La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Les lois de Jante
Lorsque les régimes totalitaires écrasent les citoyens instruits pour égaliser les classes, détruisent les livres parce que tous ne peuvent les lire, il s’agit d’une égalité dépravée. L’idée est la même lorsqu’aujourd’hui nous prétendons que par souci d’égalité, tous doivent bénéficier des mêmes avantages et droits quels que soient leur situation ou leur mérite. Ici on refuse de tenir compte des différences dues à la situation : un tel a travaillé et a obtenu des compétences, une telle étant une femme a porté un enfant. Les syndicats réclament le « droit de réussir », et les politiques font croire à l’opinion naïve que tous les étudiants ont « droit » à accéder au rang des élites.
Dans ces deux cas comme dans tant d’autres, l’égalité énoncée dans le domaine spirituel est transportée telle quelle dans le monde immanent, où elle apparaît aussitôt dégradée, parce qu’elle ne correspond pas à la situation. Une égalité ontologique, absolue, entre les humains quels qu’ils soient, a été proclamée par une religion transcendante qui en fait état dans le domaine spirituel – les humains sont tous également aimés de Dieu, quelles que soient leurs imperfections ou défaillances terrestres. L’utilisation de cette égalité absolue avec les caractéristiques du monde terrestre, suscite un chaos de significations où se mêlent l’injustice et l’inquiétude. Comment pourrions-nous souffrir les inégalités, habités que nous sommes par la certitude d’égalité ontologique, mais ayant perdu le pays où cette égalité signifie spécifiquement ? Bien incapables dorénavant de l’appliquer là où elle doit l’être (dans cette dimension que nous avons perdue), nous tâchons de l’appliquer partout où nous nous trouvons, là justement où son usage équivaut pratiquement à un contre-usage.
L’égalité totalitaire puis démocratique de la Modernité est un pâle reflet, une singerie, de l’égalité ontologique en dignité, qu’elle mime en la dégradant. Envoyer les médecins aux travaux des champs par esprit égalitaire, comme faisait le communisme, ou bien exiger des activités semblables et des comportements semblables par esprit égalitaire, comme nous le faisons, revient à nous désincarner – l’incarnation, c’est la différence et la diversité, donc des situations inégalitaires que l’on ne saurait lisser entièrement. L’égalité ontologique et absolue était, pour ainsi dire, faite à l’usage des âmes immortelles…
Le programme paulinien d’égalité ne peut être appliqué valablement que dans son ordre. Vouloir appliquer l’égalité totale hors la religion transcendante qui en est le creuset, et pour ainsi dire l’esprit des lieux, c’est en faire très vite une singerie dévoyée.
À regarder comment fonctionne la société suédoise, qui se trouve sur bien des plans à la pointe de la postmodernité, on se rend compte que l’idéal d’égalité porté par les Soviétiques se voit enfin, là, réalisé. Les Soviétiques avaient échoué dans leur rêve égalitaire puisqu’après avoir supprimé les élites par la terreur, ils avaient vu resurgir dans leurs rangs une élite clandestine, la Nomenklature, habile à s’arroger les privilèges de ceux mêmes qu’elle avait éliminés. Les choses ne se passent pas du tout ainsi en Suède. Aucune terreur n’a été mise en œuvre contre les élites, mais celles-ci sont si mal vues et si surveillées, si ridiculisées au moindre geste prétentieux, qu’elles ont intérêt à ne pas exister et à se cacher profondément. Le roi lui-même fait l’objet de poursuites s’il commet une faute légère au volant, et l’opinion vilipende un citoyen qui s’offrirait une voiture de luxe ou suspecte celui qui emploierait un domestique, comme on l’a vu dans le « débat sur les bonnes ». Autrement dit, on confond systématiquement l’égalité de tous devant la loi et l’égalité des mérites (ce que les syndicats étudiants français appellent le droit de réussir). S’il est normal (quoique courageux à appliquer) que le roi lui-même soit puni pour son infraction, il est injuste de vouloir punir les mérites ; l’égalité devant la loi est démocratique, l’égalitarisme est oppressif.
Dans la société suédoise, on n’aime pas les gens intelligents et brillants,
considérés comme arrogants 4. Ce que les Suédois appellent les lois de Jante sont dix commandements qui fondent l’égalité dans les esprits : « Ne t’imagine pas que tu sois quelqu’un d’important […]. Ne t’imagine pas que tu puisses être meilleur que nous en aucune manière, etc. » Il s’agit de déjouer et de condamner d’avance chez les citoyens tout désir de supériorité et donc de déploiement de soi.
La où le communisme n’a pas réussi, parvenant juste à laisser resurgir au marché noir les inégalités flagrantes qu’il avait pour but unique d’éradiquer, les sociétés scandinaves réussissent sans violence et par la seule pression morale. Et elles réussissent parfaitement, puisqu’on ne voit pas le virus inégalitaire se redéployer sous le manteau. On peut dire qu’ici le marxisme est parfaitement réalisé. La société a été débarrassée de l’envie puisque nul ne possède plus que l’autre, ni en avoir ni en être. Pour y parvenir, les citoyens ont été convaincus par la pression du groupe de ne rien vouloir ni de ne rien entreprendre de plus que les autres : ce sont les lois de Jante. On les en a convaincus non par le raisonnement, qui aurait été bien difficile à élaborer, mais par la moquerie et la dérision : les lois de Jante ridiculisent et injurient celui qui veut se hisser.
Ayant le culte de l’égalité, les Suédois ont aussi celui du mimétisme et de la dénonciation. Le culte de la modestie est aussi celui du consensus. L’égalitarisme choisit de fabriquer un troupeau. Il est bien difficile de secréter un pluralisme politique dans cette société, ce qui explique que les sociaux-démocrates y soient restés au pouvoir pendant soixante-dix ans.
Nous avons ici une loi morale d’origine chrétienne qui se voit dénaturée, d’abord par le communisme, puis par la postmodernité de pointe (les Scandinaves auxquels nous essayons en France passionnément de ressembler). L’égalité paulinienne s’entend en dignité, et naturellement elle se concrétise en égalité sociale – comment respecter comme également digne quelqu’un que l’on exploite sans vergogne ? Mais elle ne nie jamais un principe fondamental : le déploiement des capacités et qualités de chaque individu, le développement de ses talents. Autrement dit, la morale chrétienne commande non pas d’interdire les inégalités de mérite, mais de les assumer en les limitant raisonnablement et en diminuant leur importance face à l’égalité en dignité. Ici la modestie est une vertu, elle n’est pas un règlement ! La folie des Lumières dévoyées est de vouloir faire de la vertu un règlement. Pour réaliser tout à fait l’égalité, il faut écraser l’autonomie, l’esprit d’entreprise, la création individuelle. La ressemblance est grande avec les anciens despotismes, toujours si égalitaires. À cette différence de taille : les anciens despotismes laissaient toujours prospérer une petite élite à l’autorité discrétionnaire – c’était le cas du soviétisme qui, comme Lénine l’avait compris avec désespoir à la fin de sa vie, reproduisait le despotisme
éclairé des Tsars 5. Tandis qu’aujourd’hui, l’État tient et retient l’individu par tous les pores, le protège et le dirige du berceau au tombeau (c’est la rançon de l’égalité) non pas pour le pouvoir d’un chef ou d’une élite, mais au nom de l’idéologie égalitaire des Lumières, au nom du Progrès.
OceanofPDF.com