La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Continuité du communisme au postmoderne

Continuité du communisme

au postmoderne

 

Que nous ne soyons pas seulement les détracteurs (en raison de la terreur), mais aussi les continuateurs du communisme du e XX siècle et des

utopies de l’émancipation en général, plusieurs écrivains l’ont bien vu. Prophète, Tocqueville avait déjà pressenti que les Lumières opprimeraient sous couvert de liberté.

Lorsque Tocqueville décrit la démocratie américaine, c’est la modernité qu’il décrit. Il scrute si profondément les significations philosophiques de la démocratie, qu’il se tient presque en permanence au contact du socle, à savoir la modernité : qu’il s’agisse de l’analyse de l’égalité, de la douceur, du bien-être remplaçant la grandeur, ou du panthéisme… La démocratie est le système politique qui, par excellence, convient à la modernité, à l’émancipation des Lumières, et, à ce titre, celui qui en creuse le mieux les significations. C’est justement parce que Tocqueville se situe bien en amont de la démocratie qu’il est capable d’envisager les aspects inédits et même apparemment contradictoires qu’elle pourra plus tard revêtir. Parce qu’il sait où s’enracine la démocratie et de quelles sources elle surgit, il prophétise aussi ses perversions. Il ignore à son époque le totalitarisme, mais il n’hésite pas à comparer les formes précédentes d’oppression (les monarchies absolues et les despotismes) avec l’oppression démocratique qu’il appelle plutôt une « tutelle », mais tout aussi oppressive, puisque pour ne prendre que cet exemple, il considère qu’il y a moins d’indépendance d’esprit et de liberté d’opinion dans l’Amérique démocratique que partout

ailleurs 25.

L’un des fondements essentiels de la modernité émancipatrice est l’égalité. Tocqueville voit bien que le programme démocratique relève d’abord de l’égalité, et que l’égalité met à mal la liberté, au point d’engendrer un despotisme. Mais quand il cherche des despotismes dans l’histoire, il aperçoit des autocraties violentes qui jettent en prison et assassinent leurs opposants. Cette violence ne convient pas à la modernité, pour laquelle des moyens plus doux et plus secrets seront utilisés en vue de l’asservissement des âmes.

Même s’il ne connaît pas l’épisode de la première modernité, celle du totalitarisme, Tocqueville montre que la démocratie, régime qui convient le mieux à la modernité, s’accommodera parfaitement d’une véritable oppression politique, à condition qu’on la comprenne non dans la violence, mais par une sorte d’anesthésie et de perte générale de l’indépendance d’esprit.

Qu’elle soit réalisée par la violence ou par la douceur, l’oppression politique n’est jamais réalisable que dans, par et pour l’égalité. Les aristocraties tyrannisent mal et difficilement, les Anciens le savaient et Tocqueville le redit, parce que chaque puissant n’y a que peu de pouvoir – et c’est sans doute la principale raison pour laquelle l’auteur de La démocratie en Amérique préfère en son for intérieur l’aristocratie à la démocratie. L’égalité suppose la massification, qui est le soubassement et la condition de l’oppression, qu’elle soit violente ou douce. Peut-être avons-nous ici la première analyse de la situation des démocraties occidentales du début du e XXI siècle.

Avec le développement des totalitarismes marxistes, la corrélation devient claire. Le communisme poursuit la révolution des Lumières et tente de la parachever. Hans Jonas a exprimé cela avec clarté :

 

Le marxisme est, d’après son origine, l’héritier de la révolution

baconienne et il se comprend lui-même comme son exécuteur

testamentaire, meilleur (c’est-à-dire plus efficace) que ne le fut le

capitalisme 26.

 

La thèse de Jonas est cependant singulière. Parce qu’il écrit à la fin des années quatre-vingt du e XX siècle, c’est-à-dire à une époque où l’immense

majorité des intellectuels européens croyaient encore au marxisme, il pense que la terreur est un moyen légitime et efficace, appelant cela une « tyrannie bienveillante » et reprenant l’argument de Platon face à Denys : un bon tyran sera plus efficace pour réaliser un bon programme. Contrairement à nous aujourd’hui, Jonas ne souhaite pas remplacer la méthode totalitaire : la terreur, qu’il juge légitime et appropriée. Cependant, son originalité est qu’il veut utiliser la terreur au service, non pas de la modernité prométhéenne présente notamment dans le marxisme, mais de la postmodernité écologique, qui consiste à sauver l’homme au lieu de le transformer. Ce qui rend manifeste la capacité de la pensée écologique à développer aussi une démiurgie : vouloir « sauver la planète » est une prétention démiurgique. Par ailleurs, nous avons là le cas significatif d’un ouvrage qui recueille un grand succès tout en faisant l’apologie de la violence d’État (à condition qu’elle soit communiste), ce qui est coutumier dans nos contrées avant la chute du Mur… et en même temps glaçant.

