La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Le deuxième âge axial

 

 

Nous pouvons probablement, sans craindre d’analogie excessive, parler de deuxième âge axial avec le développement de l’émancipation depuis les Lumières, et le remplacement du holisme par l’individualisme. C’est une ouverture majeure de la singularité individuelle, de la conscience individuelle, non plus comme une exception, mais comme un mode d’être substantiel. Et il faut bien croire que ce développement convient à l’humanité, car rapidement toutes les cultures l’adoptent, ou bien se divisent entre celles qui rêvent de l’adopter et les autres, en tout cas elles ne restent jamais indifférentes. Ici comme pour le premier âge axial, l’histoire nous a révélé préalablement des éclats brefs et fugaces de liberté individuelle, comme ce début d’individualisme en Grèce à l’époque de la démocratie déclinante ( e IV siècle av. J.-C.). Il est très probable que l’individualisme se déploie à la faveur de systèmes politiques comme la démocratie (en même temps qu’il contribue à les instaurer), et aussi à la faveur de certaines inventions techniques (comme l’imprimerie en Occident, dans la mesure où cette invention a été laissée à la merci du public et non pas confisquée par les princes, comme cela avait été le cas en Chine des siècles auparavant). Mais d’une manière générale, partout et toujours il fait tache d’huile et une fois connu, aucune société ne peut s’en défaire. Le second âge axial est, comme le premier, une sorte de lucarne ouverte dans les nuages, une déchirure soudaine dans le ciel opaque : tous s’y précipitent. C’est une sorte de trou noir : la pensée de l’émancipation aspire tout, absorbe tout, en rendant les autres semblables à elle, ne laissant subsister rien de ce qui la contredit, ou le diabolisant. Autrement dit, la pensée de l’émancipation joue le rôle du Bien décrit par Aristote : ce qui attire irrésistiblement à soi. Aurait-on pu, à l’époque du premier âge axial, revenir en arrière ? Revenir à l’innocence, que traduisait l’ignorance des questions existentielles ? Sûrement pas. De même pour le second âge : certains peuvent regretter le holisme – mais une chose est sûre : nous n’y retournerons pas. C’est ainsi que les tentatives éventuelles de retour à un âge holiste sont considérées comme diaboliques et rejetées avec une force et une haine toujours impressionnantes (si un politique osait annoncer qu’il souhaiterait, une fois élu, revenir sur une loi considérée comme émancipatrice, comme le divorce, il serait aussitôt poursuivi par la vindicte des médias qui le couvriraient de crachats). Il faut en conclure ceci : l’homme est une créature qui veut se libérer ! D’ailleurs, les discours corroborent les faits. Il est patent de voir que les gouvernants qui n’accordent pas la liberté prétendent qu’ils le font. Et le patriarche le plus autoritaire affecte toujours d’être un libéral. On a généralement honte de soustraire leur liberté aux autres, et peu s’en vantent. Par ailleurs, personne ne réclame jamais la servitude… Hegel résume cela :

 

L’histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté –

 progrès dont nous avons à reconnaître la nécessité 1.

 

Et auparavant, Vico :

 

Les choses se sont succédées dans l’ordre suivant : d’abord les

forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies

savantes 2.

Une fois commencé le deuxième âge axial, l’émancipation est devenue la scène de l’histoire humaine. Ceux qui voudraient la récuser ne le peuvent que de façon ob-scène – le nazisme, l’État islamique.

 

C’est chez les Occidentaux que le désir de liberté et d’émancipation se déploie jusqu’à donner des institutions, en raison du concept de personne qui légitime cet élan en le nommant. Mais l’appel à la liberté personnelle n’est pas culturel ni spécifique à l’Occident : il est naturel à l’humanité, au moins si on le voit comme une aspiration toujours en instance de déploiement. Le christianisme et les Lumières se sont saisis d’une exigence naturelle à l’humain, et ont tenté de concrétiser ce que les hommes attendent, leur vocation. Nous pouvons l’affirmer en constatant avec quelle énergie les peuples extérieurs adoptent et intègrent ce qu’on appelle la modernité, s’installant dans des vêtements qui ne sont pas les leurs, comme s’ils avaient pourtant été, aussi, taillés pour eux, et signifiant par là qu’ils ont été vraiment taillés pour tous les humains. Comment expliquer cet immense processus de modernisation qui se déploie en Chine au début du XX e siècle et qui touche tous les domaines de la vie depuis la religion jusqu’à la simple civilité, sinon par la volonté d’émancipation calquée sur le

modèle de l’Occident 3 ? Il y a toujours et partout eu des révoltes contre les pouvoirs, néanmoins c’est au e XX siècle que disparaissent ces institutions

millénaires que sont les rois divins de Chine et du Japon, ou (pour l’instant sur le papier et pas encore dans les faits) le régime indien des castes, tout cela sous l’influence de l’émancipation occidentale. Il faut croire ce processus terriblement enviable puisqu’il se propage comme une épidémie aussitôt qu’on en a connaissance. Comment expliquer, sinon, que les femmes chinoises aient été finalement délivrées des « trois soumissions » de Confucius ? Comment expliquer, autre exemple entre mille, cette attitude critique d’une partie de l’opinion indienne contre la légitimité ontologique des castes ?

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