La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Oppression par le fer de lance
Les citoyens soviétiques (ou vivant dans n’importe quel pays assimilé, et aujourd’hui encore en Corée du Nord) se trouvaient si privés de liberté de parole, si contraints de répéter les phrases de la propagande, que les audacieux en perdaient l’existence et la vie. C’est pourquoi il serait honteux d’établir des comparaisons avec notre époque sans de grandes précautions. Les opposants du nazisme et du communisme, étant donné les risques encourus, étaient des héros. Aujourd’hui nous ne risquons rien à récuser la propagande officielle, rien sinon des ricanements et parfois un ostracisme professionnel et/ou amical, selon les cas (j’imagine dans quel ostracisme ont dû vivre pendant des dizaines d’années les dirigeants du Front National et leurs enfants, et quel genre de caractères cela doit forger ! J’imagine d’ailleurs, en même temps que j’écris cette phrase, l’indignation de certains lecteurs, qu’on puisse conférer quelque mérite existentiel aux élites du FN : n’ont-ils pas mérité cent fois leur mise à l’écart ?). La comparaison ne vaut donc pas pour les moyens utilisés (la terreur d’un côté, l’ostracisme de l’autre), mais pour la contrainte elle-même. Il faut dire que celle-ci est spécialement présente en France et en Scandinavie, même si on la trouve à des degrés divers dans l’ensemble des pays occidentaux.
Comment comprendre cette contrainte au sein même des démocraties dites libérales ?
Il faut d’abord évoquer la « tyrannie de la majorité » visible dans les démocraties avancées, même si ce phénomène ne suffira pas à expliquer ce qui nous occupe. Tocqueville avait bien décrit la pensée conforme et imposée hors laquelle il est difficile, voire impossible, de s’exprimer sans encourir de graves ennuis (ce que nous appelons aujourd’hui le
politiquement correct 4 ). Le régime politique admirable qu’il découvrait en Amérique trouvait là sa limite : « Il n’y a pas de liberté d’esprit en Amérique. » La démocratie, parangon de la tolérance, en vient à nier son propre principe :
L’inquisition n’a jamais pu empêcher qu’il ne circulât en Espagne
des livres contraires à la religion du plus grand nombre. L’empire de
la majorité fait mieux aux États-Unis : elle a ôté jusqu’à la pensée
d’en publier.
Tocqueville attribue cet assujettissement à l’empire de la majorité, plus tyrannique que n’importe quel tyran : il est beaucoup plus difficile pour un particulier de penser contre l’ensemble de ses concitoyens que de s’élever contre un pouvoir. Ainsi la société démocratique devient-elle rapidement moutonnière, et les esprits, au lieu de se libérer, se soumettent.
Les observateurs rapportent qu’en Suède, les enfants ne sont plus soumis à l’autorité de leurs parents et vivent dans une grande liberté, mais ils sont entièrement soumis à la pression du groupe, qu’il est impossible de contrer, sauf à subir une marginalisation totale. Hannah Arendt avait décrit cette situation en parlant de l’école américaine :
Affranchi de l’autorité des adultes, l’enfant n’a donc pas été libéré,
mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment
tyrannique : la tyrannie de la majorité 5.
Devant l’autorité de l’adulte il est possible de se révolter. Ici, non, car ce serait mourir de solitude, et de surcroît, l’idée même s’en est perdue, comme disait Tocqueville à propos des écrits interdits.
