La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Rupture et transmutation

 

 

Le fond de l’affaire, c’est la création par l’homme lui-même de tout ce qui importe, de tout ce qui le touche. Il n’y a plus de donné  : tout est construit. Il n’y a rien qui nous précède : tout est notre œuvre. Pas de dette ni de responsabilité sans contrat préalable. C’est la décision humaine qui fait loi pour toute la vie humaine. Il n’y a pas d’ordre sans nous.

La sortie du monde peut s’accomplir de plusieurs manières. Il y a ceux qui prétendent maîtriser entièrement la nature et ceux qui prétendent transformer l’homme en cyborg – de même qu’il y avait ceux qui voulaient créer la société sans classes et ceux qui fabriquaient une société uniquement composée de grands barbares blonds. Les courants de la transfiguration sont plusieurs. Comme en face, sont plusieurs les courants de ceux qui aiment le monde. Les uns défendent la Nature-mère (les écologistes), d’autres défendent prioritairement les humains réels et imparfaits (les judéo-chrétiens), d’autres encore sont davantage bouleversés par la maîtrise technique, matérielle, financière (par exemple Pasolini, ou bien

Castoriadis 5).

Tel se donne le vertige de la transmutation, qui est une expression perverse de la modernité : une figure de la modernité qui pour avoir récusé tout ordre du monde, et sans doute pour avoir récusé la transcendance, se croit affranchie de ses bornes. Il y a là un artificialisme, un primat absolu de la culture sur la nature, une maîtrise absolue de l’ordre humain, la création du parfait et de l’homme nouveau. La pente de la modernité est hubris. Le totalitarisme est hyperbole, un État total chargé d’apporter le salut des sociétés, grâce à une doctrine pseudo-religieuse. On a souvent tenté de dénier cet aspect au nazisme : il était indigne de porter une utopie ! Mais nous savons bien que le totalitarisme brun lui aussi exprime et quête une perfection sui generis, qui consiste en un retour vers un passé mythique : retour à l’Allemand pur de tout mélange, censé avoir existé dans

un passé inventé 6.

La modernité est le moment de l’histoire où la pensée humaine n’accepte plus l’intériorité des limites. Chaque être vivant, chaque chose de la nature porte à l’intérieur de soi ses propres limites qui le caractérisent. L’animal et la plante meurent. Le fleuve ne se définit que par ses berges, et sinon cesse d’être fleuve pour devenir marécage. L’illimité, comme les anciens l’avaient bien vu, c’est tout simplement le non-être. La modernité pose au contraire l’extériorité des limites, et ainsi les rend aléatoires. Ici naît le vertige de l’illimité : la liberté sans fin, l’égalité sans fin, le pouvoir et la surveillance sans fin, le bonheur parfait, etc. À ce titre, nous vivons en pleine démiurgie. Non pas au sens où l’on pourrait singer Dieu : car le créateur est justement celui qui définit les limites pour former les êtres. Non pas au sens où l’on pourrait singer Satan, qui sépare les êtres entre eux, suscitant la haine et la discorde. Non, nous sommes des démiurges au sens où nous confondons le geste du Créateur et celui du Diabolos : nous confondons la limite qui produit l’être, et qui peut donc faire exister l’amour (la différence), et la séparation qui produit le mal (la discrimination). Nous récusons la limite parce que nous la confondons avec

le mal, alors qu’elle n’est liée qu’à l’être 7.

D’où l’exigence du « total ». Laquelle exigence s’exprime aujourd’hui aussi bien dans des sociétés démocratiques dites avancées, que dans les totalitarismes du e XX siècle.

Le vertige de la totalité est consubstantiel au plus jamais ça qui habite notre temps à tout propos. C’est une volonté profonde de rupture. Et de rupture totale. Plus jamais les asservissements. Plus jamais les guerres. L’émancipation postmoderne brûle les vaisseaux derrière elle pour conquérir la totalité. Le monde ancien est miasme, couleurs, nuances, mélanges, et surtout héritages. La totalité sera nôtre, entièrement nôtre, construction froide et faite à notre image. Entre les deux, la rupture irrévocable. Le marxisme qui était « la religion définitive du troisième

âge 8 », c’est-à-dire la solution ultime des questions humaines, semble avoir trouvé aujourd’hui, à cet égard, son continuateur : le moment contemporain en Occident.

Le e XX siècle attendait la fabrication d’un homme nouveau –

palingénésie, révolution anthropologique, civilisation radicalement autre. Mussolini : mythe de l’Italien nouveau. Ou Trotsky : « L’homme moyen atteindra la taille d’un Aristote, d’un Goethe, d’un Marx. » Dans le fascisme et le nazisme, l’utopie est antérieure : revenir à un passé mythique. Affiches et statues figurant des hommes de pierre, des hommes de bronze. Le XX e siècle aspire à l’Unité, craint le pluralisme, et, comme la Révolution

française, veut non plus les libertés incarnées, mais LA liberté, la parfaite, la

totale.

La postmodernité poursuit les mêmes buts. Cependant elle ne veut plus de la révolution qui terrorise. Elle instaurera les ruptures par d’autres moyens.

 

Nombre de thèses ont récemment tenté de rapprocher l’époque postmoderne, la nôtre, des totalitarismes dont elle ne serait que la prolongation. On pense, par exemple, à la société de surveillance chez M. Foucault, à la « démocratie totalitaire » de J. Talmon, ou plus

récemment, au « doux totalitarisme néolibéral » de D. Bourmand 9. Il ne s’agit pas de cela ici. Le totalitarisme, concept assez vagabond, a été défini par Friedrich, Arendt, Bruneteau, comme un système de monopole et de

terreur, et la terreur n’est pas ce qui nous caractérise 10.

En revanche, nous constatons qu’un vaste courant de pensée contemporain poursuit les idéaux de la Révolution française, du totalitarisme, des utopies du e XX siècle : changer l’homme et le monde, le retourner, travailler à sa transmutation. Parce que les moyens utilisés sont très différents de ceux mis en œuvre auparavant, il s’agit de quelque chose de nouveau. Pourtant, le but est toujours le même. Il est le « transfert dans l’absolu de la réalité profane, en une imitation caricaturale du salut

éternel 11 ». Il est frappant de voir par quelles pressions et chantages, subtils ou non, l’idéologie émancipatrice, celle même, sous d’autres oripeaux, qui était à l’œuvre dans le communisme, s’impose aujourd’hui dans nos contrées. Sa réalisation est un travail mystérieux dont la terreur n’a pas su s’acquitter, et que l’on espère mener à bien par d’autres chantages. Le totalitarisme a disparu parce que la terreur et la violence physique ont disparu, mais il reste cette idéologie décidée à s’imposer… autrement. Celle, radicale dans son fanatisme, que J. Attali décrit ainsi : « L’acceptation du neuf comme une bonne nouvelle, de la précarité comme une valeur, de l’instabilité comme une urgence et du métissage comme une richesse » afin de faire de nos sociétés « des tribus de nomades sans cesse

adaptables 12 ». Autrement dit, la suppression de toute racine.

 

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