La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
6 - Renaturation de l’homme, tout est possible
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Renaturation de l’homme,
tout est possible
Après les totalitarismes, certains ont compris que pour avoir fait tant de dégâts, nous avions certainement dérangé un ordre sacré, même s’il est toujours bien difficile de décrire cet ordre. Ceux-là sont devenus plus circonspects quant à nos capacités à changer le monde. Ils se sont engagés dans une réflexion sur l’anthropologie. Prenant a contrario l’adage de Marx, ils ont pensé qu’il fallait comprendre le monde pour mieux pouvoir le transformer. Vouloir le comprendre, cela signifiait qu’il possédait des lois propres et qu’il convenait de les respecter. Ce qui est justement la mise en cause du totalitarisme, pour lequel le monde humain n’a pas de lois propres et peut donc se voir re-fait à volonté et par la volonté de l’homme, impunément.
Les dissidents du Centre-Est européen et certains de la Russie soviétique sont pratiquement les seuls à avoir compris que la monstruosité du totalitarisme tenait profondément à la volonté de re-naturation de l’homme. Ils l’ont compris parce qu’ils ont vécu cette tentative éhontée, effroyable et inutile de dénaturation – car une re-naturation ne saurait être qu’une dé-naturation. On peut citer le russe Zinoviev, le tchèque Belhoradsky, le polonais Tischner, et beaucoup d’autres.
Mais dans les pays occidentaux, où le totalitarisme n’avait pas véritablement fait son œuvre, sinon de façon dérivée, et où l’on n’en avait qu’une vision pour ainsi dire intellectuelle, dans l’ensemble la position ne fut pas la même. On crut, on s’imagina, que l’essence du totalitarisme était la terreur, j’allais dire simplement la terreur, si l’on peut ici proférer ce mot simplement sans être suspecté de minimiser la portée immense et redoutable du mal prodigué. On se mit à définir le totalitarisme par la terreur, sans tenir compte de l’essentiel, ou si l’on préfère, du socle ou du fondement, de ce qui réclamait et justifiait la terreur, c’est-à-dire de la volonté de re-naturation de l’homme. Il est évident que si l’on en avait tenu compte (certains l’ont fait), on aurait mieux compris d’une part la nuisance de cette re-naturation, capable d’utiliser une pareille terreur pour s’accomplir ; et d’autre part sa capacité à perdurer au-delà même de l’abolition de la terreur dans les pays civilisés – et cela est une chose que nous n’avons encore pas du tout comprise et dont a fortiori nous n’avons pas saisi l’ampleur.
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