La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
Désolation
Le totalitarisme appartient au monde de l’isolement, que Hannah Arendt appelait désolation, au sens latin de dépeuplé, ravagé, abandonné. Il est le paroxysme de l’individualisme : ou bien il apparaît dans un monde déjà individualisé dont il renforce la séparation, comme dans l’Allemagne de Weimar ; ou bien, comme en Russie au début du e XX siècle, il ne peut se
déployer qu’en brisant les liens et en individualisant radicalement. La relation entre le totalitarisme et la désolation est si profond que la question de la cause et de l’effet n’a pas de sens ici : chacun entraîne l’autre et peu importent les circonstances, cela se produit toujours.
La Modernité tardive occidentale se trouve en situation de désolation. Pourtant, et c’est essentiel, jamais l’isolement n’est donné pour une finalité. Ce qui est donné pour une finalité, c’est le refus des particularités. L’isolement représente la conséquence, et la conséquence systématique, sans rémission, du refus des particularités. Mais elle n’est pas appelée pour elle-même, et plutôt, oh légèreté, elle est récusée. La société contemporaine accuse et condamne sans cesse les liens issus des particularismes, comme les liens d’appartenance à la famille, aux petits groupes, et aussi aux groupes plus vastes comme la patrie. Elle ne cesse de louer l’enfant trouvé et le citoyen du monde, et traite de mesquin et de primaire celui qui n’est pas entièrement voué à l’universel. Et cependant elle ne cesse de pleurer sur les liens disparus, la common decency qui se perd, et l’isolement dramatique dans lequel se trouvent un si grand nombre de nos compatriotes. La relation entre le refus des particularités et l’isolement des individus n’a pas encore été réellement acceptée. Les particularités sont si honnies, considérées comme si dangereuses, que l’on ne peut pas se résoudre à leur trouver des vertus, comme celle, essentielle, d’assurer les relations entre les humains. Que les relations entre nous soient nécessairement conditionnées par des inégalités et des relations d’autorité capables d’engendrer des effets pervers, cela nous paraît si insupportable que nous préférons encore la solitude.
Autrement dit, la désolation obtenue dans les sociétés postmodernes se justifie pour les mêmes raisons que dans la société communiste : mieux vaut l’individualisme extrême plutôt que des groupes particuliers accusés de féodalisme d’une manière ou d’une autre. Ou encore : mieux vaut la désolation que l’inégalité et la tyrannie des petits chefs.
Emportés dans cette contradiction où nous sommes, entre le refus des liens et le besoin impérieux de liens, nous recherchons des liens pour ainsi dire plus haut perchés, plus abstraits et en conséquence incapables de susciter les perversions de la proximité humaine. Le caractère impersonnel, anonyme, insignifiant, des soi-disant relations dans les États providence, entretient un isolement général qui ne se dit pas et qui plutôt se prétend un système de relations libres et affranchies de tous les tabous.
Oui, les relations humaines limitent la liberté individuelle – c’est presque une lapalissade. Quand on regarde le destin des totalitarismes, il est permis de penser que cette limitation vaut la peine, en tout cas si elle est énoncée et contrôlée. Mais la Modernité tardive ne voit pas les choses ainsi : elle attend toujours de gagner à la fois la liberté individuelle totale et la relation avec les autres. Manière de récuser encore l’imperfection du monde et de vouloir l’abolir.
L’absolu de la liberté ne s’accorde qu’avec le néant de la relation. Mais limiter la liberté ne suffit pas pour susciter une relation. La fameuse liberté des Lumières qui « s’arrête là où commence celle des autres », décrit une société d’individus séparés les uns des autres et régnant chacun sur son pré carré. Ici la liberté ne se restreint pas pour la relation, mais au contraire pour la parfaite solitude. La relation ne suppose pas seulement la restriction de la liberté individuelle, mais aussi sa métamorphose : elle devient une liberté qui répond de l’autre, une liberté responsable. Ce n’est plus la même. D’ailleurs, l’individu qui la porte est devenu une personne, c’est-à-dire quelqu’un qui est inscrit dans ses groupes et les porte en même temps que soi.
Le plus angoissant, c’est ce paradoxe des conséquences qui fait terminer si tranquillement la liberté dans la servitude. Le communisme, enfant des Lumières, s’engage à éradiquer toutes les féodalités et à restaurer l’individu dans sa liberté totale et entière. Il s’engage aussitôt dans l’un des despotismes les plus monstrueux que l’histoire ait connu. L’Occident postmoderne, ayant compris tardivement que les deux totalitarismes (et pas seulement celui du nazisme) conduisaient à la servitude, annonce la réalisation tant attendue de l’idéal bafoué : la libération totale de l’individu, qu’on va émanciper du patronat, du patriarcat, de la souveraineté, des discriminations de toutes sortes, de la nécessité de la vie et de la nécessité de la mort, enfin de la condition sexuée. On s’engage aussitôt dans une oppression rampante dont Tocqueville avait déjà décrit les prémisses. Une fois les liens particuliers défaits pour garantir la liberté individuelle, l’instance étatique doit remplacer les solidarités interdites. Elle le fait sous les totalitarismes. Elle le fait aujourd’hui.
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