La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 17 sur 44

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La maison de Bretagne

Armelle, ma sœur, mon…

Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau ! Il fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin ! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu !

Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon ! Armelle si di érente de moi, de nous ; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids.

Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…

Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue !

Cette fois il fallait que je sorte, que j’échappe à l’odeur de cigare qui ottait encore dans la pièce et au souvenir des paroles entendues. Pour te retrouver, Armelle, pour me retrouver moi-même, il fallait que je parte marcher sur la plage, comme autrefois, et peut-être qu’alors, en me racontant tout doucement l’histoire, je comprendrais, je saurais.

J’ai claqué la porte de la maison derrière moi. Le boulevard de l’Océan était vide à cette heure matinale. J’ai traversé la rue, descendu les quelques marches de pierre. La plage s’étendait là, inchangée. Loin du monde. Et c’était déjà pour moi comme une respiration.

La marée était très basse. Le sable humide et plat étincelait. Au loin, cet éblouissement vert, rectiligne, c’était la mer.

J’ai ôté mes sandales et commencé à marcher vers Sainte-Marine. Comme avant. Comme au temps où la vie était innocente. Il n’y avait personne à perte de vue sur la plage, en tout cas jusqu’au tournant du Manoir que nous appelions aussi « la maison des Belges » depuis qu’une famille nombreuse de Bruxelles l’avait achetée. Au loin, sur les rochers que la marée descendante avait dégagés, des gens pêchaient par deux ou trois, courbés sur leur épuisette, fouaillant silencieusement le goémon. Je me souviens combien, autrefois, j’enviais ces groupes de pêcheurs de crevettes, taiseux, a airés, concentrés sur leur quête. Anne-Marie avait bien tenté de nous équiper, ma sœur et moi, quand nous étions petites, du matériel adéquat, mais ça nous ennuyait, la crevette. Ou plutôt, ce n’était pas la crevette qui nous ennuyait, c’était d’y aller seules et d’être là comme des malheureuses quand les autres, ensemble, semblaient si bien s’amuser. Or nous ne connaissions personne, et maman, quand elle venait à la plage, se contentait de rester allongée sur le sable avec un livre, nous chassant, si nous rôdions autour d’elle, d’un impérieux : « Mais en n, allez-y, faites comme les autres ! », nous désignant les pêcheurs d’un geste incitatif. Et, quand nous revenions bredouilles, moroses : « Ce que vous êtes gourdes, mes pauvres lles ! », concluait-elle dans un haussement d’épaules avant de se replonger dans sa lecture.

Quant à notre père, l’idée ne nous serait pas venue de lui demander de prendre une épuisette pour nous escorter. Albert avec une épuisette ? Impensable ! Aussi inimaginable que de le traîner dans un restoroute. Chaque matin, il partait de bonne heure marcher, seul, sur la plage déserte. Au retour de ces promenades, il nageait un moment au large, puis rentrait déjeuner à la maison. Paresser avec nous sur la plage, l’après-midi, comme Armelle et moi, accompagnées de maman, avions l’habitude de le faire ? Jamais. Il n’aimait pas rester immobile au soleil sur le sable à la manière des gens occupés à bronzer en maillots. S’il nous rejoignait, c’était en pantalon de toile et polo ; il restait quelques temps assis sur le sable à côté de nous, mais sans nous parler, occupé à dessiner sur son carnet. J’adorais ces petits croquis, le plus souvent caricaturaux, qui prenaient pour cible tel gros monsieur en bermuda ou telle dame à prétentions ; ou, d’un crayon plus tendre, des enfants en train de jouer, ou un chien assoupi sous un parasol. Il n’appréciait pas trop, mon père, le peuple des plages. La rumeur paresseuse et lourde des après-midi de soleil lui pesait. Très vite il s’en allait. « Où pars-tu encore ? », demandait maman d’une voix lasse. « Travailler ! », répondait-il. Tant de brièveté et d’élégance me ravissait. Même si j’étais triste de le voir disparaître.

Voilà ce qu’elle me rappelle, la plage. Ces images d’avant le vrai départ de mon père. Elles évoquent, pour moi, ce qu’on appelle le bonheur. Mais assez de fantaisies. De complaisances. De souvenirs mièvres. Venons-en aux faits dans leur dureté. À l’histoire d’Armelle.

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