour une époque de grand déploiement des libertés personnelles. Tous les choix sont rendus possibles par l’émancipation générale, la liberté des mœurs, la récusation de tous les tabous et l’esprit d’ouverture. Et cependant, les citoyens sont d’une docilité désarmante. Ils ploient l’échine et suivent le troupeau sans un mot. Ils ne craignent plus les bourreaux de la Loubianka, mais ils ont une peur panique d’apparaître ringards ou décalés aux yeux de leurs collègues de travail. Il suffit que les médias traitent une opinion de poussiéreuse pour qu’ils l’abandonnent aussitôt.

Le caractère servile de l’opinion, toujours prête à servir le plus puissant, est une donnée de toujours. Lorsque je vois Bernanos vilipender ses contemporains (dans La France contre les robots) parce qu’ils se couchent devant le moindre décret public, j’ai envie de lui répondre que dans les siècles chrétiens, les individus n’étaient sans doute pas moins obéissants à la vision du monde de leur époque. Depuis Pasolini, jusqu’à certains courants écologistes, une analyse non dénuée de fondement voit dans la société de consommation un lieu où les individus achètent le pain et les jeux en échange de leur soumission au pouvoir et à la pensée dominante.

Mais le renoncement aux décisions de conscience est aujourd’hui ancré dans des profondeurs plus inquiétantes que le simple matérialisme issu des Trente Glorieuses.

 

Les totalitarismes se caractérisaient, entre autres, par le positivisme juridique. C’est alors l’État qui décrète la frontière entre le bien et le mal. Toute norme, juridique bien sûr mais aussi morale, provient de l’instance politique. Le soulagement des individus dispensés de penser cette frontière, apparaît clairement dans le discours des anciens bourreaux du nazisme (pour ceux du communisme, on ne nous les a pas présentés). Ils disent que ce n’est pas leur affaire : ils n’ont qu’à obéir aux ordres pour bien faire – « mon honneur, c’est ma fidélité », dit Eichmann. Ce que l’autorité politique décrète, c’est le bien.

Ainsi les totalitarismes ont-ils littéralement anéanti une conquête inouïe de la culture occidentale : la conscience personnelle d’Antigone, considérée comme l’ultime instance de choix entre le bien et le mal, bien au-dessus de toutes les instances de pouvoir et de tous les Créon. Les cultures savent unanimement qu’il y a une distinction entre la loi morale et la loi de l’État. Confucius disait que la loi morale primait sur la loi de l’État et que le sage

ne devait pas toujours obéir 11. Dans la culture occidentale, cette lucidité n’est pas réservée au sage : toute conscience individuelle est destinée à agir, s’il le faut, comme Antigone.

Dans La Révolution du nihilisme, Rauschning décrit ainsi le régime totalitaire qu’il a connu de l’intérieur : « Quiconque s’offre le luxe d’une décision prise selon sa conscience personnelle n’appartient pas à l’élite et se

fait expulser 12. » C’est bien connu, le système totalitaire pense à la place du citoyen (devenu sujet), il prend les décisions pour lui, autrement dit, il ne laisse pas d’espace pour le choix libre et naturellement pas non plus pour le drame intérieur de la décision. En réalité, il délivre les individus des affres de la liberté, et d’une certaine manière leur offre la paix de l’âme – c’est bien d’ailleurs cet argument que déploient les quelques défenseurs du communisme dans les pays libérés par la chute du Mur.

Les utopies, orwellienne ou autres, de la même façon suppriment le questionnement moral personnel.

 

Le moment contemporain n’a pas rompu, depuis les totalitarismes, avec le positivisme juridique. Nombre de nos concitoyens sont persuadés que ce qui est légal est moral par là même. Et il suffit que l’État promulgue une loi permissive pour que cette permission vaille pour un label du Bien. Cela n’apparaît pas si étrange : la période totalitaire a récusé, brisé, anéanti, les instances susceptibles de proposer aux esprits des alternatives aux valeurs étatiques. Nous ne sommes pas des Antigone, capables de faire sortir de notre conscience une révolte contre ce qui nous apparaît injuste. Car d’où tirerions-nous l’idée d’un juste hors-la-loi, caché et interdit depuis si longtemps ? Sans plus de religions ni de traditions, nous n’avons plus d’arrière-plan susceptible de nous fournir les éléments d’une alternative aux lois de l’État : nous avons littéralement le dos au mur. C’est ainsi que survit le positivisme juridique dont le totalitarisme était le champion. Et cela dans la plus grande incohérence, puisqu’en même temps on diabolise Eichmann pour avoir confondu la loi étatique et la loi morale.

