La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)
L’emphase et l’ersatz
Il y a finalement peu de différence entre les figures enthousiastes et parfaites des jeunes pionniers de l’art réaliste totalitaire (D’un seul pas, allez vers l’avenir radieux), et les figures mièvres et sottement enthousiastes de nos publicités (Entre ma banque et moi, c’est une relation forte – sur le ton inspiré d’une déclaration d’amour). Les jeunes pionniers de l’art réaliste totalitaire étaient simplement ridicules parce que l’on savait bien que les travailleurs de la terre, un épi de blé à la main, gagnent la vie quotidienne avec ses joies et ses peines, mais ne créent aucun paradis terrestre. La femme qui s’écrie avec passion qu’elle aime sa banque, est tout simplement ridicule, parce que l’on sait bien qu’une passion de cette sorte ne s’applique pas à une banque, mais seulement à des êtres de chair et de sang. Ce qui relie les deux sociétés, c’est l’omniprésence du mensonge. On dira que personne ne me force à aimer ma banque. Certes. Mais on tente de me faire croire, avec douceur et répétition, que la valeur de ma banque (ou de mon frigidaire, ou de ma voiture) est supérieure à tout. Les régimes totalitaires n’avaient pas de honte à exhiber les apparences les plus clairement mensongères (comme ces annonces du bonheur universel alors que la société était plongée dans la terreur et le désespoir) parce qu’ils ne croyaient pas à la vérité. Autrement dit : parce qu’ils avaient définitivement donné à la réalité son congé. Ce qui les intéressait, ce n’était pas la réalité présente, considérée comme un songe – mais la réalité future, celle justement que décrivaient leurs discours. La communication postmoderne omniprésente répond à la volonté de susciter partout une grandeur d’imposture, fictive. Nos sociétés vivent sur des apparences et des mensonges (90 % des lycéens ont un haut niveau puisqu’ils ont réussi leur baccalauréat), comme vivaient les sociétés idéologiques, parce qu’elles sont imprégnées d’une idéologie de la réussite égalitaire de tous (tous sont l’élite !), de la vie parfaite, du corps parfait, de la possibilité de posséder en même temps les choses les plus contradictoires (la meilleure qualité au moindre coût ! la dépense qui rapporte !), de l’acquisition sans effort, et du bonheur à portée de main.
La publicité d’une époque, si on pouvait en faire une analyse poussée, révélerait à quel point nous vivons dans un monde de fiction – non pas celui des anciens contes de fées, qui se savaient imaginaires, mais dans un monde de fiction qui se prend pour le vrai et se croit le vrai. Les sentiments de joie, bonheur, admiration, exaltation, fascination, bien-être total, que décrit la publicité devant des objets comme des voitures ou des déodorants, ne peuvent pas être véridiques. Nous ne pouvons pas atteindre la plénitude parce que nous avons trouvé un déodorant longue durée ou une voiture peu coûteuse, comme on veut nous le faire croire. Et il en va de même pour la propagande politique, composée d’annonces spectaculaires, de vastes idées lancées en l’air à tout propos et finalement jamais réalisées. Chacune d’entre elles est donnée pour la solution miracle qui permettra de faire reculer le chômage ou de restaurer l’égalité dans l’école républicaine. Et au bout du compte abandonnée, enlisée dans les sables après si peu de temps (le « contrat de responsabilité », ou bien chacune des réformes de l’Éducation nationale). On ne peut s’empêcher de penser à l’enflure de la propagande sous les régimes oppressifs de l’âge moderne, depuis l’URSS jusqu’à la Chine ou Cuba. L’emphase et la grandiloquence pour ce qui n’en vaut pas la peine (l’achat d’un plat cuisiné ou bien le Xe plan gouvernemental d’emplois aidés), manifeste la volonté tenace de glisser à la place de la réalité un monde inexistant, dans lequel les citoyens seraient assez idiots pour accepter de vivre. Ceux-ci évidemment ne sont pas dupes, mais ils se comportent comme s’ils l’étaient, ce qui est déjà le signe d’une mystification réussie. Quand on fait croire toute la journée au citoyen qu’il va s’évanouir de joie devant une crème de beauté ou un yaourt 0 %, alors il finit, non pas par s’évanouir de joie devant la crème de beauté ni par croire au X e plan d’emplois aidés (il n’est pas idiot), mais il finit par ne plus avoir aucune confiance dans la réalité elle-même, par ne plus repérer la frontière exacte entre le réel et la fiction. L’imposture a trop de poids. Les critères sont brouillés. On ne sait plus si le réel c’est le discours tapageur et prétentieux, ou bien la petite réalité oubliée dans un coin, malmenée, et accusée de populisme quand elle s’exprime, cette réalité traîtresse, qui a l’audace d’exister lors même qu’on le lui a interdit. Le citoyen vit dans un monde fluctuant et instable, comme le myope qui a perdu ses lunettes. Il ne parvient plus à établir le statut des simulacres qu’on lui présente, à savoir si ce sont ou non des simulacres.
Mais le matérialisme n’est qu’une couverture – comme on parle de la couverture d’un espion ; ou un somnifère, capable d’escamoter la véritable idéologie dominante : un prométhéisme si excessif qu’il en est irréel et impose à beaucoup de vivre dans le faux, le faux-semblant, l’imposture. Le simple bon sens est impossible. Tout est artifice et superfice.
Le totalitarisme était le règne de l’ersatz. Kundera en a fait un motif littéraire avec le kitch. On achetait à Varsovie un « produit beurre-ressemblant », telle était l’étiquette officielle (en réalité margarine cancérigène). Il n’y avait pas de jambon, alors l’épaule s’appelait « produit jambon-ressemblant ». Une existence où tout est semblant : d’où la force de la nécessité d’après Patočka de « vie dans la vérité ». Aujourd’hui nous ne sommes pas voués à la margarine, mais nous vivons sous le règne des simulacres de Baudrillard. À son excès, la volonté d’émancipation devient une agression contre la réalité. Les individus vivent dans la fiction parce qu’il faut constamment faire comme si le monde espéré était déjà advenu. La société postmoderne vit dans une fiction, constamment entretenue par les médias, de bonheur, de problèmes résolus, de beauté et de confort, d’exploits individuels de toutes sortes.
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