La maison de Bretagne
Ce qui a suivi…
Ce qui a suivi le départ d’Albert, d’une certaine façon fut presque pire. Je n’aime pas y penser. On aurait dit que quelqu’un était mort. On entendait le silence. On respirait l’odeur de l’absence.
Ma mère avait-elle ou non entendu son mari partir ? Quand je suis arrivée à la maison, aussi silencieusement que possible, il n’y avait aucun bruit à l’étage. Je crois qu’elle avait tout de suite compris. Enfermée dans sa chambre, elle ne se montra pas de la matinée. « Elle se repose », chuchotait grand-mère Berthe, que j’avais mise au courant sans qu’elle en parût surprise. On a fait, Armelle et moi, et elle, comme si rien ne s’était passé. Maman ne redescendait toujours pas. Berthe s’a airait autour de nous pour donner un semblant de normalité à notre vie, nous emmenant faire les courses, cuisinant, lavant et repassant comme d’habitude. Elle montait de temps à autre à l’étage voir si sa lle avait besoin de quelque chose. Non, rien : Anne-Marie ne voulait rien, pour le moment, que la paix. Ça a duré comme ça plus d’une semaine. Berthe lui apportait parfois un plateau. Dans la maison vide, on n’entendait rien le jour, sinon par moments, venu du dehors, le bavardage furtif de promeneurs ; et la nuit le bruissement presque irréel des vagues. J’en étais à regretter les cris des dernières scènes conjugales.
Ce silence ! Cet isolement ! Cette maison, c’était une île sur l’Île.
Nous, vacanciers, résidents d’été, nous ne connaissions ici quasiment personne, à part quelques vieilles femmes à côté desquelles Berthe allait souvent s’asseoir sur un des bancs voisins pour bavarder au soleil, le banc de la Pointe, face au phare de la Perdrix, ou celui du port, ou celui du boulevard de l’Océan, à deux pas de chez nous, ou l’autre à son extrémité, à côté du « Manoir ». Celles que nous appelions « les copines de Berthe » venaient parfois à la maison lui apporter un poisson frais pêché par un voisin, des pommes qu’on leur avait o ertes. Mais elles n’avaient commerce qu’avec elle. C’est qu’elle était d’ici, Berthe, depuis qu’à sa retraite, quittant son petit appartement du XXe arrondissement, elle avait choisi de vivre toute l’année sur l’Île. Albert et Anne-Marie ne l’étaient pas, eux, d’ici ; c’étaient des étrangers, qui n’habitaient là que les deux mois d’été, et occupaient alors leurs journées, lui à se promener seul ou à peindre ; elle, à lire. Pour les gens de l’Île, c’étaient « les Parisiens » – et nous, les petites, nous étions les enfants des Parisiens. Quant aux autres vacanciers, par exemple les bourgeois du boulevard de l’Océan, nos voisins, ils nous regardaient, je crois, comme des originaux, des bohèmes qu’ils n’avaient pas grande envie de fréquenter.
Donc personne alentour, en ce moment di cile du départ d’Albert, ne s’est intéressé à sa disparition (qui s’était faite si discrètement), ni soucié de nous.
Un médecin est venu, envoyé par grand-mère que le silence et la prostration de sa lle a olaient. Anne-Marie a été soignée. Quand en n elle a refait surface, amaigrie, le visage ravagé de larmes, de grands cernes noirs sous les yeux, elle qui n’avait que trente-trois ans, c’était une vieille femme. Mais, je ne sais pourquoi, son visage ne m’inspirait pas la pitié mais une sorte de dégoût.
Le mois d’août se terminait. Il fallait penser au retour à Paris, à la rentrée des classes, et pour elle, et pour nous. Cette rentrée d’habitude si joyeuse, avec l’achat des livres, des fournitures de classe – cette année-là j’entrais en 6e, et combien j’attendais ce moment ! –, m’apparaissait e royable. E royable, la reprise de la vie dans l’appartement de la rue Lecourbe. E royable, la perspective de ne plus voir surgir papa au sortir de son atelier, de ne plus entendre sa voix joyeuse, de ne plus être soulevée dans ses bras. Car je savais, avec une certitude absolue qu’il ne reviendrait pas. Que ce temps était à jamais révolu.
Ce savoir, je le tenais du dernier regard qu’il avait eu pour moi, le matin où je l’avais vu monter dans cet autocar. Je savais aussi que nous n’aurions pas de nouvelles de lui. Jamais. Et pourtant je n’ai cessé d’attendre son retour. De le rêver. Parce que je l’aimais.
Oui, je l’ai longtemps rêvé ce retour. Malgré moi. En dépit de ma raison d’enfant sage, puis d’adolescente. Un rêve récurrent, ça s’appelle. C’était toujours à peu près la même chose. Le plus souvent, je me voyais entrer dans ma chambre, celle du boulevard de l’Océan bien sûr, et dans un bondissement de joie, je voyais que mon père était là, endormi tout habillé sur mon lit. Il était revenu sans rien dire à personne. Il portait le blouson beige dans lequel je l’avais vu partir et ses cheveux blonds étaient dans le désordre du sommeil, ses yeux fermés. J’allais le réveiller, j’étais déjà dans le bonheur à l’idée qu’il ouvre les yeux, qu’il me voie, que notre vie recommence comme avant. Mais à ce moment, c’est moi qui me réveillais : j’étais dans mon lit, et, à côté de moi, il n’y avait personne. Je comprenais que j’avais rêvé. Qu’il n’était pas là. Qu’il ne le serait jamais. Et c’était encore plus douloureux que lorsqu’il était monté dans cet autocar.
Maman, elle, du jour de son départ, n’a plus prononcé le nom de son mari. Elle n’a jamais tenté, que je sache, aucune recherche. De cet homme, elle ne voulait plus rien savoir.
Un jour de septembre qu’Armelle pleurait en réclamant son père, elle l’a gi ée. C’était comme mettre un terme aux lamentations. Une interdiction dé nitive.
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