La haine du monde : Totalitarismes et postmodernité (French Edition)

Une place dans le monde

 

L’homme séparé de ses groupes d’appartenance apparaît inutile et superflu : tel le décrivent Ortega y Gasset à propos de la société moderne ou Hannah Arendt à propos des totalitarismes. Les sociétés postmodernes produisent des citoyens inutiles parce qu’ils sont des usagers des services d’État plus que des contributeurs ou des associés de projets communs. L’État postmoderne ne cesse de dire à ses citoyens qu’ils sont trop mal outillés pour mener à bien une tâche d’intérêt général, qu’ils n’ont pas la large vision nécessaire ni la belle abnégation, ni non plus l’intelligente objectivité qu’on peut attendre des agents anonymes de l’administration. L’État postmoderne (surtout en France) préfère en conséquence que toutes les tâches, jusqu’aux plus quotidiennes et aux plus intimes, soient dévolues à des agents spécialisés. Ce célibataire travaille dur et paye beaucoup d’impôts qui financent la maison de retraite où sa vieille mère passera Noël avec des animateurs. La finalité est toujours de mettre un terme à l’oppression des groupes.

 

Le rapport étroit qui apparaît entre l’isolement, la massification et le totalitarisme, ne vaut pas seulement pour ce dernier ou alors il faudrait lui attribuer un champ d’action et une définition plus larges. Le rapport entre l’isolement, la massification et une forme ou une autre de sujétion, concerne à la fois le totalitarisme du e XX siècle et l’Occident postmoderne du XXIe siècle naissant. Car dans les deux cas, et avec une sorte de continuité

inavouée, le but est toujours d’enlever à chaque individu la place qu’il occupe dans le monde. De faire en sorte que nul n’occupe dans le monde une place spécifique. Autrement dit, de gommer aussi entièrement que possible les rôles, en les remplaçant par des fonctions.

Car le rôle a pour effet de légitimer des autorités qui peuvent se figer et déployer des perversions. Ou même des autorités imméritées qui suscitent encore des perversions. Et ces craintes ne sont pas infondées. Elles nous habitent et en tout cas elles habitent ceux d’entre nous qui ne souhaitent pas défendre le passé pour lui-même ou pour des intérêts et des avantages particuliers – beaucoup défendent les autorités imméritées parce qu’ils ne seraient pas capables de mériter l’autorité ! Ces craintes nous habitent si fortement que nombre d’entre nous, si on ne leur laisse que ce choix draconien, préfèrent encore aller vers cet isolement délétère plutôt que d’en rester ou de retourner à ces autorités figées et perverses. À l’heure qu’il est, nous n’avons le choix qu’entre l’un et l’autre, ce qui nous enfonce dans le désespoir. D’où une certitude : si nous voulons sortir de cette utopie molle mais oppressive (et d’autant plus oppressive qu’elle est plus molle), il nous faudra revoir entièrement l’éthique des rôles.

 

L’homme détenteur seulement d’une fonction n’a pas de place dans le monde. Car une fonction est un fauteuil vide, qu’on occupe sans autre raison que le tour de garde. Je n’occupe pas cette fonction parce que c’est moi, mais parce qu’il faut quelqu’un. Et ce pourrait aussi bien être un autre.

Un individu qui, dans l’existence, n’exerce que des fonctions, est un individu qui n’importe pas. Car je n’importe que dans les rôles : là où je suis, en tant que tel, indispensable, même si ce mot rend toujours un son excessif.

Le but profond de la Modernité tardive, comme du totalitarisme, est de supprimer les rôles – du gouvernant, du chef d’entreprise, du père de famille, et de rendre chacun interchangeable. Cette noble finalité, visant à supprimer les excès du système des rôles, a en même temps deux conséquences. La première est l’isolement général, parce que les liens interhumains expriment toujours des dépendances, et supprimer les dépendances c’est aussi supprimer les liens. La seconde est le sentiment d’inutilité générale, parce qu’un individu doté seulement de fonctions, et par définition interchangeable, pourrait aussi bien disparaître sans que nul ne s’en aperçoive – on le remplacerait au pied levé.

À travers la place qu’il occupe dans le monde, et seulement ainsi, l’individu devient une personne concrète. Il est ontologiquement une personne au sens de la dignité, si l’on croit en sa sacralité. Mais il devient existentiellement une personne à travers les liens qu’il tisse dans le monde, et il ne tisse de liens qu’en occupant une place – de parenté, de voisinage, de coopération, et d’une manière générale d’action et de vie communes. Robinson, avant l’arrivée de Vendredi, n’est une véritable personne que par la mémoire qu’il a de ses relations perdues, et parce que chaque objet ou chaque geste lui rappelle un lien humain. Mais un Robinson seul depuis toujours sur une planète oubliée n’est même pas possible. L’enfant-loup, élevé par les loups, est lui-même un loup, quoiqu’en croient les philosophes du e XVIII siècle.

