La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 35 sur 44

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La maison de Bretagne

Je suis sortie de…

Je suis sortie de la maison, comme happée par la beauté du jour, la gaieté du soleil. Quelle heure ? Sans doute près de onze heures ? J’avais l’impression que la vie, comme la journée, commençait. J’étais une autre, et c’était bon.

J’ai marché le long du boulevard, dans la direction du Manoir, sans but précis que le bonheur de respirer l’air frais du matin. Comme j’arrivais à la hauteur du cimetière, les cloches ont sonné trois coups isolés. Y avait-il un o ce ? Quelques femmes en noir qui marchaient derrière moi ont tout à coup tourné à gauche vers l’église. La sonnerie de cloches a repris, lente, grave. Un enterrement ? Mais ça n’avait rien de triste. Un moment encore après que le son eut cessé, j’entendais sa vibration. Il était en harmonie, je ne sais comment, dans sa plénitude, avec la pureté de l’air et le bleu du ciel.

J’ai pensé à la détestation qu’avait Anne-Marie des cloches, son exaspération quand une sonnerie commençait à retentir. « Ce glapissement stupide, disait-elle, aussi idiot que le cri des mouettes ! » Elle les associait, y voyait la ponctuation de ce temps breton, de cette vie bretonne, qu’elle refusait farouchement, comme elle refusait la maison du boulevard de l’Océan, refusait notre famille et le destin qui semblait lui être attaché. Je me rappelle ses discours : « Et puis d’abord, Claire, qu’est-ce que nous sommes venus faire ici ? Tu veux me dire ? Rien ici n’est à nous, rien ne nous concerne ! » Était-elle sincère ? Pourquoi alors est-elle revenue obstinément ici, même après la mort de Berthe ? Et mieux encore, en solitaire ces deux dernières années ! Comment comprendre ses infatigables promenades le long de la rivière, devenues presque quotidiennes à la n, me disait Yvonne ? À nous, elle ne disait mot de ses rares sorties. Y avait-il deux Anne-Marie, celle que je connaissais et une autre, secrète, mystérieuse ?

En même temps que j’entendais la voix âpre de ma mère, niant notre appartenance à la Bretagne, la réponse montait doucement en moi sous la forme d’un bleu et d’un or et d’un brun magni ques envahissant une toile blanche, et cette splendeur me disait combien ce pays était beau, et qu’au fond d’elle-même elle le savait. Et que moi aussi, moi surtout, j’avais raison d’être là ; chaque jour de cette semaine me l’avait montré. Que j’étais d’ici bien plus que de Paris. Que c’était la lumière de ces étés qui m’avait donné le regard qui était le mien, tout autant que la tristesse de notre vie familiale, que l’un n’allait pas sans l’autre, si curieux que cela puisse paraître. Ah ! combien j’avais besoin de peindre en cet instant ! C’était comme si, moi, la ratée, je comprenais en n ce que j’étais, ce que j’aimais. Pour la première fois depuis bien longtemps, je frémissais de projets et j’étais heureuse. Je savais ce que je peindrais désormais : c’était ce pays, ces couleurs, et curieusement, ce que j’avais vécu dans cette maison s’y lirait aussi, j’en étais sûre, comme en ligrane.

En passant devant le porche de l’église où s’engou raient quelques retardataires, j’ai entendu qu’on avait commencé à chanter dans la nef, mais je ne distinguais pas les paroles. C’était peut-être du breton. De toute façon, c’était beau, ce chœur où les voix de femmes dominaient, sortant de l’église par la porte largement ouverte.

Je comprenais que cette petite église à égale distance de la grève et de la plage, de la rivière et de la mer, c’était, peut-être là, le secret de l’Île. Notre famille l’avait ignorée, même Berthe, si îlienne qu’elle se sentît, et toute catholique qu’elle était o ciellement. Baptisée, elle avait fait, comme beaucoup « sa communion solennelle », à la suite de quoi elle n’avait plus pratiqué et ne fréquentait guère l’église que pour les mariages et les enterrements. Institutrice attachée comme son mari à une tradition laïque, elle n’avait pas fait baptiser Anne-Marie. Pourtant elle avait souhaité être enterrée religieusement et avoir sa place au cimetière de l’Île, comme son mari Étienne, ce qui pouvait être considéré comme une faveur étant donné l’attachement des Îliens à leur identité. Si cela lui avait été accordé, c’était sans doute grâce à la bonne réputation du couple installé depuis si longtemps ici, et à l’appui des vieilles amies de Berthe. Sa lle, indi érente en matière de religion, avait trouvé ça simplement pratique. Pour elle-même, morte à Paris, le problème ne s’était pas posé. Je pense que ça lui était égal, à Anne-Marie, l’endroit où elle serait enterrée. Quant à Armelle et moi, nous n’aimions pas les tombes : avions-nous jamais déposé des eurs sur celle de Berthe ? Et je n’étais pas retournée au cimetière parisien où étaient déposées les cendres de maman. Mais c’est vrai, la beauté de ce chant me troublait et je comprenais que Berthe ait voulu reposer là.

J’ai poursuivi jusqu’à la grève, en passant par la venelle qui s’ouvre à quelques pas de l’église, de l’autre côté de la rue. Là, immédiatement commence un autre univers. Celui qu’on appelle ici, par opposition au « côté mer », le « côté rivière ». C’était celui qu’Anne-Marie aimait, me disait Yvonne.

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