 

L’époque moderne sait, d’une manière plus ou moins consciente et plus ou moins avouée, que le programme d’émancipation des Lumières se déploie en ces deux siècles par toutes sortes de moyens, et singulièrement, que les totalitarismes communistes et apparentés sont des réalisations (ou plutôt des tentatives de réalisation) violentes de ce même programme. Mais le sentiment encore diffus d’analogie et de fraternité entre les démocraties modernes et le totalitarisme émancipateur, n’apparaît qu’au moment où le Mur de Berlin s’effondre. Alors, les deux mondes auparavant séparés se regardent face à face : et ils se voient semblables. Il n’est pas surprenant d’observer que la plupart des écrivains qui ont perçu cette ressemblance troublante entre le communisme et l’Occident postmoderne, sont des écrivains dissidents de l’Est et du Centre-Est européen. Ceux-ci ont ressenti l’analogie non dans le concept, mais dans la chair de la société, sa réalité crue, son existence du matin au soir. Souvent cela se passe quand, après de longues années d’obscurité, ils surgissent dans ce qu’ils espèrent être la lumière occidentale. Et ils sont affreusement déçus. Car le monde qu’ils trouvent ressemble obstinément au monde qu’ils ont laissé.

 

Dans le discours qu’il prononce en juin 1978 à Harvard, Soljenytsine fait état de la profonde ressemblance entre les sociétés de l’Est et de l’Ouest. Conclusion presque ahurissante, venant d’un homme qui a subi tout ce que les dissidents pouvaient subir dans l’enfer soviétique. Pour l’essentiel, l’auteur de L’Archipel décrit une liberté d’esprit qui n’existe que dans les slogans démocratiques et non dans la réalité. Mais plus intéressant encore, il évoque par quels moyens on parvient à effacer la liberté sans utiliser la terreur, d’une façon si indolore que disparaît même la conscience de la sujétion :

 

Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à

la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces

derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de

chance de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou

d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens

légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues

par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de

violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de

tout conformer aux modèles standards, empêchent les penseurs les

plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et

provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait

obstacle à un développement digne de ce nom.

 

Et de conclure :

 

Non, je ne prendrai pas votre société comme modèle pour la

transformation de la mienne 27.

 

D’où vient que des sociétés a priori si différentes qu’elles se livrent alors une guerre sans merci, au fond se ressemblent tant ? C’est que l’une et l’autre réalisent la Modernité, dit Soljenytsine, et pour lui, la Modernité entière est une affaire regrettable – c’est probablement pour cela qu’il repère aussi précisément ses différentes expressions.

Milan Kundera, qui lui n’est pas un antimoderne, subit le même choc lorsqu’il aperçoit les deux mondes face à face :

 

Le deuxième préjugé, c’est la conviction que les mondes

communiste et démocratique sont en opposition absolue. Du point

de vue politique ou économique, soit. Mais pour un romancier, le

point de départ est la vie concrète d’un individu ; et de ce point de

vue, on n’est pas moins frappé par la ressemblance entre les deux

mondes. Quand j’ai vu, en Tchécoslovaquie, les premières HLM,

j’ai cru voir la manifestation même de l’horreur communiste ! Dans

la barbarie des haut-parleurs hurlant partout des crétineries

musicales, je détectais la volonté de transformer les individus en une

collectivité d’abrutis unis par le même bruit imposé. J’ai compris

seulement plus tard que le communisme me montrait, dans une

version hyperbolisée et caricaturale, les traits communs du monde

moderne. La même bureaucratisation omniprésente et omnipotente.

La lutte des classes remplacée par l’arrogance des institutions

envers l’usager. La dégradation du savoir-faire artisanal. L’imbécile

juvénophilie du discours officiel. Les vacances organisées en

troupeaux. La laideur de la campagne d’où disparaissent les traces

de la main paysanne. L’uniformisation. Et, de ces dénominateurs

communs, le pire de tous : l’irrespect pour l’individu et pour sa vie

privée. Ici, on le justifie en brandissant le droit sacré à

l’information. Mais la police communiste qui a truffé nos chambres

à coucher de micros ne pouvait-elle, elle aussi, prétendre assumer

son « droit à l’information » ? Quel que soit le régime, nous avons

vécu, tous, ici et là, dans un monde où les mêmes tendances

profondes s’imposaient, dans ce diabolum dont parle mon

professeur Avenarius, de L’Immortalité, si je peux invoquer mon

personnage le plus aimé. De ce point de vue, l’expérience du

communisme m’apparaît comme une excellente introduction au

monde moderne en général ; elle m’a rendu plus sensible aux

phénomènes absurdes qu’on est prêt à percevoir, ici, comme d’une

innocente banalité ou comme un attribut nécessaire de la Sainte

Démocratie 28.

