La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Rédemption

 

Sous le totalitarisme, l’idéologie dominante étendait une chape de plomb sur la société diverse et active pour l’étouffer et l’empêcher d’utiliser son temps à des œuvres inorthodoxes donc dangereuses : l’État avait aussi nationalisé le temps, qui, comme tout ce qui est nationalisé, s’était mis à

dépérir, écrit Havel 7. Aujourd’hui, la pensée orthodoxe convainc les citoyens que nous sommes arrivés à la fin de l’Histoire : qu’il n’y aura plus de guerre, par exemple, et qu’on pourrait les empêcher en les remplaçant par une police et une justice internationales. La fin de l’Histoire selon Marx et la fin de l’Histoire selon Fuku-Yama ne se différencient pas essentiellement : nous n’osons plus parler de lendemains qui chantent, mais nous sommes bien persuadés d’avoir atteint, en tout cas par rapport aux autres peuples, un sommet de perfection, et persuadés que l’unique crime consisterait à vouloir redescendre à leur niveau.

Les événements historiques disparaissent quand il n’y a plus de spontanéité possible, quand tout est planifié par une idéologie tenue par un pouvoir central. C’est la spontanéité, la diversité laissée à elle-même, qui font les événements. Quand la diversité des sujets et des groupes indépendants est ramenée à un pouvoir unique qui tient tous les détails de la vie, alors rien n’arrive que ce qu’il a prévu, lui. Si le pouvoir lui-même développe une idéologie de l’avenir radieux et de la société parfaite, donc immobile, alors il récuse comme des actes d’antique sauvagerie la moindre récusation de l’immobilité qu’il protège. La Tchécoslovaquie de Havel était figée dans le rituel de la victoire du prolétariat, dans la pauvreté racontée en confort, dans l’asservissement décrit comme une liberté.

Aujourd’hui, il nous est impossible de ne pas défendre l’Europe exactement telle qu’elle est, faute d’être traité de sauvage arriéré. On nous dit que « sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire », utilisant le même paradoxe cynique qui faisait dire aux gouvernants d’Orwell « l’esclavage, c’est la liberté ». Car c’est précisément parce que l’Europe institutionnelle est sortie de l’Histoire (en récusant la diversité, le pluralisme, le débat, le risque, donc les événements), que de nombreux groupes voudraient sortir de l’Europe.

 

Le rapport au temps, caractéristique des deux totalitarismes, n’a pas réellement changé, puisque la modernité tardive croit elle aussi que nous sommes arrivés à la « fin de l’histoire ». Le communisme et le nazisme se voyaient l’un et l’autre parvenus, ou plutôt en train de parvenir, dès que les derniers monstres seraient éradiqués, au stade suprême de l’histoire, qui ne subirait plus de chute, et n’aurait non plus rien à espérer, possédant déjà tout. La conviction de nos contemporains est donc troublante, selon laquelle il nous reste juste un petit effort pour nous débarrasser des inégalités « qui restent », et surtout selon laquelle la démocratie serait le stade suprême de la civilisation, indépassable, qu’il resterait seulement à l’apporter comme un cadeau aux peuples encore sauvages. Il conviendra encore de se débarrasser des guerres qui restent, expressions de peuples restés sauvages aux confins de notre aire civilisée, et de remplacer les guerres par la justice mondiale qui punira les fautifs. Après quoi tout restera sans doute immobile.

Cette description peut paraître ironique et pourtant c’est bien dans ce miroir que nous nous contemplons : dans le miroir d’une victoire sur le Mal (l’oppression, l’esclavage, la féodalité, etc.) visant à être définitive (« plus jamais çà ») et vouée à raconter éternellement notre histoire passée, celle qui nous précède, comme une préhistoire radicalement mauvaise dont enfin nous sommes sortis comme par une rédemption.

Viktor Klemperer raconte l’inauguration d’une école hitlérienne en 1938 :

 

Lors des examens de fin d’apprentissage, il n’est pas rare de tomber

sur une question piège. Il est demandé : Qu’est-ce qui vient après le

troisième Reich ? Si un élève naïf ou dupe répond : Le quatrième, on

le colle impitoyablement (même s’il possède de bonnes

connaissances techniques), sous prétexte qu’il n’est qu’un médiocre

disciple du Parti. La réponse doit être : Rien ne vient après, le

Troisième Reich est le Reich éternel des Allemands 8.

