La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Le ventre est encore fécond, D’où a surgi la bête immonde

Le ventre est encore fécond,

D’où a surgi la bête immonde

 

La caractéristique essentielle du prométhéisme perverti est qu’il déteste le passé et souhaite en effacer jusqu’au souvenir (et jusqu’aux photos dans les livres d’Histoire). Les opposants qui récusent l’émancipation font partie de ce passé à éradiquer. En d’autres temps, ils seraient les premières victimes de la terreur. Mais heureusement, cela n’est plus de mise. On va plutôt les ridiculiser, les comparer à des sauvages ou les traiter de provinciaux attardés.

Les totalitarismes sont prêts à tout détruire pour prendre leur revanche sur les injustices historiques, pour payer le prix des humiliations du passé. L’impatience de la rédemption leur commande de couper les ponts derrière eux, au fur et à mesure qu’ils avancent, afin de n’être pas tentés de trouver dans le passé quelque réconfort et surtout afin de décourager ceux qui voudraient tomber dans ce piège. Tout faire, quitte à détruire, pour ne pas revenir en arrière. L’état ante est le Mal absolu. Ici s’applique le Fiat justitia et pereat mundus, au sens radical : pour qu’advienne l’avenir attendu, il vaut la peine de détruire une partie du monde présent, celle qui s’oppose à la rédemption, ou, dans le cadre postmoderne, d’empêcher cette partie de nuire par tous moyens possibles. La disparition d’une partie du « monde » est considérée comme un dommage collatéral, c’est le prix à payer pour parvenir au but glorieux. Quels que soient les moyens employés, selon le lieu et le temps, l’écartement des opposants ne suscite aucun débat, parce que la pensée de la totalité est persuadée de parler au nom d’une prétendue science, donc d’un savoir objectif auquel s’opposent seuls les attardés et les simples d’esprit. Le nazisme agissait au nom d’une science de la race, le DIAMAT des Soviets était considéré comme une science, et le prométhéisme perverti de la postmodernité exige sa reconnaissance comme science – le Gender, par exemple, est enseigné dans les écoles dans le cours de Sciences de la vie et de la terre, c’est-à-dire de Sciences naturelles, et non dans le cours de morale on instruction civique : il exige d’être considéré comme une science (alors qu’il représente une opinion), et donc ne supporte pas la critique.

 

Naturellement, considérer la marche du temps sous l’angle du progrès et de l’amélioration traduit une pensée prométhéenne bien normale chez nous puisqu’issue de nos entrailles mêmes. Mais vouloir trouver au progrès un épilogue terrestre, une résolution, un achèvement indépassable, c’est du prométhéisme perverti, et fatalement une utopie délétère, vouée à alimenter des déceptions et des révoltes sans nombre. L’amélioration du monde humain, fruit du temps fléché judéo-chrétien, représente une promesse en perpétuel accomplissement, et non un butoir de perfection auquel il faudrait parvenir en récusant tout ce qui précède. Dans ce cadre, personne ne peut donner une définition de la société parfaite, laquelle ne s’inscrit que dans l’utopie ou bien dans la transcendance, bien difficile à saisir. Les pensées de la totalité jugent les sociétés depuis une utopie de la perfection, irréalisable. La postmodernité adopte aussi, d’une autre manière, le point de vue de Sirius pour décréter parfaite une société entièrement libre, paritaire, solidaire et égalitaire. Mais il est difficile de faire passer ce « programme » pour le Bien absolu, comme on le laisse croire. Car ce n’est qu’une utopie, qui aussitôt tombée entre nos mains comme « programme », devient une fleur fanée, rencontre des oppositions, s’avère irréalisable et se pervertit d’elle-même. Le communisme n’avait pas compris le caractère irréel de son programme, qu’il considérait comme un absolu réalisable. Et c’est encore ce que nous faisons.

 

L’avenir radieux du communisme ne s’est pas réalisé, parce que la perfection n’est pas d’ici. Le Reich de Mille Ans a duré douze ans, parce que tout passe, y compris ce que certains considèrent comme l’Absolu. La démocratie postmoderne n’est qu’une saison historique, parce que le désir et la capacité d’amélioration du monde ne peuvent nous permettre d’aboutir au terme, qui exprimerait la fin de notre finitude, et appartiendrait donc à un autre ordre, à une dimension qui n’est pas d’ici. Et c’est bien pourquoi nous n’avons pas le droit de renier notre passé comme s’il était radicalement mauvais et radicalement séparé de nous, les bons élèves de l’Histoire. Nous avons développé notre conscience et même notre conscience morale au cours de siècles d’expériences et d’apprentissages. Mais nos descendants nous adresserons sûrement certains reproches amers, dont nous serions surpris d’apprendre la teneur :

 

Décrivant l’activité de ces personnages, qui seront selon eux la

cause de ce qu’ils appellent RÉACTION, les historiens les jugent

sévèrement. Tous les hommes célèbres de ce temps, à commencer

par Alexandre et Napoléon et jusqu’à Madame de Staël, Photius,

Schelling, Fichte, Chateaubriand et d’autres, sont cités devant leur

tribunal rigoureux et sont acquittés ou condamnés selon qu’ils ont

contribué au PROGRÈS ou à la RÉACTION. […] Mais suppose-t-on

même qu’Alexandre Ier se trompait il y a un demi-siècle dans ses

jugements sur le bonheur de l’humanité, on est tout naturellement et

nécessairement amené à supposer qu’au bout d’un certain temps il

se trouvera que l’historien qui juge Alexandre avait, lui aussi, des

vues erronées sur le bonheur de l’humanité. Cette supposition

s’impose d’autant plus que lorsque nous examinons les

développements de la science historique, nous voyons que d’une

année à l’autre les opinions sur le bonheur de l’humanité changent,

avec chaque nouvel historien ; de sorte que ce qui était jugé bon est

dix ans plus tard jugé mauvais, et inversement 13.

 

Par ailleurs, nous pouvons déchoir et retomber, car le progrès n’est pas un train en marche mais un effort permanent.

Il faut bien constater qu’après la défaite des totalitarismes, nous avons cependant conservé leur image du temps historique.

« Le ventre est encore fécond », disait Brecht, « d’où a surgi la bête

immonde 14 ». Tant qu’il y aura des cultures établies dans le temps fléché, donc croyant au progrès, mais dénuées d’une anthropologie, la volonté de sortir du monde, comme façonnement d’une utopie, renaîtra indéfiniment sous toutes sortes de formes. Car l’utopie consiste à sortir du lieu (topos), et une époque sans anthropologie et animée par l’espoir d’émancipation ne peut que tenter d’inventer en permanence des sorties du lieu où elle se trouve, c’est-à-dire de la vie courante, si pauvre et si tragique.

C’est probablement pourquoi les courants actuels anti-prométhéens, à commencer par les écologistes, ont tendance à vouloir abolir la flèche du temps. Ceux qui ne supportent pas l’ubris de la capture et de la domination de tout – de la nature, de l’argent, de l’influence – ceux qui ont pour adversaire Cecil Rhodes « si je pouvais, j’annexerais les planètes », ceux-là forment parfois le dessein de revenir au temps circulaire des Non-Occidentaux ou des pré-Occidentaux, pour échapper à nos congénitales perversions.

 

*1. À l’heure de la dernière correction de ce texte, les attentats de Paris attestent qu’il n’y a pas de « fin de l’Histoire ».

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