Le positivisme juridique s’établit sur un refus de la décision individuelle, liée à l’arbitraire – sur le refus de ce qui en politique fait la raison d’État, ou de la thèse dite décisionniste. C’est le débat de Kelsen

contre Schmitt 13 : de la loi ultime recours contre la conscience ultime recours.

Le moment contemporain penche tout entier du côté de Kelsen. La crainte de la décision individuelle, taxée d’arbitraire, est immense. C’est pourquoi nous demandons partout des règlements et des protocoles. Il faut toujours que la loi nous autorise. Nous renâclons à prendre parti dans un débat moral : trop exigeant, trop lourd à porter – et puis sur quels principes se fonder pour méditer le pour et le contre ? C’est ainsi que dans bien des cas, nous transitons vers un type de société très éloigné de ce qui pourtant nous est cher. Nous tenons à la conscience personnelle d’Antigone, indéniablement, puisque nous ne cessons de vilipender les bourreaux qui ici et là obéissent à des ordres criminels sans se poser de questions. Et pourtant, nos comportements et nos lois dites sociétales, montrent tout à fait le contraire. L’exemple de l’euthanasie est significatif. Celle-ci est jusqu’à présent, dans un pays comme la France, laissée à la conscience individuelle du médecin et de la famille. Ne sont pénalisés, in fine, que les cas excessifs et rares comme celui de quelques infirmières meurtrières. Mais nous ne supportons plus les drames de la conscience, et c’est pourquoi nous réclamons que l’euthanasie soit légalisée de façon protocolaire.

Légaliser revient à dire que si cela est permis légalement, alors cela est moralement permis, et il suffirait alors de lire les codes de lois pour connaître le bien. Pourtant notre culture légitime, davantage, une conscience personnelle qui tranche dans les cas difficiles et dramatiques – c’est bien là ce qui fait de nous une personne. Alors que l’euthanasie et le suicide assisté étaient licites et même parfois conseillés dans d’autres sociétés, en Occident ils étaient, depuis le judéo-christianisme, prohibés, mais ils se pratiquaient dans les cas dramatiques, et l’acteur assumait alors l’illégalité comme risque de sa conscience qui se mettait en jeu dans le drame, et sa désignation du « moindre mal » dans un acte défini comme un « mal », marquait la hauteur de la conscience individuelle capable, à ses risques et périls, d’inverser le cours des choses. Ce risque, en même temps, garantissait que ce genre de décision répondait à des cas extrêmes. Une culture qui valorise la conscience personnelle et la décision individuelle,

voudrait que celui qui donne la mort sente toujours sa responsabilité 14. Mais à partir du moment où l’on réclame de ranger ces drames sous la loi, alors on indique par là même l’inutilité de la conscience personnelle et sa mise au rancart. Le citoyen est devenu quelqu’un qui obéit dans les détails à la loi positive.

La caractéristique de l’individu nanti d’une conscience personnelle, est l’opacité : il ne saurait être entièrement percé à jour, parce qu’il est inséré dans le drame humain qui est un nœud gordien. Les totalitarismes réclament la transparence de leurs sujets exposés aux regards du pouvoir, et livrés à la dénonciation de leurs proches. Les sociétés contemporaines clament que chacun doit être nu sur Facebook (voir les paroles du directeur de Facebook, 25 ans : « Chacun doit être nu sur Facebook »). Quant à la dénonciation, elle est déjà devenue un besoin et une habitude dans les avant-gardes de la postmodernité que sont les pays scandinaves. On ne voit pas que le secret individuel puisse être valorisé quand la conscience du bien et du mal ne l’est pas.

Si l’individu réclame de se protéger derrière les protocoles pour n’avoir pas à assurer les décisions de conscience ; s’il accepte la transparence ; alors il perd la réalité de son statut de personne. Il demeure ontologiquement une personne, en tout cas pour ceux qui croient en cette indéfectible référence. Mais il en abandonne volontairement le statut, et devient le serviteur/zombi d’un État providence ou d’une idéologie dominante qui le mène par le nez.

 

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