La maison de Bretagne
Ce qu’on m’a demandé…
Ce qu’on m’a demandé – il y avait là deux hommes de la gendarmerie en pull et pantalon bleu, plutôt gentils –, je ne m’en souviens pas exactement. J’ai raconté de façon un peu mécanique comment les choses s’étaient passées pour moi : mon arrivée, la découverte du corps. On m’a fait préciser mon identité, où je vivais, ce que je faisais là.
Oui, ce que je faisais là, je n’en étais moi-même plus tellement sûre. Cette maison, qu’est-ce que je venais y faire ?
« Vous êtes la propriétaire ? » La question m’a surprise.
J’ai dû parler de maison familiale. La famille ? Quelle famille ? Est-ce que j’avais une famille ? Ma grand-mère, ai-je dit, comme dans un rêve. Mais Berthe était morte. Un instant, j’ai pensé à elle, à Étienne, son mari, que je n’avais pas connu, mais dont elle parlait tant. C’étaient eux, mes grands-parents, qui avaient acheté cette maison, au sortir de la guerre, une maison de quatre sous, avec leurs économies d’instituteurs. Mais ça, je ne l’ai pas raconté aux gendarmes. Ils ont juste écrit bien familial. Mais oui, j’en étais propriétaire.
Un des gendarmes prenait note de ce que je disais. Pendant ce temps l’autre s’a airait autour du corps. Je l’observais distraitement tandis que j’essayais de répondre à son collègue. Il doit s’assurer qu’il est bien mort, pensai-je, dans un soudain sentiment d’e roi. Et si je m’étais trompée ? Et si le malheureux était encore vivant quand je l’avais découvert ? Rien, aucun sentiment de pitié, de commisération ne m’avait touchée. Que le dégoût. Au fond j’étais aussi coupable que celui qui l’avait tué. L’idée m’a frappée à nouveau qu’on pouvait m’accuser du meurtre de celui dont je prétendais avoir découvert le cadavre. Est-ce que je devenais folle ?
Je devais rêver, car je ne m’étais pas aperçue de l’arrivée de deux hommes en civil. Peut-être avait-on laissé la porte ouverte ? Je n’avais pas entendu sonner. Bien sûr je n’étais plus tout à fait chez moi. C’est normal, me dis-je, il y a eu un crime et je suis peut-être suspecte. Je suis même certainement suspecte ! Ces gens sont dans leur droit.
Un des deux hommes arrivés s’est présenté : « Inspecteur François Brun, de Quimper. Je suis chargé de l’enquête. Vous voudrez bien me suivre tout à l’heure au commissariat pour votre déposition. » J’ai failli m’exclamer : « Maintenant ? », ce qui pour moi signi ait « À cette heure tardive ? », tant je trouvais la situation extravagante. De toute façon je commençais à comprendre que le temps n’avait pas plus de sens désormais que le reste.
L’inspecteur Brun était un vieux jeune homme osseux, sans âge, grisonnant, vêtu d’une veste en daim et d’un jean, l’air fatigué ou plutôt ennuyé, comme les ics qu’on voit au cinéma. D’ailleurs, est-ce que je ne me trouvais pas dans une série policière ? Mais c’était moi dont je trouvais le rôle mal dé ni : témoin ou suspecte, ce n’était pas clair. Le nouveau venu m’a posé à peu près les mêmes questions que le gendarme, d’une voix indi érente, et comme déjà lasse.
Pendant ce temps l’homme arrivé avec lui prenait des photos du mort, de la pièce, de la fenêtre. Je me suis assise. J’étais brusquement si fatiguée moi aussi. Qu’est-ce que je faisais dans cette maison où je n’aurais jamais dû revenir ?
Puis l’inspecteur m’a répété qu’il allait me conduire à Quimper. Pendant ce temps, ici, on viendrait relever les empreintes. Enlever le corps. Poser les scellés. « Les scellés, où ça ? », ai-je demandé : je voyais déjà la maison investie, barricadée ; où irais-je dormir ? On m’assura que seule la porte de la petite chambre serait condamnée. Pas celle de la maison. On me ramènerait probablement après ma déposition. Que je ne m’inquiète pas, c’était la procédure. « Habillez-vous, il fait froid », a ajouté l’inspecteur, presque aimable. Et comme je voulais prendre ma clé, il m’a dit que ce n’était pas la peine, on m’ouvrirait. Ainsi la police serait encore là à mon retour ? Non, décidément, je n’étais plus chez moi.
En quittant la pièce, j’ai vu que les gendarmes s’employaient à enfermer le mort dans un long sac plastique noir, dont ils ont fait glisser la fermeture éclair. J’étais contente de ne plus le voir ; pourtant l’avais-je assez regardé ? Est-ce que j’étais vraiment sûre de ne l’avoir jamais vu ? Et si tel détail m’avait échappé, qui plus tard me serait revenu, aurait réveillé ma mémoire ? J’ai salué machinalement les gendarmes, j’ai même dû, je ne sais pourquoi, les remercier. Ils ne m’ont pas répondu ; ils étaient occupés. Décidément je ne faisais pas le poids.
J’ai suivi l’inspecteur dans sa voiture. « J’aurais pu prendre la mienne », j’ai dit. « Mais non, nous vous ramènerons. » C’est vrai, il me l’avait déjà dit, c’était la procédure, même si je trouvais inquiétant de perdre mon autonomie. Pourtant j’étais si fatiguée que, d’une certaine façon, c’était un soulagement de me laisser conduire. De n’avoir plus aucune responsabilité, pas même celle de tenir un volant. De ne devoir que répondre aux questions qu’on voudrait me poser. Comme si j’étais redevenue une enfant. Pas un instant, alors, je n’ai pensé que ce pouvait être dangereux, que fatiguée comme je l’étais, je risquais de dire quelque chose qui se retournerait contre moi. Que j’étais une accusée potentielle. Mais ce n’était pas grave, j’avais une curieuse envie de parler. Envie de raconter mon histoire. Envie qu’en n on m’écoute. Ça n’avait aucun lien avec l’a aire. C’était personnel.
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