La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
De la classe sociale au gender
Tout objectif égalitaire doit passer par une récusation de la famille, médiation irrationnelle puisqu’il s’agit d’un groupe fondé sur la nature et sur les sentiments – médiation qui engendre l’inégalité plus que tout autre. Aussi, les deux totalitarismes ont-ils agi de leur mieux pour extirper l’enfant de sa famille et faire en sorte que s’exerce sur lui l’influence des agents du Pouvoir : plutôt le Parti que le père. L’histoire de la guerre contre la famille sous le nazisme et le communisme, depuis l’inscription obligatoire aux mouvements de jeunesse officiels jusqu’à la dénonciation interne, est suffisamment connue.
Il est impossible de ne pas voir une continuité dans la manière dont certains pays occidentaux regardent les familles : comme des cellules ringardes, qui n’ont rien compris au Progrès, et sont à peine capables d’orienter leurs enfants dans le grand mouvement d’émancipation postmoderne. C’est pourquoi l’Éducation nationale met à disposition des adolescents des psychologues scolaires voués à les guider dans leurs décisions intimes, afin que les parents ne soient plus les premiers conseilleurs. Les règlements qui interdisent les devoirs à la maison ont pour seul but de réduire cette inégalité produite par le mérite des parents qui prennent le temps de s’occuper de leurs enfants (on part du principe que les enfants négligés ne doivent jamais cela à la désinvolture des parents, mais toujours au manque de possibilité, en raison des horaires, des trajets, de la pauvreté de moyens intellectuels, etc.). Il faut donc supprimer l’activité créatrice d’inégalité : le travail à la maison. Il est clair que l’éducation familiale elle-même, en toutes ses dimensions, est foncièrement inégalitaire, puisqu’elle suppose des investissements très différents chaque fois en termes d’affection, de soins et d’attention, de transmission à tous points de vue, et en dernier lieu, de finances – facteur à mon avis très secondaire ici.
Si la pensée officielle met constamment en avant le facteur financier et croit, ou en tout cas fait mine de croire, qu’aux enfants mal partis n’a manqué qu’un travail bien rémunéré pour les parents, c’est parce que l’argent représente la seule valeur absolument partageable. Comment pourrait-on, dans le domaine éducatif, égaliser la société si ce qui a du poids, de l’importance, c’était l’attention, le courage et l’abandon de soi ? Ce sont là des dispositions qu’un État ne peut pas couper en tranches pour que chacun en ait sa part. Elles fleurissent ici ou là dans le désordre et sans qu’on puisse jamais déceler pourquoi certains en sont si bien pourvus pendant que d’autres en connaissent à peine le nom. Par conséquent, elles ne doivent pas être prises en compte. Si jamais on en parle, c’est pour les ramener au problème financier. C’est ainsi que le matérialisme gagne du terrain pour servir le souci d’égalité.
On se souvient que le souci d’égalité des sexes était à sa manière concrétisé sous les différents communismes, et c’est ainsi qu’on avait vu pour la première fois des femmes construisant des voies ferrées ou chargées de travaux rudes auparavant réservés aux hommes. Cependant, le totalitarisme n’avait pas réussi à propager l’égalité jusque dans l’intimité des familles, et quand on lit la littérature russe du e XX siècle, on voit bien
que si les femmes avaient acquis le droit de trimer sur les chantiers, elles n’en avaient pas pour autant été déchargées même d’une parcelle des tâches domestiques. Les sociétés postmodernes vont dans le même sens mais elles font mieux. Non seulement elles militent efficacement pour que les femmes puissent accomplir toutes les tâches et conquérir tous les échelons, mais elles mettent une sorte d’acharnement à imposer aux hommes le partage des corvées à la maison. Le souci égalitaire va si loin qu’il n’est plus tenu compte des différences intrinsèques, de sorte qu’il faut faire couramment comme si elles n’existaient pas : après la naissance, probablement la femme qui a accouché est-elle plus fatiguée physiquement que l’homme qui s’est contenté de regarder, mais il ne faudrait surtout pas en tenir compte dans l’attribution du congé parental.
Le discours sur le gender a pour but d’égaliser le socle même de la société humaine, à savoir la différence sexuelle. Il constitue un véritable morceau de bravoure postmoderne, servant l’idéal d’égalité contre vents et marées et contre toute cohérence de bon sens, finalement contre toute réalité, ce qui en fait une idéologie en bonne et due forme.
Le discours gender fait surgir l’in-différence là où la différence est la plus familière, la plus intrinsèque, la plus constitutive – et constructive ! On explique qu’il n’y a pas deux sexes, mais qu’au fond il y a un sexe par individu, chacun étant homme et femme à des degrés divers de mélange. C’est là encore une manière d’effacer les groupes particuliers qui séparent les individus et les discriminent : le groupe des hommes et le groupe des femmes. S’il y a autant de sexes que d’individus, les catégories sexuelles n’existent plus, non seulement chacun est libre de son appartenance mais plus encore, l’appartenance n’a plus de réalité puisqu’il n’y a plus de groupes. Nous sommes à l’acmé du processus de détricotage des particularités : après la différence entre les deux sexes, on ne voit pas bien ce que l’on pourrait défaire d’autre. Mais il s’agit, à n’en pas douter, du même processus qui a commencé pendant la saison révolutionnaire avec la destruction et aussi le sabordage des castes sociales. Naturellement, on peut (et c’est le cas de la plupart d’entre nous) penser que la différenciation des humains par castes est profondément injuste, pendant que la différenciation des humains par sexe n’est ni juste ni injuste – simplement elle est, sans intervention humaine. Bien sûr, toute la question est de savoir à quel endroit on place la limite à partir de laquelle les groupes particuliers, les médiations, peuvent prétendre à la légitimité, et au nom de quoi. Mais il semble bien évident que depuis la volonté révolutionnaire de supprimer les particularités de classes sociales, jusqu’à la volonté postmoderne de supprimer les particularités de genre, il y a une généalogie, une filiation, un même esprit qui court d’une époque à l’autre, instruit par l’idéal d’égalité à la fois hérité et dénaturé, parce qu’incapable de poser la fusion des limites.
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