 

Que penserait-on d’un élève qui aujourd’hui laisserait entendre dans sa copie qu’après la démocratie pourrait venir un autre régime, autrement dit, qui relativiserait la démocratie ? Pour sûr, on le prendrait pour un agitateur d’extrême-droite, et s’il écrivait cela dans le cadre d’un concours comme l’agrégation ou l’ENA, il serait collé. Il serait impossible d’envisager aujourd’hui dans un cours d’Histoire, un avenir qui ne serait pas démocratique : l’idée même serait considérée comme fasciste/populiste, retour du passé maudit.

 

La volonté de clore l’Histoire ne diffère pas fondamentalement, entre Marx et Fuku-Yama : il s’agit toujours de parvenir à un état indépassable.

Clore l’Histoire signifie aboutir enfin à une perfection, à un état dans lequel seront résolus les problèmes de toujours – c’est-à-dire qu’ils n’existeront plus. Les deux totalitarismes croyaient pouvoir résoudre définitivement les questions angoissantes posées à l’homme de tous les temps – même si ces questions n’étaient pas les mêmes pour le nazisme et pour le communisme. À partir de là, il n’y aurait plus d’Histoire, puisque celle-ci représente une succession d’événements liés aux allées et venues de l’existence imparfaite, tourmentée, aléatoire. Et les citoyens (plutôt faudrait-il dire les sujets) des totalitarismes vivaient dans des sociétés où l’Histoire semblait inexistante – que peut-il se passer lorsque tout est parfait ? Les sociétés occidentales contemporaines donnent bien l’apparence d’être en train de clore l’Histoire, ou si l’on veut, de pourchasser dans les coins quelques monstres historiques restant, avant la paix définitive. Les guerres observées ici ou là sur la planète sont considérées comme des ébats de sauvages, les tribunaux internationaux font la chasse aux monstres dans le but affiché d’en débarrasser la terre pour toujours, et sur le plan intérieur, les gouvernements se préoccupent exclusivement d’éradiquer les « inégalités qui restent » (expression largement utilisée dans notre presse), laissant bien entendre qu’il s’agit là du dernier travail de dépoussiérage. Nous sommes toujours et encore dans

le projet de la « maison définitive » que décrivait Trotsky 9. Les sujets des pays totalitaires et les citoyens des sociétés postmodernes vivent dans une situation de post-Histoire parce qu’ils pensent les uns et les autres avoir aboli, ou être en passe d’abolir, l’Histoire avec ses aléas et ses imperfections. Dans l’un et l’autre cas, on poursuit les derniers rangs épars des ennemis du Progrès, ceux qui pour des raisons inavouables récusent la perfection attendue, appelés réactionnaires tout autant aujourd’hui que sous les Soviets.

 

Le désir de faire vivre les humains comme des animaux sophistiqués, avec leur mangeoire et leurs petits plaisirs et sans chercher ailleurs, est commun aux totalitarismes et à la postmodernité. Tous les deux croient avoir trouvé la science capable de résoudre les problèmes qui nous imposaient de sortir de nous-mêmes, et croient avoir trouvé la voie du bonheur perpétuel pour tous. Pour cela, il faut évincer le tragique de l’existence, à commencer par les catastrophes collectives, politiques et sociales. Voilà des peuples qui proclament : « Je ne veux pas d’histoire », comme le dit le langage courant (signifiant : « je ne veux pas d’embrouilles »), et cela veut dire aussi « je ne veux pas d’Histoire », autrement dit, je refuse à l’avance les événements porteurs de tragique, révélateurs de combats voire de guerres.

À cet égard, le totalitarisme et la postmodernité semblent bien tenter de retourner à la vie d’avant l’Histoire, celle que décrivait Patočka, où les hommes vivaient seulement pour vivre et pour reproduire la vie. L’apparition de l’Histoire, c’est-à-dire d’un temps où se produisent des événements, répond à l’apparition des questions sur la vie, ou si l’on veut, du tragique : à l’apparition de ce que Patočka appelle le monde de la nuit, le polemos. C’est en acceptant l’ébranlement du sens que les humains entrent

dans l’Histoire 10.

En visant une adéquation entre l’être et sa vie, une solution apportée au tragique humain qui est rupture intérieure, Marx entamait une régression, retournait à l’âge du Cro-Magnon dont la conscience pas encore ouverte au tragique sortait à peine de la vie animale, commençait à peine à avoir une « existence ». C’est la même régression que porte la postmodernité en cherchant à biffer le tragique humain par la sécurisation de tout, la réponse à toutes les questions, et le refuge dans la vie privée comme thébaïde et focalisation de tous les soucis.

 

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