La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

L’émancipation comme mesure du Bien

 

On élimine les racines en sacralisant une émancipation sans nuance, sans question et tous azimuts. Le premier signe patent de la sacralisation de l’émancipation est le traitement si différent réservé aux deux totalitarismes du e XX siècle. L’un et l’autre se sont distingués par des horreurs sans nombre et des perversions indescriptibles. Et il arrive ceci : le nazisme est haï et sans cesse décrié, ce qui est bien le moins ; mais le communisme est sans cesse excusé, pardonné, et ses crimes pudiquement dissimulés sous les manteaux. Il faut en déduire que ce n’est pas la terreur qui nous indigne, puisqu’elle était aussi grande ici que là.

La terreur n’est pas décisive dans nos jugements, car si c’était le cas, il n’y aurait pas de différence de traitement entre nazisme et communisme. Il suffit de constater à quel point l’on mégote sur le nombre de morts à propos du communisme, alors que si quelqu’un ose faire la même chose pour la

Shoah, c’est du négationnisme, donc criminel 13. La façon que nous avons, plus généralement, de distinguer les meurtres de masse qui nous indignent et ceux qui nous indifférent, est elle-même significative. Plus que cela, d’ailleurs, puisqu’il y a aussi les meurtres de masse que nous approuvons en secret, ceux qui permettent l’avancée émancipatrice : c’est le cas des meurtres de masse français de 1793, et d’une certaine manière aussi, des meurtres de masse du communisme. Les intellectuels français qui approuvèrent les horreurs de Polpot se produisent aujourd’hui chaque jour dans les salons parisiens et dans nos salles de cours ou nos jurys de thèse : on imagine que celui qui en aurait fait autant pour le nazisme serait plutôt contraint de se cacher.

Des raisons profondes existent pour expliquer et même comprendre ces distinctions, mais il s’agit seulement ici de montrer que la terreur n’est pas l’élément prépondérant ni même déterminant pour distinguer ces régimes : si elle l’était, tous les régimes qui utilisèrent la terreur seraient jetés dans le même opprobre – et ce n’est pas le cas. En réalité, l’évocation de la terreur est utilisée comme élément déterminant pour vilipender et écraser un adversaire. C’est un argument polémique et rien d’autre.

Il convient donc de dénicher le véritable argument qui se cache derrière et ne se dit pas. Le nazisme, dit-on, est haï en raison de l’holocauste. Mais en réalité, l’extermination n’est qu’un prétexte, puisque, par exemple, Holodomor ne jette pas du tout le régime soviétique dans le même opprobre. Le nazisme est haï pour une autre raison, plus obscure et presqu’impensée : parce qu’il est une tentative de retour à une forme (par ailleurs mortifère) d’enracinement – dans l’identité, ici de race, dans l’identité culturelle même fantasmée, dans la patrie, tout ce qui est aux racines. Le principal problème n’est pas la terreur, mais plutôt l’émancipation ou l’enracinement. Le nazisme est détesté en raison de l’enracinement et non en raison de la terreur, sinon nous détesterions tout autant le communisme et la terreur révolutionnaire française de 1793. Si le meurtre de masse vendéen reste, après deux siècles, tellement occulté, c’est que la République française renâcle à condamner ceux qui nous débarrassèrent d’une population qui symbolisait l’enracinement.

Le totalitarisme nazi se voit violemment délégitimé, officiellement en raison de la terreur, en réalité parce qu’il prône une forme d’enracinement (forme dépravée) ; tandis que le totalitarisme communiste, en dépit de la terreur, se voit couronné d’indulgence et de regrets, parce qu’il prône l’émancipation – et cette émancipation, même tout à fait dépravée elle

aussi, s’attire toutes les indulgences 14.

Le progrès dans l’émancipation est toujours identifié au Bien. Il est devenu LE BIEN. Ce qui se trouve du côté de l’émancipation, d’une façon ou

de l’autre, est toujours par delà le bien et le mal. Les artisans de l’émancipation sont innocents par nature : on trouve toujours mille excuses à leurs crimes.

Le moment postmoderne, le e XXI siècle, a transformé les critères du bien

et du mal. Le bien, c’est exclusivement le progrès et l’émancipation. Le mal, c’est l’attachement aux racines et la quête des limites. C’est pourquoi on peut afficher Staline ou Lénine dans nos universités, mais pas Hitler. Tout ce qui voudrait préserver, sauver, conserver quelque chose du passé, est considéré comme mauvais. Et plus encore : le mal – l’enracinement – est défini soit comme le Mal absolu (réduction ad hitlerum qui s’étend très loin par capillarité), soit comme une maladie. Le conservatisme est si peu normal qu’il faut le décrire comme une pathologie : tout ce qui se termine en -phobie. (Il est intéressant de voir que la peur est considérée en revanche comme hautement respectable quand elle est revendiquée dans le concept d’« heuristique de la peur » de Hans Jonas, parce qu’il est respectable d’avoir peur de la bombe atomique ou du capitalisme). Phobie est traduit comme haine davantage que comme peur. Il est donc impossible de considérer le discours de l’enracinement comme une opinion : c’est exclusivement une maladie ou un crime. Cette traduction de l’opinion contraire en pathologie représente l’un des aspects les plus significatifs de l’idéologie en marche, et manifeste à quel point nous sommes proches des sociétés de type communiste : l’émancipation ne supporte rien qui la contredise, elle EST le Bien.

Il faut préciser que les sociétés ont coutume d’identifier le Bien à une valeur pour elles considérable, selon les époques. Par exemple, voilà ce que dit Tolstoï à propos de la grandeur :

On ne peut, paraît-il, appliquer à la grandeur la mesure du bien et du

mal. Pour celui qui est grand rien n’est mal. Aucune abomination ne

peut lui être imputée. « C’est grand ! », disent les historiens, et alors

il n’y a plus ni bien ni mal, il y a ce qui est « grand » et ce qui

« n’est pas grand ». Ce qui est grand est bien, ce qui n’est pas

grand 15 est mauvais.

 

La morale est aujourd’hui donnée pour tout ce qui importe après les abominations du e XX siècle. Pourtant, la morale passe largement après le

Progrès, puisque les barbaries sont innocentées quand elles sont du côté du Progrès.

 

Les deux totalitarismes n’ont existé que par rapport à la modernité, avec laquelle ils ont entretenu des relations antithétiques. L’enjeu des deux totalitarismes est un combat de titans entre l’enracinement perverti et l’émancipation pervertie. Le nazisme cherche dans l’excès et la perversion à écarter la modernité, le communisme cherche dans l’excès et la perversion à réaliser la modernité. Aucun des deux ne parvient à son but. Le travail reste à accomplir. À quoi s’emploie notre temps : à réaliser l’émancipation ; et aussi à faire en sorte que l’enracinement soit considéré définitivement comme un crime absolu. Or aucun des deux ne saurait évincer l’autre, car les humains ont impérativement besoin à la fois d’enracinement et d’émancipation. Notre temps est pareillement condamné à l’échec, par cette ignorance du nécessaire équilibre et de l’alchimie subtile qui seule permet une vie proprement humaine : à confondre l’émancipation avec LE BIEN, il ruine des pans entiers de notre humanité.

 

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