La maison de Bretagne
Il continuait à pleuviner…
Il continuait à pleuviner mais, un instant, au travers des gouttes la lumière a réapparu. J’ai pensé que je ferais bien de pro ter de l’éclaircie pour aller jusqu’à l’épicerie du village, à côté de l’église. Je devais absolument acheter du pain pour mon petit déjeuner du lendemain, et quelque chose à manger ce soir, car je n’avais pas le courage de chercher à nouveau un restaurant sur le port, ni de prendre la voiture pour gagner le supermarché le plus proche. Sortir me ferait du bien. Et puis j’avais tout à coup envie de revoir la petite épicerie de l’Île, image mythique dans mon souvenir.
Pourtant nous ne fréquentions que rarement la minuscule boutique. Anne-Marie trouvait ses prix excessifs (« déments ! », disait-elle de sa voix théâtrale) et, surtout, elle détestait l’atmosphère villageoise qu’on y trouvait, sa clientèle de commères avides de cancans. Mais, à l’occasion, elle était bien contente d’avoir recours au petit magasin. Comme moi ce soir, qu’il sauvait de la famine. Pourvu, ai-je cependant pensé une seconde, que la nouvelle de ce qui s’est passé chez nous hier ne se soit pas encore répandue ! Mais non, sûrement pas. En revanche, demain, le journal aura renseigné tout le monde…
L’épicerie de l’Île, c’est un très modeste commerce, deux petites vitrines de part et d’autre d’une simple porte vitrée à mi-hauteur ; les marchandises non périssables (conserves et bouteilles) sont disposées sur de longues étagères xées à deux murs, le troisième étant occupé par le comptoir et la boulangerie, le dernier par un présentoir réfrigéré pour la charcuterie et les laitages. Les légumes et les fruits sont disposés à la vue des clients dans des cageots à même le sol. Tout cela extraordinairement bien agencé, compte tenu du peu d’espace.
Apparemment le patron avait changé depuis le temps : l’homme au teint coloré qui était là ce soir et s’entretenait avec deux clientes, deux petites femmes vêtues de noir, je ne l’avais jamais vu. Mon arrivée ne passa pas inaperçue : la conversation s’arrêta et l’une des dames se retourna sur moi. Je saluai d’un signe de tête, et tandis qu’elles se remettaient à parler entre elles, je demandai à l’épicier ce dont j’avais besoin.
Il y avait ce soir dans la boutique une atmosphère particulière, me sembla-t-il : cela tenait autant aux odeurs, un chaud parfum de pain frais, la forte senteur d’une terrine de pâté posée sur le comptoir, qu’au chuchotis des femmes et à l’éclairage parcimonieux de la demi-rampe de néon xée au plafond qui laissait çà et là des zones d’ombre.
Tandis que l’épicier s’occupait à me servir, je surpris des bribes de la conversation des clientes. Elles parlaient à mi-voix de l’agitation qui aurait régné la veille au soir, selon elles, boulevard de l’Océan : on aurait vu des voitures de police qui allaient et venaient avec gyrophares. « Tu es sûre ? demandait une des femmes.
— Gwen l’a su des voisins de la petite maison du bout du boulevard.
— La maison des veuves ?
— Oui, ça se passait là… »
Ainsi tout se savait ; mais personne ne savait. Les femmes, lèvres serrées, se regardaient, l’œil allumé de curiosité.
Je payais mes quelques achats. On me jeta un regard rapide. Je saluai et m’en allai. J’avais l’impression, peut-être à tort, qu’on ne me quittait pas des yeux, le patron comme les deux habituées. Pourtant, je l’aurais juré, on ne m’avait pas reconnue. Pour ces gens-là, je n’étais pas la petite à Berthe. J’étais juste une étrangère. Au mieux une touriste attardée. Une inconnue. Et, potentiellement, avec tout ce qui se passait sur l’Île, quelqu’un de suspect ?
Je suis rentrée en longeant la mer par le boulevard de l’Océan désert. La nuit descendait. Au loin, du côté de Bénodet, des lumières s’étaient allumées, formant un arc tout le long du rivage. C’était beau. Un peu irréel. J’ai encore pensé aux tableaux de mon père. À ce que je pourrais faire moi-même de cette image.
J’étais à peine arrivée à la hauteur de la maison que la pluie s’est remise à tomber, mais, cette fois, bien plus fort que l’après-midi. Une grosse pluie de printemps, on aurait dit, giclant dru sur la chaussée, écrasant la mer de milliers de lourdes gouttes. Il y a même eu quelque part un coup de tonnerre et un éclair fugitif a traversé le ciel.
Vite, j’ai refermé la porte derrière moi, posé mon panier sur la table et je suis restée un moment devant la fenêtre à regarder le ciel. Il me plaisait ce mauvais temps. J’aimais ce resserrement sombre autour de la maison. La nuit s’épaississait, développait des tons surprenants de noir et de violine, tandis que la mer se couvrait d’une petite écume frissonnante. On entendait tomber du ciel et monter de la mer comme une grande respiration.
La singularité de ma présence ici m’a de nouveau saisie ; mais, au lieu de m’accabler, voilà qu’elle me laissait une sorte d’étonnement heureux. Contrairement à toute attente, et en dépit des circonstances, j’avais bien fait de venir. J’en avais maintenant la certitude.
La triste a aire de la nuit de dimanche ne me regardait pas. C’était un pur hasard. Mais c’était à ce hasard que je devais d’être ici, ce soir, à regarder de la fenêtre la beauté de ce ciel d’orage. À la goûter. À m’en nourrir. Et il me semblait que je m’étais, en quelque sorte, rassemblée.
J’ai mangé avec plaisir ce que j’avais rapporté de l’épicerie, du jambon, du pain, ce pain exquis à la croûte brune et craquelée, accompagné de beurre salé et de fromage. J’ai même bu quelques verres de muscadet et mangé une pomme.
Et pour ma deuxième nuit dans la maison d’été qui n’était plus d’été, dans cette chambre du haut qui n’était plus ma chambre, j’ai bien dormi, bercée par le bruit rassurant de la pluie sur les ardoises du toit et le glissement régulier de l’eau des gouttières.
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