 

Ces constatations n’ont rien de polémique, et, on va le voir, rien non plus d’excessif. Si nos contemporains évitent de relever ces ressemblances, c’est pour taire les perversions de la Modernité, dont ils veulent sauver la légende. Pourtant, un courant de pensée gagne toujours à ouvrir les yeux sur la pente tendancielle de ses erreurs.

Le totalitarisme communiste ne marque pas seulement comment nous pouvons tenter de parvenir à nos fins par la terreur, mais il exprime notre hubris propre – chaque pensée ayant la sienne. Et même si nous avons rejeté la terreur, notre hubris, ou les excès pathétiques de nos propres convictions, sont étalés là devant nous, comme une troublante leçon de choses – comme pour nous inciter à nous en garder. Ce n’est pas la Modernité elle-même qui est en cause, ce sont ses excès. Ce n’est pas l’émancipation qui est en cause, mais la volonté persistante, inique, et en définitive inutile parce que l’œuvre est impossible, de supprimer l’enracinement pour laisser place à l’émancipation absolue, triomphante et sans barrières.

 

Ce qui est significatif : le fait que le communisme ait laissé place naturellement à la vision postmoderne, tant à l’Est qu’à l’Ouest.

Vaclav Havel représente à cet égard l’esprit le plus lucide. Il décrit la Tchécoslovaquie d’après la révolution de 1968 comme une société « post-totalitaire », ce qui ne signifie pas pour lui une nouvelle ère, mais plutôt la poursuite du totalitarisme sous d’autres modes. Après 1968, en Europe centrale, il se produit une rencontre entre la dictature communiste et la société de consommation. L’une et l’autre sont matérialistes : elles évincent autant l’une que l’autre le côté spirituel de l’homme. Pour Havel, il s’agit ici et là d’une « vie dans le mensonge » au sens où la profonde vérité de l’homme (la finitude, l’imperfection, l’espérance, la mort) ne s’y exprime jamais – tout est fait comme si cela n’existait pas. La vie dans le mensonge a pour but d’obtenir une vie dans la tranquillité, un monde clos et chaud dans lequel on est sûr de bien vivre et d’avoir raison : ainsi fonctionnait le DIAMAT, ainsi fonctionne la société de consommation. Et en effet : si dans le monde communiste on ne montrait jamais que de jeunes komsomols florissants et brandissant des épis de blé (alors que tous vivaient dans une éprouvante médiocrité), dans le monde de la consommation on ne montre jamais que de jeunes athlètes à la vie sexuelle affriolante roulant dans des voitures profilées (alors que les gens vivent mal et dans une solitude mortelle). Des deux côtés, il ne faut pas qu’il soit dit que le monde est imparfait. Havel note qu’ici et là, l’individu est manipulé par un puissant système bureaucratique et médiatique, et par une langue que la propagande recompose. La différence – et ce n’est pas rien – réside dans les moyens utilisés : les démocraties parlementaires n’imposent pas leur doxa par la terreur, mais par la massification, la dictature de la matière, la propagande, l’occultation de l’identité du citoyen et de sa responsabilité. Au fond, ce qui relie les deux systèmes, et ce qui fait des démocraties contemporaines des filles du régime précédent, c’est la dépersonnalisation. Et cependant « la façon dont elles manipulent l’individu est infiniment plus subtile et plus

raffinée 29 » ; ou encore : « l’iniquité a enfilé ses gants de soie et déserté ses légendaires salles de torture pour les bureaux capitonnés de bureaucrates

anonymes 30. »

La société « post-totalitaire » de Havel serait une sorte de décadence du totalitarisme, un affaiblissement au sens où la terreur s’efface, ou peut-être un affinement dans la mesure où cette société parvient à « renoncer à

l’absolu » et à « se détourner du monde naturel 31 » sans la terreur et dans une sorte d’acceptation douce. Et à rebours, la société totalitaire du XX e siècle représenterait « un miroir grossissant de la civilisation moderne

en son entier 32 », « la pointe extrême », « le fruit effrayant de son expansion », « une avant-garde de la crise globale de cette civilisation », un « portrait prospectif possible du monde occidental », « le récif le plus

avancé du pouvoir déshumanisé 33 ».

Entre les deux il n’y aurait pas de rupture : plutôt une filiation.

 

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