Il est probable que l’absence d’autorité familiale ou parentale, pour les enfants, et l’absence de modèles ou de héros, pour les citoyens des démocraties, suscitent un poids accru de l’opinion du grand nombre qui pèse sur l’individu d’un poids aussi écrasant que méconnu. Voici un citoyen à la culture pauvre et à la pensée simple, juste avant un vote décisif, et il murmure : on dit qu’il faut voter pour untel… Autrefois il aurait dit : Jaurès, ou Pétain, ou de Gaulle, a dit qu’il fallait penser ceci ou cela. Aujourd’hui, il se réfère à cette opinion dominante étalée dans les médias. L’influence ne provient plus de ceux qui sont reconnus comme modèles existentiels, mais d’une coterie assez adroite, ou assez fanatique, pour monopoliser la parole médiatique
Sous un totalitarisme, le lieu de la pensée imposée est focalisé dans les instances du Pouvoir effrayant, ce qui rend justement la vie dangereuse ; dans la démocratie contemporaine, la pensée imposée est partout et nulle part, elle émane d’une petite élite, sert de bras armé à 80 % des médias, et s’impose par l’ostracisme du ricanement, ce qui fait que la plupart l’absorbent sans même s’en apercevoir. Quand il arrive que la pensée imposée se concentre dans une instance – par exemple la bureaucratie européenne –, alors le phénomène de rejet est visible et violent. Une partie de la population fait de la résistance. Les médias et l’opinion élitaire dominante ridiculisent cette résistance et la stigmatisent avec un invraisemblable mépris (d’où le développement du populisme en Europe). On assiste à des colloques où dès qu’il est parlé des voix anti-Maastricht, la vague des sifflets condescendants et dénigreurs ne s’arrête pas.
Ce qui marque le plus clairement, à mon sens, le caractère oppressif de nos sociétés, c’est que sous couvert de liberté de pensée et de parole, les lois anti-blasphème y existent comme dans n’importe quelle société religieuse. Nous avons en ce moment en France des lois anti-blasphème qui sanctionnent deux crimes, le négationnisme et l’homophobie. Qu’une société punisse le blasphème est une chose. Qu’au fil du temps les contenus du blasphème change, rien de plus normal, car le sacré et le tabou évoluent avec l’éthique. Mais qu’une société récuse solennellement l’idée du blasphème et le réintroduise secrètement, c’est une hypocrisie anti-démocratique.
Ainsi, les démocraties postmodernes diffèrent de celle décrite par Tocqueville. Car aujourd’hui, ce n’est pas du tout la majorité qui impose sa manière de voir, mais un fer de lance pour reprendre l’expression de Lénine, autrement dit une élite pensante et qui pense à la place du peuple, parce qu’elle croit connaître le bien du peuple mieux que lui. L’élite parvient à créer un remous d’opinion, laissant croire que son idéologie est celle du plus grand nombre, et lorsqu’une trop grande partie de l’électorat la met en cause clairement, elle la vilipende, la traite de tous les noms, et l’écarte des critères de respectabilité. Il s’agit bien ici de « l’épuration des
mal-pensants, si chère aux régimes totalitaires 6 ». Une personnalité politique proposant ouvertement de revenir sur ce que l’opinion dominante considère comme un progrès, se voir aussitôt rangée du côté du diable. Il peut arriver aussi que la pensée dominante en vienne à des mesures plus directement répressives : en janvier 2014, l’association allemande Besorgte Ellern dénombre dix parents qui ont été emprisonnés pour avoir refusé d’envoyer leur enfant de quatre ans dans un cours sur le gender.
On considère non pas comme juste, mais plus encore, comme objectivement vrai et donc irrécusable, que les humains fassent passer la sécurité avant tout, la santé avant tout, les biens matériels avant tout. Une population du tiers-monde qui refuse le planning familial et continue volontairement de peupler la terre d’enfants affamés ; des parents qui acceptent que leurs enfants courent des risques pour se forger le caractère ; des familles très nombreuses qui font passer de fait la richesse relationnelle avant la quantité des objets possédés. Tout cela est considéré comme criminel.
La pensée à laquelle se résout la masse des esprits dociles et grégaires, n’est pas celle d’une majorité flottante, aléatoire et imposante par le nombre. Mais une idéologie de l’émancipation absolue, déjà portée auparavant par le communisme, et bien définie par une avant-garde jouant le rôle de cléricature, qui détient l’essentiel des médias et discrédite par l’ironie toute velléité de critique.
Soljenytsine, quand il arrive en Occident, croit à première vue que l’opinion démocratique obéit à la majorité :
Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais
certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que
transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont
pas ouvertement contredire ce courant dominant 7.
En réalité, il ne s’agit pas d’un courant dominant : une apparente majorité dissimule une minorité puissante et maniant la dérision.
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