 

La place occupée dans le monde requiert quelque stabilité. Je puis être fonctionnaire ou soldat – c’est-à-dire interchangeable – en mon état professionnel. Mais je ne puis être interchangeable partout : en tant que conjoint, en tant que parent, en tant que fils, en tant qu’ami, etc. Car ma signification provient de la singularité de mes rôles. La société occidentale postmoderne insiste pour marquer continuellement le caractère provisoire, remplaçable, et même jetable, des liens considérés jusque-là comme les plus intimes et les plus essentiels. Par exemple, dans la louange de la famille brisée, recomposée, artificielle, construite plutôt que naturelle. Ou dans l’attrait exercé par le contrat temporaire et révisable au détriment de la dette impayable reçue à la naissance, désormais détestée. Tout cela constitue la suite et la poursuite d’une histoire : celle de l’anéantissement des féodalités et des corporations au e XIX siècle, de l’exode rural du

XIXe siècle. Marx disait que le prolétaire n’avait plus ni famille ni patrie. La

Modernité tardive s’applique à réaliser concrètement cette prédiction. La République affirme que c’est elle qui éduque les enfants, et le citoyen doit se dire citoyen du monde plutôt que de France. Marx avait montré que le malheur du prolétaire est cette vacuité, conséquence de l’abolition de tous les liens, laquelle provient de la privation d’une place dans le monde. Le prolétaire est sans propriété, sans famille, sans travail digne de ce nom, sans patrie. Ce qui lui a été enlevé, ce sont les appartenances. Cette classe éminemment révolutionnaire, parce que détachée de tout, serait donc le fer de lance d’une société nouvelle débarrassée de toutes les anciennes appartenances. Le citoyen contemporain n’est pas un prolétaire, et il n’attend pas les lendemains qui chantent, mais il voudrait vivre dès maintenant dans cette société abstraite où les communautés sont remplacées par des réseaux sans continuité, où les liens toujours temporaires évitent la responsabilité, où l’individu n’est installé nulle part afin de demeurer toujours absolument libre de tout.

 

L’individu « existe » s’il a quelque part une place. Bien sûr, en tant que personne il dépasse et déborde sa place, mais il ne se sait une personne qu’à travers elle. La place désigne un rôle. Le totalitarisme supprime les rôles en transformant tous les individus en fonctionnaires (qui n’ont que des fonctions), c’est-à-dire interchangeables. Le communisme veut qu’un humain ne soit plus corrélé qu’à l’espèce, qu’il soit entièrement traduit comme un humain, et plus jamais comme un membre de tel ou tel groupe particulier. La postmodernité (et surtout en France) veut que le citoyen soit seulement un citoyen, homme universel, et ne soit plus décrit comme membre d’un groupe. L’acceptation péjorative (le mot est faible, il s’agit plutôt de diabolisation), qui accompagne le terme « communautarisme », avec tous les adjectifs dépréciatifs et injurieux attenants (« frileux », « recroquevillé », « moisi », etc.), montre bien en quelle mésestime nous tenons les groupes d’appartenance, dès qu’ils revendiquent une identité (mot décrié également) et souhaitent exister en tant que tels.

C’est pourquoi les rôles sont ouvertement stigmatisés et ravalés au rang des vieilleries dont l’idéal égalitaire veut se débarrasser.

Le rôle exprime la différence vécue. Il affirme la complémentarité entre les humains. Ainsi se tisse le lien. C’est la complémentarité qui fait société. Les relations s’inscrivent d’abord dans le besoin. L’idéal de la société postmoderne est d’effacer cette réalité :

 

Il s’agit donc de déconstruire la complémentarité des sexes pour

transformer en profondeur la société 7.

 

Complémentarité correspond à interdépendance. Nos idéologues craignent l’interdépendance, forcément inégalitaire. Ils cherchent donc à supprimer la complémentarité, afin d’obtenir une égalité parfaite. De cette manière, on aura effacé aussi le lien interhumain. Encore une fois, l’in-différenciation crée l’indifférence.

 

L’isolement caractéristique de la modernité tardive est un élément majeur qui marque la poursuite des utopies révolutionnaires. Celui que Hannah Arendt appelle l’homme superflu, sans utilité ni signification parce que déraciné au sens de privé de liens et de relations, voilà le cœur et le centre des utopies révolutionnaires, qui est en même temps le cœur et le centre de la période contemporaine. Arendt avait prévu que l’idée totalitaire survivrait aux totalitarismes, partout où l’on trouverait des humains sans feu ni lieu, partout où l’on priverait les humains du feu et du lieu – toujours afin de les libérer ! L’ère des masses précède le totalitarisme, le conditionne peut-être, mais survit après lui :

 

Il se peut même que les véritables difficultés de notre époque ne

revêtent leur forme authentique – sinon nécessairement la plus

cruelle – qu’une fois le totalitarisme devenu chose du passé 8.

 

La description que Arendt avait donnée du totalitarisme comme arrachement au monde, déracinement du monde, reléguait au second plan la terreur, car le socle de cette forme politique monstrueuse, ce n’est pas la terreur, c’est l’arrachement. Ainsi, quand la terreur aura disparu, quand les peuples seront bien focalisés sur la terreur comme Mal absolu hors duquel tout est salut, alors on pourra poursuivre impunément, incognito et par d’autres moyens, l’œuvre d’arrachement au monde voulue et espérée par l’idéologie de l’émancipation dévoyée.

C’est maintenant.

 

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